LE LANGAGE GESTUEL ET L'ACCÈS À LA JUSTICE POUR LES PERSONNES SOURDES AU NUNAVUT

4. RÉSULTATS

4. RÉSULTATS

4.1 Le sondage téléphonique

Notre sondage téléphonique nous a permis de joindre vingt des vingt-six collectivités et de repérer les personnes sourdes (adultes) dans plusieurs d'entre elles, dont Iqaluit, Rankin Inlet, Coral Harbour, Pangnirtung, Arctic Bay, Cape Dorset, Clyde River et Baker Lake, Cambridge Bay et Taloyoak. Une des difficultés méthodologiques que nous avons éprouvées était que, dans la plupart des cas, les questions relatives à l'âge, à la perte d'audition, etc., étaient considérées comme trop personnelles et il y avait des réticences à fournir officiellement ces renseignements. De plus, des questions de confidentialité dans certaines petites collectivités nous empêchent de faire des rapports détaillés dans certains cas. Pour ces raisons, nous nous bornons à présenter ici des renseignements généraux obtenus au cours de ces entretiens.

Il y avait des indications de la présence de plusieurs personnes sourdes dans chacune de ces vingt collectivités. Il y avait au moins une personne sourde qui employait le langage gestuel, et l'on dénombrait plusieurs personnes issues de ces collectivités qui n'avaient pas fréquenté l'école dans le Sud ou l'avaient fait de façon limitée. Dans plusieurs cas, les personnes sourdes et leurs familles étaient très désireuses de fournir des renseignements.

Ainsi, une quantité appréciable d'information descriptive et historique a été recueillie au cours du sondage téléphonique. Six personnes ayant été formellement identifiées comme possédant un langage des signes autochtone ont été retenues comme des sujets d'entrevue potentiels. Elles n'avaient apparemment aucune connaissance d'aucun autre langage gestuel tel que l'ASL. Dix autres personnes qui avaient séjourné dans le Sud et qui connaissaient une certaine forme d'ASL ou, à tout le moins, l'épellation digitale, ont été identifiées dans différentes collectivités.

Dans pratiquement tous les cas où des renseignements ont été obtenus par téléphone, il ressortait clairement qu'un vaste réseau de parents et d'amis utilisaient fréquemment le langage des signes. À Baker Lake, par exemple, une personne entendante bien au fait de sa collectivité et qui connaissait le langage gestuel estimait que les personnes entendantes qui connaissaient le langage des signes autochtone représentaient 75 % de la population totale. En outre, il n'y avait pratiquement aucune preuve de « stigmate social » associé à la surdité dans les collectivités que nous avons jointes, et il n'y avait aucune exclusion sociale apparente due à la surdité. Pour ce qui est de la nature du langage gestuel en usage, les rapports faisaient état tantôt d'une forme d'ASL ou d'anglais codé manuellement (Manually Coded English ou MCE) pour ceux qui avaient fréquenté l'école dans le Sud, tantôt d'un mélange d'ASL et de langage autochtone et tantôt d'un langage autochtone employé seul (surtout dans le cas des personnes sourdes plus âgées dans les collectivités plus reculées).

Les renseignements recueillis grâce au sondage téléphonique, combinés à des données statistiques provenant d'une étude antérieure sur la surdité neurosensorielle dans la région de Baffin (Stamos-Destounis, 1993), ont permis d'estimer le taux de surdité à 5,7/1000 de la population totale. Selon la plus récente estimation, la population générale du Nunavut s'élève à 27 039 personnes (Bureau de la statistique du Nunavut, 2000). Ainsi, on évalue le nombre total de personnes sourdes à un peu plus de 150 personnes. Selon une estimation très préliminaire du nombre de personnes sourdes qui n'ont fait aucune scolarité dans le Sud et qui, par conséquent, selon toute probabilité, n'utilisent pas l'ASL, ces personnes représentent 30 % du nombre total, soit environ 50 personnes. Ce nombre doit être pris avec réserve car la situation linguistique des personnes sourdes qui utilisent le langage des signes au Nunavut est très complexe. De plus, la méthodologie que nous avons employée dans le cadre de la présente étude ne permet pas d'établir des chiffres de manière définitive.[2]

