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Revue de la recherche sur la victimisation criminelle et les membres des Premières nations, les Métis et les Inuits, 1990 à 2001

6. Victimisation des femmes et des jeunes autochtones


6. Victimisation des femmes et des jeunes autochtones

Dans la présente section, on aborde certaines des grandes questions relatives à la victimisation des femmes et des jeunes autochtones. On examine plus particulièrement du point de vue des femmes et des enfants autochtones le grave problème qu’est la violence familiale. On traite aussi de la victimisation des jeunes de façon plus générale en examinant les liens entre la victimisation des jeunes dans la famille et leur comportement antisocial ultérieur. En outre, on aborde la question de la victimisation des jeunes autochtones relativement au commerce du sexe et aux gangs de jeunes.

6.1 Femmes

La présente section traite de la violence familiale commise par des hommes, autochtones et non autochtones, envers des femmes autochtones. Toutes les femmes sont susceptibles d’être victimes de violence conjugale compte tenu des avantages dont disposent les hommes et du déséquilibre entre les pouvoirs exercés par les personnes des deux sexes, mais le taux particulièrement élevé de violence familiale envers les femmes autochtones doit, plus particulièrement, faire l’objet d’un examen détaillé qui dépasse la simple critique féministe. La partie 9 porte sur les diverses théories qui tentent d’expliquer ce taux particulièrement élevé. On y examine encore une fois l’impact de la colonisation et le fait que l’« intériorisation de la colonisation » par les hommes autochtones peut expliquer, en partie, les taux élevés de violence familiale.

Un certain nombre de recherches ont porté sur les taux de violence familiale dans les collectivités autochtones. Timpson (1994) résume ces recherches de la façon suivante :

Dans la population canadienne, on considère qu’une femme sur dix est victime de violence conjugale. L’Association des infirmières et infirmiers autochtones du Canada est d’avis que la situation des femmes autochtones est « grandement sous-estimée » si l’on tient compte des chiffres pour le pays. L’organisme cite des études qui mentionnent des taux de victimisation de 70 % en Nouvelle-Écosse; de 75 % à 90 % dans le nord-ouest de l’Ontario, et de 71 % et 48 % dans les réserves et les milieux urbains du sud de l’Ontario. L’Association des femmes autochtones de l’Ontario estime que le taux de victimisation est de 80 %. Une enquête du ministère de la Justice du Manitoba a révélé que les deux tiers des femmes autochtones avaient été victimes de violence. Une étude de la Colombie-Britannique a révélé que 86 % des femmes autochtones avaient été personnellement victimes de violence familiale. Ces études régionales n’utilisent pas toutes la même définition de la violence, ce qui rend difficile les comparaisons. Cependant, ces organismes tentent, de toute évidence, de faire connaître le problème. [Traduction]

Le Conseil canadien de développement social (1984) a aussi formulé un certain nombre de recommandations, dans son rapport, pour régler les problèmes liés à la victimisation autochtone, recommandation encore pertinente aujourd’hui. L’une d’entre elles prônait, par exemple, la création de « services de soutien familial » qui auraient comme mandat d’offrir de l’aide aux victimes dans la collectivité. Les recherches effectuées font ressortir le bien-fondé de cette proposition pour les deux raisons mentionnées ci-dessous.

D’abord, les circonstances au sein des collectivités autochtones favorisent la « banalisation » de la violence familiale (Stewart, Huntly et Blaney, 2001). Certains chercheurs ont constaté que, surtout dans de petites collectivités éloignées, la violence a été essentiellement acceptée comme faisant partie de la vie (Evans, Hann et Nuffeld, 1998). Les paragraphes suivants, tirés du rapport de David (1993) rédigés à la suite d’un atelier communautaire, expliquent le problème de la façon suivante :

Les participants ont parlé de la mise sur pied d’un plus grand nombre de refuges pour femmes battues, et d’un plus grand nombre de services de counselling pour les enfants victimes de violence et pour les hommes agresseurs. Toutefois, des participants ont mentionné que la violence était devenue un mode de vie, une façon de se libérer de sa frustration, et un signe de désespoir. Ils ont aussi expliqué que, pendant des années, les victimes comme les agresseurs s’étaient fait dire de ne pas parler de la violence. À la suite d’un de mes exposés sur la violence familiale et sexuelle, une religieuse s’est levée et s’est opposée à ce que je venais de dire en affirmant que je lui avais fait de la peine et que ces choses ne s’étaient jamais produites. L’Église a peur de parler.

