Justice Canada - Vol. 10 No. 1

Une semaine en Haïti, des leçons pour la vie

Par Prasanna Ranganathan

OTTAWA – L'été dernier, j'ai eu la chance d'aller à Port-au-Prince, en Haïti, rejoindre une équipe de la Fondation mondiale Sathya Sai pour une mission bénévole de huit jours visant à aider les personnes déplacées et traumatisées victimes du gigantesque tremblement de terre de janvier 2010.

Six mois se sont écoulés depuis cette expérience marquante et émouvante en Haïti. Quand j'y repense, je suis encore envahi d'images indélébiles et de profondes leçons de vie. C'est une expérience que je n'oublierai jamais.

La Fondation a une longue histoire de service aux populations. Elle a notamment établi des cliniques médicales mobiles pour donner des services de soins de santé après plusieurs sinistres, y compris l'ouragan Katrina et le tsunami de 2004 en Asie.

Chaque semaine (du samedi au dimanche), la Fondation assemblait une équipe de bénévoles comprenant des professionnels des soins de santé et des bénévoles non médicaux, qui allaient à Port-au-Prince travailler à divers endroits, dont deux camps médicaux, un orphelinat local et un programme de service d'alimentation à grande échelle. Notre équipe comprenait un médecin, deux étudiants en médecine et deux bénévoles non médicaux.

Je suis arrivé à l'aéroport de Port-au-Prince un samedi matin. J'avais été frappé par le nombre de groupes bénévoles dans l'avion. J'ai eu l'impression que l'humanité conjuguait ses efforts pour réagir à une crise collective.

Mon premier souvenir de Port-au-Prince est la prédominance des décombres et les rappels constants et obsédants du tremblement de terre. La vue des immeubles effondrés et de la vaste étendue des villages de tentes donne l'impression que le tremblement de terre vient à peine de frapper.

Les villages de tentes sont particulièrement impressionnants parce que ces habitations improvisées illustrent de manière saisissante les répercussions dévastatrices du tremblement de terre et du long rétablissement à venir.

Pendant la semaine, nous avons travaillé dans deux camps médicaux situés au centre des deux villages de tentes. Le premier camp, pour les adultes et les personnes âgées, était situé à la Chapelle Saint-Alexandre de l'Église des franciscains (ou « grande église ») et l'équipe voyait une soixantaine de patients par jour.

Le deuxième camp, pour les enfants et les mères enceintes, était situé à l'Assemblée chrétienne de Bobin (ou « petite église ») et une cinquantaine de patients venaient y chercher de l'aide médicale chaque jour.

Étant l'un des deux bénévoles non médicaux de l'équipe, j'aidais les médecins et les stagiaires des deux camps à accueillir les patients, obtenir des renseignements, organiser les approvisionnements, servir les repas et l'eau et distribuer des médicaments. Comme je parle français, je communiquais aussi avec les patients et les bénévoles locaux qui parlaient français ou créole.

À la grande église, en matinée, une longue file de patients nous attendait dans les bancs de l'église pour voir le médecin. Nous étions assistés par un groupe de traducteurs locaux, qui comptait plusieurs ingénieurs ou informaticiens de formation.

Les traducteurs nous ont parlé de leur difficulté à trouver du travail après le tremblement de terre. Ils avaient dû abandonner leur profession pour trouver n'importe quel travail qui les aiderait à subvenir aux besoins de leur famille. Malgré ces difficultés, ils étaient motivés à vivre, ils parlaient avec fierté de leur pays et rêvaient d'un brillant avenir. Ils voulaient intervenir activement pour rebâtir Haïti après le tremblement de terre. De toute évidence, ils voulaient apporter un changement positif.

Pendant la pause, nous avons servi des repas chauds aux patients qui attendaient de voir le médecin et nous avons eu la chance de faire plus ample connaissance. Une jeune femme qui ne pouvait dormir depuis des mois nous a dit qu'elle avait perdu un enfant dans le tremblement de terre. Ses émotions à vif et sa perte si réelle m'ont brisé le cœur.

Un village de tentes à Port-au-Prince (Haïti)
Un village de tentes à Port-au-Prince (Haïti)

Prasanna Ranganathan (au centre, à gauche) avec des bénévoles
Prasanna Ranganathan (au centre, à gauche) avec des bénévoles

À la petite église, nous avons surtout travaillé avec les enfants et les mères enceintes qui venaient à la clinique pour avoir de l'aide médicale. La clinique était installée dans une petite classe d'une vieille école. Un orphelinat improvisé était attenant à la clinique. L'immeuble de l'ancien orphelinat s'est effondré pendant le tremblement de terre et 12 des 30 enfants y ont perdu la vie. Les autres enfants couchent sur des lits de camp à l'ombre des tentes et accusent encore le coup de cette perte traumatisante.

