LE LANGAGE GESTUEL ET L'ACCÈS À LA JUSTICE POUR LES PERSONNES SOURDES AU NUNAVUT

5. ANALYSE

5. ANALYSE

5.1 Langage gestuel employé par les personnes sourdes au Nunavut

Une des grandes questions auxquelles le présent projet tentait initialement d'apporter une réponse était celle de l'existence d'un langage gestuel autochtone au Nunavut. Le système de signes présente-t-il les caractéristiques essentielles d'un langage ? Les signes et la structure du langage sont-ils uniformes dans l'ensemble des collectivités ? Le système de signes offre-t-il une base permettant de développer un système de langage cohérent susceptible de permettre aux sourds du Nunavut d'avoir accès aux tribunaux ? Ces questions sont cruciales. Certains pourraient dire qu'il pourrait s'avérer difficile de justifier les dépenses nécessaires à la formation d'interprètes judiciaires du langage gestuel si le système de signes chez les personnes sourdes du Nunavut n'est qu'un système de gestes sans uniformité d'une collectivité à l'autre et au sein même des différentes collectivités. Toutefois, si tel est le cas, la situation au Nunavut serait assez remarquable car la conclusion inéluctable serait que bon nombre des personnes sourdes au Nunavut ne possèdent aucun langage du tout.

Dans les trois collectivités étudiées, les participants, sourds et entendants, m'ont tous dit que, que ce soit dans des campements jadis ou dans les villages de nos jours, le langage gestuel était inhérent à l'espace linguistique des enfants sourds. Cela signifie clairement que les premiers balbutiements des enfants sourds ont dû évoluer naturellement vers le langage gestuel qui était employé dans l'environnement linguistique de l'enfant. Ce langage est-il enraciné dans la culture inuit entendante ou est-il propre aux personnes sourdes ? Quel est le degré d'uniformité entre les différentes collectivités ? Quelle est la nature exacte des variations dialectales entre les collectivités ? Voilà autant de questions pertinentes qui mériteraient d'être étudiées à l'avenir. Nous ne traiterons de ces questions ici que de façon préliminaire. Quoiqu'il en soit, une chose est certaine : au moins dans certaines collectivités, un langage gestuel autochtone inuit s'est développé, que certains Inuits appellent la «langue des signes inuit».

5.2 Théories linguistiques

Les philosophes, les scientifiques et les linguistes ont longtemps cherché à trouver un cas patent d'une personne qui, bien qu'ayant été élevée normalement et étant dotée d'une intelligence normale, ne possédait aucun langage (Osborne, 1999; Lane, 1976). La majorité des cas où l'on a démontré l'absence de langage présentent clairement des carences pathologiques sociales, psychologiques et physiques (Curtiss, 1977). De nombreux linguistes éminents (Chomsky, 1975; Pinker, 1994) affirment que le langage n'est pas «appris» au sens habituel du terme, mais qu'il émerge plutôt naturellement en tant que caractéristique biologique de base chez tous les être humains. Dans ce contexte, la recherche d'un cas exemplaire de personne «dépourvue de langage», mais normale à tous autres égards, est vue au mieux comme un problème mal posé. Un important fait émergeant à propos du langage est qu'il est fondamentalement enraciné chez l'enfant, non dans l'environnement (Chomsky 1975; Petitto, 2000; Pinker, 1994). Si l'enfant est entendant, il développera spontanément des balbutiements précoces; s'il est atteint de surdité, ses balbutiements seront manuels (Petitto, 2000).

À moins que des mesures concrètes ne soient prises pour supprimer les premières expressions de l'enfant (dans les gestes ou la parole), l'enfant acquerra le langage de son environnement tout aussi naturellement qu'il apprendrait à marcher. Évidemment, l'environnement langagier spécifique de l'enfant est important, étant donné que les dons biologiques inhérents et l'espace langagier travaillent en tandem pour produire le langage au sens propre du terme. Comment cela se produit-il exactement ? Il s'agit d'un processus complexe qui n'a pas encore été complètement élucidé (Crystal, 1987).

5.3 Perspective historique et comparative de l'éducation des enfants inuit sourds

La question de savoir comment les langues surtout les langues des signes (Armstrong, 1999) se développent en différents endroits dans différentes cultures dans le contexte de l'importance relative de facteurs biologiques et environnementaux constitue une préoccupation majeure pour les linguistes et pour d'autres disciplines scientifiques. Le récent débat entourant les facteurs en cause dans le développement apparemment spontané d'un langage gestuel au Nicaragua constitue un bon exemple de la nature controversée des questions actuelles dans ce domaine (Osborne, 1999).

La dynamique des changements sociaux et linguistiques sur les enfants sourds dans le contexte de l'évolution de collectivités de personnes sourdes isolées a été documentée par Washabaugh (1980, 1981) dans son étude portant sur deux collectivités insulaires des Caraïbes, soit Providence et Grand Cayman Island. En se basant sur ses études, cet auteur présente des théories sur l'influence des langues «prestigieuses» et «peu prestigieuses» sur la situation linguistique dans les collectivités de personnes sourdes qu'il a étudiées.