La violence envers les enfants et les aînés et la violence sexuelle sont fréquentes, mais personne n’en parle. Les collectivités refusent de reconnaître le problème même quand on recueille des données et que celles-ci révèlent un grave problème. La violence sexuelle envers les enfants est un problème dont personne ne parle; il s’agit d’un sujet tabou. Dans la plupart des collectivités, tout le monde dit qu’il faut se taire et éviter d’en parler. (p. 24) [Traduction]

De plus, une femme qui vit une relation de violence dans une petite collectivité éloignée a souvent beaucoup plus de difficulté qu’une femme vivant n’importe où ailleurs à quitter cette relation en raison du manque de soutien communautaire offert aux femmes victimes de violence et du manque de services de soutien aux victimes (Levan, 2001; Bryce, Dungey et Hirshman, 1992). En outre, les actes des dirigeants des collectivités peuvent renforcer l’état de détresse des victimes, comme l’a expliqué récemment un membre de la collectivité d’Easkasoni :

La corruption parmi les hauts placés constitue un obstacle majeur à la guérison et fait vraiment partie de ce qui doit être corrigé. Lorsqu’on mine ainsi systématiquement la volonté et les intentions de la communauté, ses membres perdent toute confiance dans leur capacité à faire une contribution véritable ou à opérer un changement. Ils sont de moins en moins disposés à s’occuper de toute chose controversée, ils sont plus passifs et plus portés à attendre que les autres règlent les problèmes de la collectivité. Le fait est que beaucoup de personnes se sentent impuissantes et incapables de changer un environnement qui, comme elles le savent, les opprime lentement. Il existe beaucoup de mécontentement, mais aussi une grande peur de parler. Nous avons peur que ceux qui détiennent le pouvoir s’en prennent en quelque sorte à nous, comme lorsque nous avons besoin de faire réparer quelque chose ou que nous avons besoin d’une maison pour un de nos enfants. Les puissants contrôlent notre accès aux services et programmes que nous avons peut-être le « droit » d’avoir; ils contrôlent tout. Nous sommes si nombreux à rester silencieux. Nous sommes dominés par notre peur. (Lane et coll., 2002, p. 40-41)

On traite, dans la partie 9, de certains motifs qui peuvent expliquer ces taux élevés et acceptés de victimisation.

6.2 Victimisation des jeunes

Un grand nombre de recherches abordent la question de la « violence familiale » et mettent l’accent sur la violence envers les enfants et envers les femmes, mais elles établissent rarement des distinctions entre ces deux types de violence. La présente section traite de la victimisation des enfants dans le contexte familial. Nous constatons toutefois que peu de recherches ont été menées concernant la victimisation des enfants et des jeunes autochtones en général, à l’extérieur du contexte familial. On tente, dans le présent rapport, de résumer les recherches effectuées à ce sujet. Pour ce faire, on aborde dans une section distincte la question de la victimisation des jeunes autochtones dans le cadre du commerce du sexe et des gangs de jeunes.

Aucune recherche approfondie sur la victimisation des jeunes autochtones au Canada n’a été réalisée (Dion, 1999). La documentation est surtout composée d’études qualitatives sur les expériences vécues par les jeunes ou de témoignages d’adultes qui racontent ce qu’ils ont vécu pendant leur enfance. Quelques recherches mettent aussi l’accent sur la détermination des besoins en matière de services et de ressources des jeunes en général, et des besoins des enfants et des jeunes victimes de violence.

6.2.1 Victimisation des jeunes dans le contexte familial

Un grand nombre de recherches arrivent à la conclusion que la violence envers les enfants dans les collectivités autochtones a atteint des taux alarmants (CRPA, 1996d). Un examen effectué dans le cadre du projet national sur les victimes de la criminalité de l’Université Simon Fraser donne un aperçu détaillé des études effectuées sur la violence familiale (Cohen, 2002). L’examen mentionne un certain nombre d’études qui font ressortir des niveaux élevés de violence familiale dans les collectivités autochtones. Les études récentes continuent d’appuyer les conclusions d’anciennes études selon lesquelles la violence familiale constitue une véritable épidémie au sein des collectivités autochtones (Thomlinson et coll., 2000; Trocmé et coll., 2001). Par exemple, l’étude de La Prairie (1995b) sur la victimisation des Autochtones et la violence familiale dans un certain nombre de centres urbains du Canada a révélé des taux particulièrement perturbants de violence familiale. Des entrevues effectuées auprès de 621 personnes ont révélé que 74 % des répondants avaient été victimes de violence familiale, et que 49 % d’entre eux avaient été victimes de violence sexuelle envers des enfants.

