LE LANGAGE GESTUEL ET L'ACCÈS À LA JUSTICE POUR LES PERSONNES SOURDES AU NUNAVUT

ANNEXE D

ENTREVUE À LA CBC

Diffusion : générale
Date de diffusion : 1er mars 2000
Ville : Rankin Inlet
Secteur : CBC North
Radio/Stéréo : R

Journaliste : Lorne Kusugak
no GR0035D (UGJUK MONICA - aînée de Rankin Inlet)

Lorne :
Pourriez-vous me dire comment vous vous sentez par rapport au fait d'avoir des enfants sourds (muets) dans votre famille et comment votre famille compose avec cette situation.
Monica Ugjuk :
J'avais eu un enfant qui était plus vieux que ma fille, mais elle était décédée et, peu de temps après, j'ai eu mon deuxième bébé, son nom est Louisa. Eh bien, quand elle a commencé à ramper et quand elle a commencé à marcher, nous avons commencé à remarquer qu'il y avait quelque chose d'anormal parce que quand on l'appelait par son nom elle ne nous répondait pas, et c'est alors que nous avons réalisé qu'elle était sourde. Pendant un moment, je me demandais comment j'allais réussir à l'élever, c'est la première chose qui m'est venue à l'esprit, comment j'allais faire pour l'élever, mais avant cela j'avais entendu dire qu'il y avait d'autres gens sourds, et c'est pourquoi je n'étais pas trop inquiète. À l'automne, quand nous étions à Baker Lake, on nous a dit que nous pouvions visionner un film sur les enfants sourds. Après avoir vu le film, on nous a dit qu'il faudrait envoyer notre enfant à l'extérieur pour subir des examens. À l'époque, j'avais peur de dire comment je me sentais. En tout cas, j'ai accepté tout simplement de l'envoyer subir des examens médicaux. J'ai commencé à penser à l'idée de voir mon enfant partir, et je me sentais mal pour elle. Lorsqu'elle a atteint l'âge de 3 ans, ils l'ont envoyée à Winnipeg. Ils l'ont laissé rester dans le Sud pendant toute l'année. Quand on a déménagé à Rankin Inlet, c'est là qu'ils l'ont enfin renvoyée à la maison. Quand elle est revenue, c'était triste parce qu'elle a commencé à s'ennuyer de l'endroit où elle était, car on vivait dans des tentes à l'époque. Elle rentrait chez nous seulement pendant l'été, et le reste de l'année elle retournait à Winnipeg. C'était très difficile pour nous deux car il fallait qu'elle quitte la maison pour aller à l'école dans le Sud, on pleurait toutes les deux quand elle nous quittait, c'était ça, le plus difficile, avoir à la laisser nous quitter. Ça a continué comme ça pendant des années. À l'époque, on n'écrivait même pas de lettres et on n'appelait même pas pour savoir comment elle allait. Le seul moment où on apprenait des nouvelles, c'est quand elle arrivait de Winnipeg, il n'y avait aucune communication entre nous, ni aucun moyen de nous écrire. Elle a passé 3 ou 4 ans, puis elle est allée à Vancouver, à l'école secondaire Jericho, où elle est restée environ 10 ans encore. Notre famille a alors déménagé dans une autre collectivité, à Whale-Cove. Il y avait un travailleur social qui m'a dit qu'il fallait que j'aille le voir à son bureau, mais j'étais tellement à l'envers que je n'y suis jamais allée. Parce que ça devenait de plus en plus difficile de laisser ma fille nous quitter. Je la laissais partir quand même car j'avais tellement peur des blancs dans ce temps-là. Mais même si c'était très difficile, je la laissais quand même partir. Maintenant, je suis contente de l'avoir laissée partir parce que ça a été profitable au bout du compte. Elle a maintenant un emploi permanent à temps plein.
Lorne :
Même si c'était difficile de laisser votre fille partir, est-ce que ça vous a aidé en bout de ligne, à vous et à votre fille?
Monica :
Oui, beaucoup. Elle est maintenant capable de subvenir à ses besoins, peut-être que si elle n'avait pas reçu l'éducation les choses seraient différentes. Peut-être qu'elle n'aurait pas été capable de se trouve un emploi.
Lorne :
Elle n'est pas la seule, elle a des soeurs et des frères qui sont aussi sourds (muets). Un d'entre eux fréquente l'école à Rankin Inlet, est-ce que vous voyez une différence? Par exemple, vous avez connu votre fille quand elle était plus jeune et maintenant vous avez d'autres enfants sourds (muets), est-ce qu'il y a des différences entre eux?
Monica :
Je peux vous dire la différence, vous connaissez mon fils Phillip.
Lorne :