J'ai toujours à l'esprit les patients de la petite église; nombre d'entre eux souffraient de malnutrition grave ou de famine, d'autres avaient une forte fièvre et un enfant avait la varicelle. Pour soigner un enfant qui avait une fièvre galopante, les médecins l'ont entièrement recouvert de compresses froides et j'ai chanté des chansons pour calmer ses gros sanglots. Sa mère aussi avait une forte fièvre et ses autres enfants étaient assis à côté, impuissants, essayant de soutenir leur mère et de calmer leur frère en pleurs. Quelques heures après leur arrivée à la clinique, la fièvre de la mère et de l'enfant est tombée et toute la famille est repartie.

Pendant les journées à la petite église, nous sommes aussi intervenus auprès des enfants à l'orphelinat; nous leur avons enseigné des chansons et nous avons animé des activités de danse en groupe. En compagnie des enfants, notre groupe a chanté des versions entraînantes de Rain Song, La Macarena et Hokey-Pokey. Les enfants écarquillaient les yeux au son de la musique, mais je suis presque certain qu'ils riaient de nos tentatives de leur montrer les pas de danse aussi flamboyants qu'archaïques des chansons pop des années 1990.

Enfin, nous avons travaillé au programme hebdomadaire de service d'alimentation du samedi, afin d'aider à préparer et emballer 800 repas chauds à distribuer dans divers villages de tentes à Port-au-Prince et dans les villages voisins.

Les intervenants du programme de service d'alimentation servent environ 5 000 repas par semaine dans des collectivités pauvres et vulnérables touchées par le tremblement de terre. Nous avons chargé tous les repas emballés dans des contenants individuels dans des camions que nous avons conduits au centre de plusieurs villages de tentes à Port-au-Prince. Je me vois encore en train de distribuer des rations à partir du camion aux gens qui réclamaient à grands cris leur premier repas complet depuis des jours.

Cette expérience au programme de service d'alimentation m'a frappé de plein fouet le jour après mon retour au Canada. J'étais en train de faire l'épicerie pour la semaine, lorsque je me suis soudainement immobilisé dans l'allée des céréales et que j'ai commencé à pleurer, submergé par la vague d'émotion qui m'avait poussé à l'action la semaine précédente.

J'ai alors pleuré de tristesse pour ceux et celles qui ont tellement souffert en Haïti, qui ont perdu leurs êtres chers, leur maison, qui ont tout perdu.

J'ai pleuré de confusion à cause de l'abondance injuste qui nous permet d'avoir accès à une profusion de logements, de soins de santé, d'aliments et d'eau, pendant que tellement de personnes à Haïti attendent toujours ces nécessités.

J'ai pleuré de culpabilité et de gratitude pour les bienfaits dans ma vie.

Enfin, j'ai pleuré pour les leçons tirées de cette expérience : vivre au mieux sa vie, tirer le maximum de chaque moment, aimer sans condition, ne pas s'attarder aux détails. Des leçons pour la vie.

Je suis allé en Haïti pour me sentir de nouveau en communication avec le monde, pour échapper aux défis quotidiens du travail et faire quelque chose de significatif. Ce que j'ai fait pendant cette semaine ne pèse pas lourd dans l'univers, mais je ne saurais mesurer tout ce que moi, j'ai retiré de cette expérience.

Je n'oublierai jamais la ténacité des organisateurs et des bénévoles locaux qui se dépensaient sans compter pour aider les personnes dans le besoin. Je n'oublierai jamais les jeunes traducteurs qui m'ont enseigné l'importance du travail acharné et l'excitation que procure une fête impromptue où l'on chante et danse après une journée particulièrement longue à la clinique.

En définitive, je n'oublierai jamais les dichotomies de cette expérience, le rire et les larmes, les décombres et la beauté naturelle, le solide et l'éphémère, la dévastation et l'espoir.

Aux gens d'Haïti qui, à travers cette expérience, démontrent l'importance de la compassion et de la force devant l'adversité et prouvent la valeur de la responsabilité collective, et qui sont engagés ensemble dans le don de soi, je dis que vous avez changé ma vie à jamais.

Vous vivez dans la grâce et avec un courage paisible; vous m'avez ainsi enseigné que l'impossible est possible, qu'en chacun de nous il y a une force d'âme et un amour qui demandent à être partagés avec le monde.

Pour tout cela et beaucoup plus encore, je ne vous oublierai jamais. Pour tout cela et beaucoup plus encore, je vous remercie.

Un énorme tremblement de terre de magnitude 7,0 sur l'échelle de Richter, le plus violent de l'histoire du pays, a frappé Haïti en janvier 2010. La Croix-Rouge estime qu'environ 200 000 personnes ont perdu la vie et que plus de 1,3 million de personnes sont sans toit. Elles vivent maintenant dans des villages de tentes, sans accès convenable à l'eau, à la nourriture, aux services sanitaires ou aux soins de santé. Plus de la moitié des immeubles de Port-au-Prince sont détruits ou endommagés, y compris les hôpitaux et les centres de santé.

Date de modification :