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Revue de la recherche sur la victimisation criminelle et les membres des Premières nations, les Métis et les Inuits, 1990 à 2001

9. Des explications sur la victimisation des Autochtones


9. Des explications sur la victimisation des Autochtones

Dans la présente section, on examine comment la documentation explique le taux élevé de criminalité autochtone et comment ces explications sont liées à la victimisation des Autochtones. De plus, on explore les explications sur les taux extrêmement élevés de victimisation dans les familles. Différentes versions d’une théorie selon laquelle la victimisation serait liée au transculturalisme ou à un traumatisme et découlerait des conséquences globales de la colonisation semblent converger. Par ailleurs, nous examinons, en particulier, l’impact du racisme sur la victimisation des Autochtones dans la présente partie du rapport.

9.1 La victimisation et l’impact de la colonisation

Il n’y a presque pas de documentation ou de recherches qui expliquent le taux généralement élevé de victimisation des Autochtones. Quelques théories ont tenté d’expliquer la prévalence de la violence familiale dans les collectivités autochtones (AIIAC et GRC, 2001). Plus loin dans la section, nous examinons, plus en détails, les explications fournies pour expliquer la prévalence de la violence familiale.

Il y a cependant un grand nombre de recherches et amplement de documentation qui tentent d’expliquer la surreprésentation des contrevenants autochtones dans les pénitenciers. Il n’y a pas de consensus général, parmi les auteurs en question, sur les racines et les causes de la criminalité autochtone bien que la majorité des recherches soutienne une théorie axée sur la colonisation pour expliquer une telle surreprésentation. Bien qu’elle ne traite pas directement de la victimisation, nous examinons, ci-dessous, une partie de la documentation qui étudie la criminalité et la violence autochtones. Cette documentation est pertinente parce que les taux élevés de violence reflètent les taux de victimisation des Autochtones; les études montrent que la plupart des crimes autochtones sont commis contre des victimes autochtones au sein de collectivités autochtones.

L’étude de Smandych, Lincoln et Wilson (1993)est très utile parce qu’elle résume les diverses théories qui expliquent le comportement criminel des Autochtones. Ils examinent diverses explications de la surreprésentation autochtone, telles que les préjugés raciaux, la visibilité, les facteurs culturels, les facteurs génétiques, les facteurs extrajuridiques, la présence policière excessive, etc. Le but de leur étude est de déterminer une théorie « transculturelle » qui serait assez large pour expliquer tous les aspects du comportement criminel des Autochtones. Bien que les auteurs fassent remarquer qu’on doit encore accomplir beaucoup de travail dans ce domaine, ils se réfèrent à la recherche menée par deux auteurs en particulier : « nous croyons qu’ils indiquent la direction qui doit être prise dans le cadre des théories et des recherches portant sur les questions relatives à la justice pénale autochtone » (p. 18). Les auteurs auxquels ils font allusion sont La Prairie (1992) et Marenin (1992). Par exemple, ils résument les propos de La Prairie comme suit :

Un grand nombre des résultats de recherches dont on a rendu compte montrent « des taux de criminalité démesurés sur les réserves et en dehors de celles-ci » et laissent entendre que ces résultats découlent « d’une rupture importante des mécanismes de contrôle traditionnels dans les collectivités autochtones contemporaines ». Dans le cadre de ses explications, elle laisse entendre que les processus de colonisation […] et la modernisation […] ont contribué à la création des conditions sociales et économiques auxquelles font face les populations autochtones et que ces conditions ont à leur tour occasionné des perturbations importantes dans les méthodes autochtones plus traditionnelles et « collectives » de règlement de conflits et de contrôle social, et, parfois même, la désintégration complète de ces dernières. (Smandych et coll., 1993, p. 18-19)

Cette théorie « transculturelle » (fondée sur la colonisation et la modernisation) est valable et pertinente pour expliquer non seulement le comportement criminel des Autochtones, mais également la victimisation des Autochtones. Elle est semblable à la « théorie du traumatisme » présentée dans le cadre de l’étude de l’AIIAC et de la GRC et constitue l’explication prédominante des taux élevés de violence familiale chez les Autochtones.

