Revue de la recherche sur la victimisation criminelle et les membres des Premières nations, les Métis et les Inuits, 1990 à 2001

10. L'impact des solutions de remplacement au système de justice pénale

Partie 1 : Étude de la documentation (suite)

10. L’impact des solutions de remplacement au système de justice pénale

La présente section met en lumière les forces et les faiblesses des programmes autochtones de justice alternative, comme les cercles de détermination de la peine, en ce qui concerne la reconnaissance et la promotion des intérêts des victimes[36]. Par exemple, nous discutons des façons dont les processus de justice alternative peuvent promouvoir la participation de la victime dans le processus pénal. Nous traitons également de textes qui sont très critiques à l’égard de tels processus en raison des dangers liés à une nouvelle victimisation des victimes, particulièrement des femmes, dans le cadre du processus et des risques que des relations de pouvoir inéquitables soient renforcées au sein de la collectivité. Enfin, nous traitons des moyens dont les processus de justice alternative peuvent répondre, de façon efficace, aux besoins des femmes autochtones si certaines précautions sont prises.

Au cours des années, les tribunaux et les organes législatifs ont réagi à la surreprésentation des contrevenants autochtones en reconnaissant la valeur des approches autochtones et en tenant compte de la colonisation lorsqu’ils ont affaire à de tels contrevenants. Cette reconnaissance a mené à diverses réformes, dont l’édiction de l’article 718.2(e) du Code criminel. La disposition en question prévoit que :

[L]’examen de toutes les sanctions substitutives applicables qui sont justifiées dans les circonstances, plus particulièrement en ce qui concerne les délinquants autochtones.

Cette disposition ordonne aux tribunaux de tenir compte de la culture autochtone et des effets de la colonisation lorsqu’ils déterminent la peine des contrevenants autochtones (R.c. Gladue, 1999). La disposition législative en question et l’affirmation consécutive de la validité des approches autochtones face à la justice par la Cour suprême du Canada dans l’affaire Gladue ont apporté une plus grande légitimité aux approches qui tiennent compte de la « guérison » et de la « réconciliation » dans la détermination de la peine.

Dans tout le Canada, d’importantes réformes sont mises en place au sein de diverses collectivités autochtones afin que la justice soit exercée d’une façon qui est pertinente et qui a un sens dans la culture autochtone. Un grand nombre de collectivités autochtones ont mis en place diverses initiatives de justice alternative qui visent à rendre la justice plus significative, plus efficace et plus pertinente dans la vie des membres de la collectivité. Clairmont et Linden (1998) ont étudié un grand nombre de ces initiatives. On décrit souvent ces dernières comme étant des étapes importantes vers l’autonomie gouvernementale autochtone et des systèmes plus pertinents et plus efficaces compte tenu de la culture autochtone (CRPA, 1996b). On considère souvent de telles initiatives comme pertinentes à la culture parce qu’elles préconisent une approche holistique pour guérir le contrevenant. C’est une approche qui diffère fondamentalement, en théorie et en pratique, du système de justice pénale punitif en place presque partout (Dumont, 1993; Koshan, 1998).

10.1 Les avantages pour les victimes des programmes autochtones de justice alternative

Les initiatives de justice autochtone peuvent avoir des avantages pour les contrevenants, ainsi que pour les victimes. Elles sont considérées comme conformes aux approches traditionnelles autochtones parce qu’elles visent la guérison plutôt que la punition. En effet, la majorité des textes portant sur ce sujet traitent de la surreprésentation des contrevenants autochtones et considèrent le modèle de guérison autochtone comme le meilleur modèle si l’on vise la réadaptation à long terme du contrevenant. Ironiquement, comme nous l’avons mentionné ci-dessus, les rares textes qui font allusion à la guérison de la victime lui accordent très peu d’importance (p. ex. : Groupe d’études sur le système de justice pénale, 1991, CRPA, 1996b).

Par contre, certains processus autochtones de justice alternative, comme le cercle de détermination de la peine et les approches exhaustives axées sur la guérison de la collectivité (Griffiths et Belleau, 1995) peuvent promouvoir, de façon importante, la participation et l’intervention de la victime. Bien que des réformes visant à ce que l’on tienne compte de la victime dans le système de justice pénale aient assuré des progrès considérables depuis les années 70 (Young, 2001), aucune de ces réformes n’a entraîné la participation réelle et significative des victimes comme les processus autochtones de justice alternative ont permis de le faire.

Ross (1996) décrit l’impact du processus d’un cercle de détermination de la peine sur une jeune victime et sa mère. Dans l’affaire en question, un contrevenant a volé la jeune victime dans une station-service. Sa mère et elle ont participé au cercle de détermination de la peine de l’accusé. La victime a affirmé qu’elle était très reconnaissante d’avoir eu la chance d’exprimer ses sentiments directement à l’accusé afin qu’il sache combien elle avait été terrifiée le soir du crime. Elle a expliqué qu’elle n’avait plus le même sentiment de sécurité et de confiance qu’auparavant. La mère a également expliqué comment l’incident l’avait marquée. Elle avait beaucoup plus peur pour la vie de sa fille et elle en était rendue à s’imposer de façon excessive dans les affaires de cette dernière. De plus, les victimes ont apprécié le fait qu’elles ont pu entendre parler le contrevenant lui-même, ainsi que d’autres personnes qui ont parlé de lui et du genre de personne qu’il était. « Jusqu’au jour de la détermination de la peine, il avait été, à leurs yeux, un monstre unidimensionnel qui était apparu dans la nuit, titubant et saoul » (p. 174).