Les langues prestigieuses sont habituellement celles du colonisateur, tandis que les langues de peu de prestige sont les langues autochtones. Certains enfants sourds nés dans ces îles ont été envoyés à l'école en Grande-Bretagne et aux États-Unis, alors que d'autres sont restés dans leur île et ont développé une forme autochtone de langue des signes. Les deux îles ont été fortement influencées par les langages gestuels britannique et américain.

Bien qu'il y ait des différences entre les collectivités des Caraïbes et la situation au Nunavut, les théories développées et certains des processus linguistiques fondamentaux sont tout de même susceptibles de s'appliquer. L'analyse de ces deux situations sera certainement utile aux recherches futures.

Il faut tenir compte, dans le contexte canadien, d'une pratique qui a longtemps prévalu et qui consistait à retirer les enfants de leur collectivité, en particulier les enfants sourds, pour les envoyer fréquenter l'école dans le Sud. Les enfants sourds qui ont séjourné dans des pensionnats dans le Sud ont suivi dans les majorité des cas des programmes «oraux» (Ling, 1984; MacDougall, 1991; Rodda et Grove, 1987) où le langage gestuel était interdit. Dans certaines écoles, le langage gestuel a été employé de manière informelle, et c'est seulement dans quelques cas que l'ASL (ou une forme quelconque d'anglais gestuel) a effectivement été enseigné aux enfants sourds. Les enfants inuit sourds ont été renvoyés dans leur collectivité au cas par cas à des âges divers, suivant les politiques en vigueur en matière d'éducation pour leurs collectivités d'origine. Une histoire semblable concernant cinq enfants sourds est racontée à l'annexe D. Le contraste des expériences linguistiques respectives des enfants qui sont allés dans le Sud et de ceux qui sont demeurés dans leur collectivité est instructif. Il ressort clairement de cette histoire et de mes observations que les enfants qui sont allés dans le Sud éprouvent plus de difficulté à communiquer avec leurs familles étant donné que le langage gestuel qu'ils ont appris est inconnu des collectivités dans le Nord.

Autre considération importante, pratiquement toutes les sociétés au monde possèdent leurs propres formes de langage gestuel (Klima et Bellugi, 1979; Siple et Fischer, 1991). En outre, on sait que de nombreux peuples autochtones d'Amérique du Nord et du Sud, d'Australie et d'ailleurs ont développé des langages gestuels (Farnell, 1995; Mallery, 1889; Sayce, 1880; Sebeok et Umiker-Sebeok, 1978; Tomkins, 1969). La plupart de ces langages ont été développés par des personnes entendantes à l'intention de personnes entendantes, et leur utilité pour les membres sourds de la collectivité semble être une coïncidence dans la plupart des cas.

Une étude intéressante basée sur une analyse de plusieurs peuples autochtones (au moyen des Human Resources Relations Files de l'université Yale) tend à étayer l'hypothèse selon laquelle les peuples de chasseurs nomades développaient souvent de tels langages gestuels (Divale et Zipin, 1977). D'autres études ont révélé que des langages gestuels se sont développés en tant que langues véhiculaires dans des cas où des peuples ayant des dialectes oraux mutuellement inintelligibles avaient besoin de communiquer entre eux (Farnell, 1995). Ces deux conditions prévalent chez les Inuit au Nunavut. Ils sont un peuple de chasseurs nomades (ou, à tout le moins, ils l'étaient) et il continue d'y avoir des interactions fréquentes entre des gens de collectivités différentes au moyen de dialectes différents (Duffy, 1988).

5.4 Les langages gestuels au Nunavut

Les renseignements recueillis dans le cadre du présent projet tendent clairement à démontrer qu'il existe une forme autochtone de langage gestuel au Nunavut. Les conversations en langage gestuel tenues dans les trois collectivités par cinq personnes sourdes et environ dix interlocuteurs entendants indiquent qu'un système très complexe de langage gestuel est largement répandu. Ce système de signes n'est certainement pas l'ASL ou la LSQ, bien qu'on ait constaté l'utilisation de formes modifiées d'ASL et de certaines formes d'anglais codé manuellement et d'épellation digitale de l'anglais chez les personnes sourdes qui avaient fréquenté l'école dans le Sud. Une analyse préliminaire de divers éléments de vocabulaire basée sur le corpus linguistique que nous avons obtenu porte à croire qu'il existe, comme on s'y attendait, des variations dialectales entre les collectivités et au sein des collectivités. Toutefois, la structure et les propriétés cinéticospatio-visuelles sous-jacentes semblent correspondre à celles d'autres langages gestuels.