L’étude conjointe menée par l’AIIAC et la GRC (2001) fournit un résumé utile des diverses théories qui tentent d’expliquer la prévalence des taux élevés de violence familiale au sein de la société[30] . La majorité des théories résumées ne s’appuient pas sur la culture, sauf pour la « théorie du traumatisme », qui tente d’expliquer les taux disproportionnés de victimisation et de criminalité chez les Autochtones en s’appuyant sur les effets de la colonisation[31] . Ces autres théories ne sont cependant toujours pas généralement acceptées. Actuellement, la « théorie du traumatisme » est également l’explication principale acceptée par la majorité des chercheurs, y compris ceux qui ont travaillé sur les études concernant la justice applicable aux Autochtones (Manitoba en 1990, Alberta en 1991 et Saskatchewan en 1992). Un grand nombre des études qui examinent la violence familiale dans les collectivités autochtones s’appuient sur cette théorie (Ursel, 2001). Ross (1996) fournit un résumé fort intéressant des répercussions de la colonisation et de ses liens avec la violence familiale. Il déclare que :

Les pensionnats n’étaient pas la seule cause de la rupture sociale parmi les populations autochtones. Ils constituaient plutôt le signe de ponctuation final d’une longue et percutante déclaration selon laquelle rien de ce qui est autochtone n’a de valeur pour quiconque. Ce message a été véhiculé de toutes les manières imaginables et il a eu des conséquences sur tous les aspects de l’organisation sociale traditionnelle. Tout y est passé, des croyances et des pratiques spirituelles à l’éducation des enfants, de la pharmacologie à la psychologie, de la résolution de conflits à la prise de décisions en passant par l’organisation du clan et la gouvernance de la collectivité […] et que se passe-t-il quand on vous dit, de part et d’autre et de toutes les manières, que vous et votre peuple en entier n’avez de valeur pour personne, ni de raison de vivre, ni d’impact positif sur le monde autour de vous? Personne ne peut supporter de croire ces choses de lui-même […] À un certain moment, les gens qu’on met dans cette position élèvent la voix et exigent qu’on les écoute, qu’on reconnaisse leur existence, leur influence et leur pouvoir. La façon la plus facile de revendiquer le pouvoir et de prouver qu’on existe est d’exercer son pouvoir sur des gens plus faibles, surtout en leur faisant faire des choses qu’ils ne veulent pas faire. Plus la personne faible se sent humiliée et abaissée, plus l’abuseur croit, dans la logique tordue de la victimisation, qu’il est investi de pouvoir et qu’il a été rétabli. [Les caractères italiques proviennent de l’original.] (p. 46, 48)

L’explication suivante, tirée du rapport de la CRPA vaut la peine d’être citée in extenso, particulièrement en ce qui concerne l’impact transgénérationnel de la violence.

[N]ombre de facteurs contribuent à affaiblir le tissu social et à miner les liens sociaux et l’autoréglementation du comportement : les changements sociaux rapides ou qui échappent à la volonté collective, la désintégration familiale qui empêche l’épanouissement des enfants et perturbe leur socialisation, la pauvreté et la marginalisation économique qui bouchent les perspectives de la jeunesse et contribuent au désespoir, la dépréciation de la sagesse propre à la culture des peuples autochtones, les comportements défaitistes et autodestructeurs, transmis de génération en génération.

Nous avons signalé dans Choisir la vie qu’au Canada, ces facteurs dépressifs touchaient plus souvent les Autochtones que les autres groupes, et que ce n’était pas par hasard. Les Autochtones ne sont pas simplement victimes d’une évolution irrépressible. Ils ont été soumis de façon systématique à des interventions visant à éliminer leurs institutions ou à les remplacer par celles, prétendument meilleures, de la société coloniale. Dans le volume 1 de notre rapport, notamment les chapitres 8 à 13, nous apportons des éléments indiquant que les politiques imposées par le passé ont eu un effet catastrophique sur la culture et la cohésion des nations et des collectivités autochtones et des conséquences durables qui se sont répercutées, de génération en génération, sur la vie des familles et des individus.