Le Conseil du Nunavut pour les personnes handicapées (CNPH) a complété récemment une enquête sur les déficiences, y compris la surdité, dans chacune des vingt-six collectivités (Conseil du Nunavut pour les personnes handicapées, 1999). Toutefois, cette étude regroupe toutes les personnes qui ont une perte auditive avec les personnes qui ont des troubles de la parole. L'étude ne fait aucunement état de l'utilisation du langage gestuel parmi les personnes sourdes. La question de savoir exactement combien de personnes emploient un langage gestuel comme principal moyen de communication reste à déterminer. Un des aspects les plus prometteurs de la situation actuelle tient au fait qu'il y a maintenant deux organismes, soit le Conseil du Nunavut pour les personnes handicapées et le Bureau de la statistique du Nunavut, qui se chargeront de déterminer le nombre de personnes avec une déficience au Nunavut et de faire le suivi de ces personnes (l'adresse Internet est indiquée à la fin de la bibliographie).

Autre fait intéressant, nous avons identifié trois cas de personnes sourdes qui avaient eu affaire au système de justice à titre de victimes, et, dans tous les cas, des membres de la famille avaient dû agir comme interprètes en cour pour leur parent sourd.

En outre, plusieurs familles ont évoqué l'angoisse liée à la nécessité pour leurs parents sourds « d'aller dans le Sud » lorsqu'ils étaient enfants et les problèmes de réintégration que ces personnes avaient éprouvées à leur retour. Presque tous ont déploré le manqued'occasions de formation et d'emploi au sein de leurs collectivités.

4.2 Entrevues sur le terrain

Comme nous l'avons mentionné précédemment, sur la base de ce que nous avions déjà appris, nous avons modifié notre méthodologie d'entrevues enregistrées sur vidéo pour obtenir un « corpus linguistique » de conversations en langage gestuel, tenues dans des conditions naturelles, qui pourrait nous donner une idée de la gamme et de la complexité des langages gestuels en usage. Au cours de ces visites sur le terrain, il est apparu clairement que la question des « langages gestuels maison » comme telle ne se posait pas dans le contexte du Nord. La grande majorité des membres des familles ont affirmé qu'ils avaient commencé à employer le langage des signes avec leur enfant dès l'époque où sa surdité avait été découverte (dans les cas où il n'y avait eu aucune autre intervention).

Trois des six personnes qui avaient été formellement identifiées comme possédant un langage gestuel autochtone, et qui n'avaient apparemment aucune connaissance d'aucun autre langage gestuel tel que l'ASL, ont été choisies pour des visites de suivi en personne et pour une entrevue enregistrée sur vidéo. Ces trois personnes vivaient respectivement à Iqualuit, Pangnirtung et Rankin Inlet.

4.2.1 Iqaluit

Suwarak, la personne sourde que nous avons rencontrée à Iqaluit, est l'homme deBaker Lakequi est à l'origine du présent projet. Pour récapituler son histoire, il a enregistré un plaidoyer de culpabilité et a été amené de Baker Lake à Iqaluit, où il a été incarcéré au Centre correctionnel de Baffin (CCB), puis a été inscrit à un programme de réinsertion et d'éducation. Un élément clé de son programme consistait à permettre à un de ses amis de Baker Lake, qui connaissait le langage gestuel, de l'accompagner à Iqaluit pour lui servir d'interprète rémunéré dans le cadre de ses programmes de réinsertion, d'éducation et de placement professionnel. La mise sur pied de ce programme s'est avérée très complexe et a exigé la coopération de plusieurs organismes des secteurs public et privé. Le Collège de l'Arctique a aussi créé un programme d'alphabétisation sur mesure pour lui dans le cadre de son programme général de réinsertion.

Des preuves directes de ses capacités linguistiques ont été enregistrées sur bande vidéo. Par coïncidence, le frère de la personne sourde lui rendait visite à Iqaluit à l'époque où je l'ai rencontré. Lors de mon séjour antérieur àBaker Lakepour la première évaluation judiciaire, il avait été établi que ce frère était le plus habile utilisateur du langage gestuel de Suwarak. Suwarak et son frère nous ont autorisé à filmer leur première rencontre. Ils ne s'étaient pas vus depuis plus de deux ans, et leur désir de communiquer était très grand. Le frère a donné une traduction de la conversation en langage gestuel lors d'une rencontre subséquente pour visionner la conversation enregistrée. Des éléments de vocabulaire choisis sont énumérés à l'annexe A.