Oui. Phillip a aussi été envoyé à Winnipeg, il est allé à l'école à Winnipeg pendant 3 ans, mais, peut-être parce qu'il était un garçon, comme ma fille, par exemple, elle pleurait, elle ne voulait pas partir, mais elle partait quand même, même si elle ne voulait pas, mais pour mon fils c'était très difficile une fois qu'il avait décidé qu'il n'irait pas du tout. Ou c'est moi qui ne l'a pas laissé partir car je l'aimais tellement, c'est moi qui l'ai gâté.

Je me battais avec mon fils pour le faire entrer dans le taxi, puis ce taxi amenait Phillip à l'aéroport, puis Phillip se débattait pour ne pas monter à bord de l'avion. C'était très douloureux de le voir et d'avoir à se battre avec lui pour qu'il y aille, parce qu'on nous disait qu'il fallait qu'il aille à l'école dans le Sud. Mais après cela, j'ai beaucoup réfléchi. Ç'avait été assez difficile de traverser cela avec ma fille aînée, je ne me souviens pas si j'avais demandé au travailleur social ou à l'enseignant, mais je suis allée et je leur ai demandé pourquoi ils ne pouvaient pas envoyer un enseignant qui enseignerait aux enfants sourds alors que c'est tellement facile pour eux de faire venir n'importe quoi d'autre. On ma répondu que ce serait trop compliqué de faire venir tous les outils et tout le matériel d'enseignement. Je pleurais au plus profond de mon coeur. Alors je leur ai dit que si c'était difficile pour eux, il fallait qu'on sache que c'était aussi difficile pour nous de laisser nos enfants partir. S'il vous plaît, essayez de faire en sorte qu'on envoie un enseignant pour enseigner à mes enfants à Rankin. Je leur ai dit que je n'aimais pas envoyer mes enfants à l'extérieur et que c'est moi qui devrait les élever car je suis leur mère. Alors, ils m'ont dit qu'il tenteraient de voir comment on pourrait faire venir un enseignant qui pourrait enseigner aux enfants sourds. Puis, pas trop longtemps après, ils ont entrepris des démarches en vue de faire venir un enseignant, un enseignant qui connaissait l'ASL et le langage des signes. J'ai 5 enfants qui sont sourds (muets), 2 filles et 3 garçons. Je sais qu'ils recevraient une meilleure éducation s'ils fréquentaient une école pour les sourds à Winnipeg, mais comme je le dis depuis le début, c'était très difficile de les voir nous quitter. Mais pour eux, c'était tellement plus facile de fréquenter l'école ici parce que, de cette façon, je les comprendrais mieux et ils me comprendraient mieux. Par contre, je me demande souvent si c'est de ma faute s'ils ne reçoivent pas l'éducation dont ils ont besoin. Mais ici, chez nous, ils n'ont aucune difficulté à communiquer avec leurs amis et avec la famille.

Lorne :
Est-ce que vous voyez une différence entre ceux de vos enfants qui fréquentent l'école à Rankin et Louisa, qui est allée à l'école dans le Sud?
Monica :
Oui, je vois effectivement la différence parce que quand ma fille est allée dans le Sud, c'était plus difficile pour elle d'avoir des amis proches ou d'être proche des membres de la famille à cause d'un problème de communication. Par contre, mes autres enfants sourds ici se sont fait des amis, même de bons amis parmi les personnes entendantes. Leurs amis étaient capables de communiquer avec eux.
Lorne :
Même s'ils sont sourds, ont-ils de bons amis ?
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