Nos audiences et les études que nous avons commandées nous ont fourni d’autres preuves que l’identité, la culture et les institutions communautaires des Autochtones sont aujourd’hui encore la cible de nombreuses attaques. Les Autochtones ont parlé des incidents racistes dont ils sont quotidiennement victimes. Les stéréotypes et le dénigrement auxquels sont en butte les femmes autochtones, combinaison de racisme et de sexisme, comptent parmi les attitudes de la société canadienne les plus dommageables. Ces attitudes ne sont d’ailleurs pas uniquement le propre des non-Autochtones. [L]es membres des groupes démunis qui sont soumis à des traitements avilissants ont tendance à intérioriser les attitudes négatives. Ils adoptent ensuite un comportement qui confirme le jugement négatif porté sur eux. (CRPA, 1996d, p. 62-63)

L’impact négatif de la colonisation sur l’identité et la pathologie sociale qui en découle constituent, depuis un certain temps, une explication possible au taux de victimisation élevé chez les Autochtones (Robbins, 1974). Cependant, les liens et les relations entre la colonisation et la pathologie, l’identité et la victimisation qui en résultent doivent être clarifiés par des recherches supplémentaires. Peu d’études récentes ont examiné l’identité et sa pertinence en ce qui concerne la victimisation des Autochtones. Certains efforts ont été déployés pour examiner la relation entre la conservation de la culture et les taux de suicide dans les collectivités autochtones. Chandler et Lalonde (1998) ont découvert que les collectivités qui ont pris des mesures actives pour conserver et pour entretenir leurs cultures autochtones et leurs identités collectives enregistrent des taux de suicide considérablement plus bas. Si on considère que l’un des effets négatifs de la colonisation est son impact sur l’image de soi et sur les liens culturels, nous devrions examiner la relation entre la victimisation et l’image de soi individuelle et collective positive et les liens culturels forts.

Bien qu’on ait effectué un bon nombre de recherches sur la violence familiale contre les femmes autochtones, la majorité de ces recherches sont « synchroniques »[32]. Il n’est donc pas surprenant qu’une analyse documentaire sur les questions de politiques touchant les femmes autochtones ait recommandé qu’on accorde « la priorité à la conception et à la réalisation d’études longitudinales » afin d’observer l’évolution des indicateurs clés relatifs à la victimisation des femmes autochtones (Dion Stout et Kipling, 1998). Nous sommes d’accord pour dire qu’il y a une lacune dans les recherches à cet égard. Nous suggérons cependant que ces études longitudinales portent sur la victimisation de tous les Autochtones dans les collectivités, y compris les femmes, les hommes et les jeunes. Comme nous l’avons indiqué précédemment, la banalisation de la violence dans les collectivités autochtones constitue un problème grave, et on doit en apprendre davantage sur ce processus de socialisation par lequel la criminalité et la victimisation deviennent des réalités quotidiennes acceptées (Stewart et coll., 2001).

La théorie prédominante sur les effets de la colonisation, ou la « théorie du traumatisme » (AIIAC et GRC, 2001), qui s’appuie sur la colonisation pour expliquer la violence familiale chez les Autochtones, pourrait évidemment servir à appuyer une théorie plus large de la victimisation des Autochtones en général, et on peut l’appliquer, par analogie, au taux démesuré de victimisation des Autochtones pour r&eac0ute;ussir à expliquer cette prévalence.

On a déterminé que le racisme est une autre explication possible de la victimisation des Autochtones. Celui-ci peut également, tout comme la criminalité chez les Autochtones, être considéré comme un symptôme de l’impact de la colonisation. On croit cependant que son importance en tant que facteur de la victimisation des Autochtones vaut la peine d’être analysée dans une section distincte. La section suivante examine, plus en détails, l’impact du racisme sur la victimisation des Autochtones.