L’étude de La Prairie faisait une constatation particulièrement importante : les agressions sexuelles et la violence envers les enfants étaient plus susceptibles de survenir dans les familles non biologiques ou dans les familles élargies. L’étude de Kingsley et Mark (2000), effectuée auprès de 150 enfants et jeunes autochtones de 22 collectivités de partout au Canada, appuyait cette constatation. Les auteurs de l’étude affirmaient qu’un grand nombre des jeunes autochtones consultés avaient affirmé avoir été victimes d’amis de la famille, de voisins ou de pairs (p. 15), ce qui signifie que les agresseurs font souvent partie d’un cercle plus large que la famille immédiate.

Par ailleurs, La Prairie en arrive à une constatation particulièrement pertinente pour le présent examen : le fait d’avoir été victime de violence familiale est lié à la victimisation et à l’activité criminelle plus tard dans la vie. Plus le crime dont l’enfant est victime est grave, plus l’enfant est susceptible de devenir un jeune délinquant, particulièrement s’il s’agit d’un garçon. De plus, ces jeunes garçons sont beaucoup plus susceptibles de commettre des actes violents envers leurs futures conjointes (McGillivray et Comaskey, 1996). D’autres documents ont aussi établi un lien entre la violence envers les enfants et la délinquance ultérieure (voir Fattah, 1991).

Des recherches ont révélé que l’âge de la victime au moment du crime, ainsi que son sexe, constituent des facteurs qui influencent le comportement ultérieur de la victime. Widom (1989) a constaté que les enfants victimes de violence avant l’âge de 11 ans étaient plus susceptibles de commettre des crimes et d’adopter un comportement violent à l’âge adulte, particulièrement dans le cas des victimes de sexe féminin (77 %). Par contre, l’étude de Kingsley et Mark (2000) sur l’exploitation sexuelle commerciale des enfants et des jeunes autochtones a constaté que, dans le cas des femmes, il existait un lien entre la violence pendant l’enfance et le comportement « criminel » autodestructeur que constitue la participation au commerce du sexe, mais que ces femmes n’étaient pas particulièrement susceptibles de commettre un crime avec violence envers les autres. Les recherches actuelles ne font pas ressortir clairement les répercussions sur le comportement futur. Il faudra donc effectuer davantage de recherches pour comprendre les répercussions des divers types de violence envers les enfants et pour déterminer s’il existe des écarts importants entre les sexes.

Les travaux d’Absolon et de Winchester (1994), réalisés pour la Commission royale sur les peuples autochtones, ont révélé de façon malheureusement évidente le lien entre la victimisation pendant l’enfance et le cycle perpétuel de la violence. Les auteurs ont aussi mentionné que l’identité autochtone pouvait être un facteur qui aidait à faire face à la victimisation. Ils ont organisé des cercles d’apprentissage en milieu urbain, desquels sont ressortis divers thèmes et enjeux. Plus particulièrement, de nombreux participants ont parlé de la façon dont ils avaient « survécu » aux pensionnats et au système de protection de la jeunesse. Voici ce que les auteurs ont constaté :

Les personnes qui ont été placées en adoption ou en famille d’accueil n’ont pas toutes vécu des expériences terribles, mais leur identité autochtone a été mise à rude épreuve puisque la plupart d’entre elles ont été placées dans des foyers non autochtones dont les membres les humiliaient ouvertement, refusaient sciemment d’admettre leur identité autochtone, ou, en raison de leur ignorance, n’en tenaient simplement pas compte. Seule une participante au cercle de Saskatoon a affirmé que ses parents adoptifs avaient toujours tenu compte de son identité autochtone, lui avaient toujours dit d’en être fière, et avaient reconnu qu’ils connaissaient peu de choses sur les Autochtones et qu’ils étaient incapables de lui en apprendre davantage, mais l’avaient aidée à tenter d’en savoir plus. À l’opposé, des participants ont raconté leur passage dans de multiples foyers d’accueil, la honte éprouvée envers tout ce qui est autochtone, et toutes les formes de violence subies. Ce sont surtout les hommes faisant partie du cercle de détenus qui ont présenté des témoignages de ce type puisque la plupart d’entre eux avaient fréquenté des pensionnats et avaient été pris en charge par les organismes de protection de la jeunesse. Ces hommes ont exprimé avec une grande franchise la colère et la rage qu’ils ressentaient en tant que victime. [Traduction]

En conséquence, les attitudes négatives de la société envers l’identité autochtone peuvent avoir des répercussions particulières qui peuvent favoriser les réactions négatives, en perpétuant la violence en tant que comportement acquis alimenté par la frustration attribuable aux troubles et aux conflits identitaires.