Il y aurait lieu de procéder à une analyse linguistique plus formelle et beaucoup plus poussée des variations dialectales observées et enregistrées sur bande vidéo. Une telle entreprise déborde largement le cadre du présent projet. Je peux conclure, à titre provisoire, sur la base des observations que j'ai faites ici, qu'il existe bel et bien une similarité sous-jacente à la structure des langues des signes et que l'on retrouve les variations dialectales prévues (Klima et Bellugi, 1979) dans plusieurs éléments lexicaux.

Les signes désignant des animaux (par exemple, «caribou», «ours polaire», «loup» et «morse») sont tous similaires, mais avec de légères différences entre les interlocuteurs d'une collectivité à l'autre. Dans certains cas, comme chez la deuxième famille étudiée à Rankin Inlet, par exemple, on utilise plus d'un signe pour le même chose (par exemple, pour le mot «ours»).

À la fin du projet, l'interprète en langage gestuel de Baker Lake a eu l'occasion d'observer les conversations enregistrées sur vidéo qui s'étaient déroulées à Rankin Inlet et à Pangnirtung.[4] Ceci a permis de comparer le sens spécifique de différents signes. J'ai attiré tout particulièrement son attention sur des éléments de vocabulaire que j'avais identifiés comme représentant des variations lexicales entre collectivités. Ces éléments comprenaient notamment les signes désignant divers animaux ainsi que les signes désignant «chaud», «froid», «sourd», «entendant», «avant», «après», «content», «triste», «langage gestuel», «langage gestuel de l'homme blanc», «peur», «magasin», «aller», «ne sait pas», «qui», «où», «non», «oui», «homme», «femme», «petit», «grand» et «argent».

Il y avait une excellente correspondance dans la compréhension par l'interprète des signes de Pangnirtung et de Rankin Inlet. Il a estimé qu'environ un tiers des signes étaient similaires dans les différentes collectivités, avec de très légères variations; pour un autre tiers, les signes semblaient quelque peu similaires, mais avec des variations marquées; et enfin, un dernier tiers des signes étaient passablement différents, bien que l'interprète ait affirmé qu'ils étaient faciles à comprendre. Je ne disposais d'aucun moyen d'évaluer de manière indépendante si sa compréhension du sens des différents signes était exacte, et c'est pourquoi je ne rapporte ici que l'estimation générale des différences dialectales. Une fois de plus, il faudrait effectuer d'autres études et analyses contrôlées pour obtenir des renseignements sur les variations lexicales entre des signes spécifiques.

La présente analyse préliminaire porte à croire qu'il y a un degré appréciable de transparence entre les langages gestuels des différentes collectivités. On observe ce phénomène davantage pour les signes «iconiques» que pour les signes «abstraits». Une hypothèse raisonnable serait qu'il n'existe qu'un seul langage gestuel inuit qui présente des variations dialectales locales. Cette hypothèse s'accorderait avec le fait que, jusqu'à tout récemment, il y avait des contacts importants entre des groupes d'individus de différentes régions. Même à présent, de nombreuses collectivités du Nunavut regroupent des gens originaires de régions géographiques différentes (Duffy, 1988).

L'espace gestuel constitue un autre aspect important du langage gestuel. Cet élément a été étudié en profondeur pour l'ASL et pour d'autres langages gestuels. Les mains, les bras et le corps sont utilisés d'une manière particulière dans pratiquement toutes les langues des signes. Par exemple, Klima et Bellugi (1979) soulignent que les contraintes physiques sont différentes pour l'ASL en comparaison de la langue des signes chinoise (LSC). De plus, les formes des mains constituent des contraintes biologiques propres à différentes langues des signes. Selon mes observations, ces deux éléments, soit l'espace gestuel et les contraintes morphologiques, cadrent avec les paramètres linguistiques reconnus, quoiqu'une analyse beaucoup plus détaillée soit nécessaire.

Chacun des interlocuteurs étudiés disposait de systèmes élaborés pour décrire l'heure, les dates, les jours de la semaine, les semaines, les mois, pour compter et pour désigner le passé, le présent et le futur. Des similarités ont été observées, mais il y avait également des différences. En tout cas, il est clair que tous les systèmes en usage étaient différents de celui employé pour l'ASL, sauf dans les cas où l'individu avait été exposé à l'ASL; dans ces cas, on relevait certains termes en ASL.

Il ressort clairement des propos des membres des familles entendants, des personnes sourdes et des autres intéressés de la collectivité que la surdité et le langage gestuel ne sont pas stigmatisés. Au contraire, un nombre surprenant de personnes entendantes utilisent le langage gestuel, ce qui contraste avec la situation qui prévaut dans le Sud du Canada. Un cas bien connu de phénomène semblable, c'est-à-dire un nombre important de personnes entendantes utilisant le langage gestuel, est recensé dans une étude sur la surdité héréditaire à Martha's Vineyard (Groce, 1985) ainsi que dans l'étude de Washabaugh (1980, 1981) portant sur différentes îles des Caraïbes.

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