Les éléments de vocabulaire donnent une idée de la discussion portant sur une vaste gamme de sujets qui tournent autour d'un compte-rendu des événements survenus àBaker Lakeau cours de la dernière année, de même qu'une description des expériences de Suwarak à Iqaluit. J'ai aussi pu interagir avec Suwarak par l'entremise de l'interprète et en utilisant certains signes de son langage que j'avais appris. La discussion a porté sur le programme d'alphabétisation, des plans pour l'avenir, le programme de réinsertion et nos expériences communes lors d'un voyage de chasse àBaker Lakeplus de deux ans auparavant. Je n'ai relevé aucun obstacle à la communication. Mon impression générale était celle d'une conversation avec une personne sourde d'un autre pays ayant un langage gestuel étranger.

4.2.2 Rankin Inlet

Nous avons eu la possibilité d'échanger longuement avec deux familles comptant des personnes sourdes à Rankin Inlet.

Rankin Inlet : la première famille

La première famille comptait un homme sourd âgé de 58 ans qui est marié à une femme entendante, et ils ont trois enfants entendants qui vivent avec eux dans leur maison. Son ami, un interprète de l'inuktitut, nous a servi de source d'information et d'interprète. Des éléments de vocabulaire choisis tirés de cette entrevue sont énumérés à l'annexe B (Première famille).

L'interprète a indiqué que sa famille et la famille de la personne sourde étaient des amis de longue date et qu'il connaissait de nombreuses personnes au sein de la collectivité, y compris d'autres membres de la famille, qui pouvaient communiquer avec l'homme sourd. Il se rappelait également d'Aînés d'une autre génération qui étaient atteints de surdité et qui employaient un langage gestuel. Il a affirmé qu'à son avis, le langage des signes employé au Nunavut est une « vraie » langue enracinée dans la culture et l'histoire inuit. Il a relaté qu'il avait observé de nombreux aînés aux prises avec des pertes d'audition (vraisemblablement causées par le vieillissement et une pathologie de l'oreille moyenne) qui employaient une forme autochtone de langage gestuel. Il a aussi exprimé l'avis que lorsque des Inuit entendants rencontraient d'autres Inuit qui utilisaient des dialectes oraux différents, ils recouraient immédiatement à des signes pour communiquer. Il a dit qu'il avait souvent entendu les Aînés parler de cette situation.

Nous avons abordé une vaste gamme de sujets avec le participant sourd — allant de la chasse et la pêche à l'utilisation de la motoneige, en passant par les questions familiales, le travail au sein de la collectivité et d'autres généralités. Au fil de l'entretien, il est apparu clairement que son épouse employait très couramment le langage des signes et que ses enfants savaient aussi communiquer avec lui par langage gestuel. Tout indiquait que cet homme réussissait à mener une vie familiale normale et que la majorité, sinon l'ensemble des personnes avec qui il interagissait régulièrement connaissaient son système de signes.

Le niveau d'habileté des personnes ne faisant pas partie de la famille n'était pas clair. Chose certaine, en tout cas, il n'y avait à peu près pas de stigmate associé à la surdité ou à l'utilisation du langage gestuel.

L'homme sourd avait un frère sourd, qui était décédé récemment. Selon les renseignements obtenus de l'interprète et de l'homme sourd, les deux frères avaient employé très couramment le langage des signes entre eux. En fait, la communication par langage gestuel entre les deux frères avait fait l'objet d'un document vidéo réalisé dans les années 1970 par la Inuit Broadcasting Corporation (IBC).[3]

Il ne fait aucun doute que cet homme possède un « véritable » langage. Il l'utiliserait apparemment depuis l'enfance et tous les témoignages indiquent que sa famille a encouragé l'emploi du langage gestuel et l'a employé aussi. Toutes les conditions connues pour le développement d'un langage étaient réunies (voir la note en fin de texte 2, surtout Goldin-Meadow et Mylander, 1994).

Rankin Inlet : la deuxième famille

La deuxième famille participante à Rankin Inlet était composée de la mère et du père (des aînés) d'une famille de treize enfants, dont cinq sont des adultes sourds. Le père est un chasseur à la retraite et un employé de la société locale d'électricité. La mère a raconté l'histoire des cinq enfants sourds à l'occasion d'une entrevue pour la radio de la CBC (voir la transcription à l'annexe D).

Deux de ses enfants sourds ont fréquenté l'école dans le Sud et trois sont demeurés dans le Nord. J'ai pu échanger avec trois frères, dont deux étaient restés dans le Nord pour faire leur scolarité et le troisième était allé dans le Sud. La soeur aînée était partie en vacances et l'autre soeur sourde était absente lors de l'enregistrement. Des éléments de vocabulaire choisis sont présentés à l'annexe B (Deuxième famille).

Les trois frères sourds de la famille utilisaient tous abondamment l'épellation digitale (pour l'anglais) et ils employaient aussi un dialecte de l'ASL et un peu d'anglais codé manuellement (Manually-Coded English ou MCE). Ils employaient également une forme autochtone de langage gestuel pour communiquer avec leurs parents (qui connaissent seulement l'inuktitut) et, fait à noter, avec l'homme sourd de la première famille qui nous a accompagnés lors de notre visite auprès de la seconde famille. La situation linguistique au sein de la seconde famille est très complexe, compte tenu de l'utilisation de l'inuktitut, de l'anglais, de l'ASL, de l'épellation digitale, d'un langage gestuel autochtone et peut-être d'un mélange de tout ce qui précède.

Je n'ai eu aucune difficulté à communiquer avec les frères. Tous les membres entendants de leur famille connaissent le langage gestuel, et la surdité et l'utilisation de signes ne semble pas entraîner le moindre stigmate. Divers membres de la famille ont parlé d'aînés dans leur famille qui étaient sourds et qui employaient un langage gestuel qui n'était pas l'ASL. Selon eux, l'utilisation de langages gestuels a une longue histoire dans leur culture; en effet, il appelaient leur système de signes autochtone « langage gestuel inuit ».

Les questions directes concernant la nature du langage gestuel, la manière de l'enseigner et de l'apprendre et l'identité de ses utilisateurs, étaient perçues comme des questions « théoriques » de peu d'importance au regard de la vie quotidienne. Cette réaction serait la même chez n'importe quelle personne à qui l'on demanderait comment il a appris sa langue. L'acquisition d'une langue est un processus naturel inconscient qui ne fait habituellement pas l'objet de réflexions. Dans leur culture, à tout le moins, l'acquisition d'un langage gestuel par un enfant ou un individu sourd semble se produire naturellement.

4.2.3 Pangnirtung

Une quatrième entrevue sur le terrain a eu lieu et a été enregistrée à Pangnirtung. Notre calendrier ainsi que les conditions météorologiques nous permettaient de nous rendre à Pangnirtung. Même si l'habitant de Pangnirtung qui avait la réputation de posséder « son propre langage des signes » était absent, nous avons convenu avec le Conseil du Nunavut pour les personnes handicapées (CNPH) qu'il serait important de parler à sa famille pour obtenir des renseignements d'arrière-plan sur la situation et sur les façons de percevoir la surdité, le langage gestuel, etc., du point de vue de la famille.

Nous avons enregistré une entrevue avec la soeur de la femme sourde, qui s'est avérée une habile utilisatrice du langage gestuel. L'entrevue couvre divers sujets, dont les antécédents médicaux et linguistiques de la soeur sourde, les attitudes vis-à-vis de la surdité, le développement du langage gestuel et des préoccupations relatives à la question de l'ASL et du langage gestuel autochtone ainsi que d'autres sujets connexes. La femme sourde travaille dans une boutique locale d'artisanat avec sa soeur, et elle a un enfant entendant âgé de 6 ans, qui utilise le langage gestuel. Une liste de mots pour lesquels les signes ont été montrés durant cette entrevue est produite à l'annexe C.

Il ressortait clairement de cette entrevue que, dans ce cas-ci également, à partir du moment où la surdité avait été découverte, la famille avait commencé à communiquer avec l'enfant sourd par langage gestuel. Évidemment, cette famille vivait sur la terre ferme dans un village permanent. On sait que lorsqu'une famille encourage le développement spontané de signes chez un enfant et qu'elle lui fournit un environnement gestuel adéquat, il est presque certain qu'un langage gestuel se développera (Goldin- Meadow et Mylander, 1994). C'est clairement ce qui s'est produit dans cette situation, et le langage que la femme sourde utilise maintenant pour fonctionner dans sa collectivité est employé, aux dires de sa soeur entendante, par un nombre important de personnes entendantes à Pangnirtung.

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