Koshan (1998) fait remarquer que les cercles de détermination de la peine auront probablement plus de succès en ce qui concerne la prise en considération du point de vue de la victime que les réformes régulières telles que les réformes de la déclaration des droits des victimes ou les projets de déclaration des répercussions sur les victimes. Cela est attribuable au fait que, dans le processus du cercle de détermination de la peine, la victime est un participant et une partie en cause à part entière tandis que, dans le cadre des autres réformes mentionnées ci-dessus, la victime, bien qu’elle puisse s’exprimer, n’a pas le statut d’une partie en cause. La jurisprudence traitant de la procédure judiciaire du cercle de détermination de la peine reconnaît également l’importance de la présence de la victime (R. c. Joseyoumen, 1995). Par contre, les tribunaux ne sont toujours pas d’accord sur la nécessité de la participation de la victime au processus de détermination de la peine par un cercle. Certains tribunaux sont prêts à admettre que d’autres moyens soient pris pour que le point de vue et les préoccupations de la victime soient exprimés. Ils suggèrent par exemple que les déclarations de la victime soient lues devant le conseil afin d’éviter qu’elle doive être présente (R. c. Gingell, 1996).

Il est cependant important de ne pas généraliser et de ne pas présumer que tous les programmes autochtones de justice alternative sont de la même qualité puisqu’il peut y avoir des malentendus. Par exemple, Wemmers et Canuto (2002) déclarent dans leur étude que le cercle de détermination de la peine ne permet à la victime de participer que de façon très limitée. Ils s’appuient sur une étude par La Prairie (1995b) pour renforcer leur point de vue. Cependant, ils confondent les programmes de déjudiciarisation avec les cercles de détermination de la peine lorsqu’ils présentent un argument selon lequel ces derniers ne contribuent guère à promouvoir la participation de la victime. Il y a toutefois des différences importantes entre les programmes de déjudiciarisation et les cercles de détermination de la peine. Bien qu’un conseil dont le but est d’arriver à un consensus et de prendre une décision puisse faire partie d’un programme de déjudiciarisation, cela n’est pas toujours le cas. Par exemple, certains programmes de déjudiciarisation envoient le contrevenant à un conseil d’Aînés pour que ces derniers trouvent une solution au problème (CRPA 1996b). Les cercles de détermination de la peine supervisée par un représentant de la justice reconnaissent généralement que la victime doit être présente au sein du cercle malgré certains jugements dans le cadre desquels le contraire aurait été affirmé. La théorie qui sous-tend un cercle dans lequel des décisions sont prises par consensus exige que la victime participe et intervienne dans le processus (Green, 1998). Ainsi, le processus lui-même n’est pas la cause de l’absence des victimes. Ce sont les gestionnaires du processus et leur incapacité à inclure les victimes qui sont responsables.

Courchene (1990) a indiqué que les femmes autochtones préfèrent une approche visant la guérison au système de justice pénale punitif. Avec une telle approche, il y a plus de chances que le contrevenant soit réadapté à long terme. Toutefois, comme l’indiquent les études mentionnées ci-dessous, ce point de vue sur les programmes de justice réparatrice n’est pas partagé par toutes les femmes autochtones.

10.2 Les critiques visant les programmes autochtones de justice alternative pour les victimes

Les initiatives de justice autochtone ne sont pas toutes de la même qualité. Certaines comportent le risque de ne pas répondre aux besoins des membres les plus vulnérables des collectivités autochtones, ou pire encore, d’exaspérer ou de compromettre de telles personnes, particulièrement les femmes et les enfants qui sont souvent les victimes de crimes violents et d’agressions sexuelles. Ross (1996) maintient que les réformes prônant des « tribunaux collectifs » autochtones, qui sont essentiellement une réplique du processus actuel, ont été discréditées parce qu’elles « continuent de promettre des échecs identiques, les secrets de la violence demeureront, et la maladie continuera de se propager d’une génération à l’autre » (p. 203). En outre, dans les collectivités qui adoptent le processus du cercle de détermination de la peine sans pour autant mettre en place d’autres éléments de réforme de justice autochtone, dans ces collectivités où le processus pénal actuel demeure en grande partie intact, où aucun plan de guérison complet n’a été mis sur pied et où il y a un manque d’engagement collectif, le processus pourrait tout simplement continuer de perpétuer les inégalités de pouvoir patriarcal existantes dans la collectivité (Drummond, 1997; Crnkovich, 1995b, 1996).

Les processus de justice autochtone, y compris les cercles de détermination de la peine, peuvent n’être autre chose qu’une reproduction des inégalités existantes au sein de la collectivité (Drummond, 1997). On peut abuser du système lorsqu’on a affaire à des groupes vulnérables au sein de la collectivité, tels que les femmes autochtones.

On s’est demandé si les victimes étaient réellement libres de participer, ou si elles devaient se plier à la pression de la collectivité et au manque de solutions véritables. La prévalence de la violence contre les femmes et les enfants et l’intériorisation d’attitudes dominantes peuvent constituer un test de la viabilité actuelle de la guérison en tant qu’option. (Koshan, 1998, p. 42)

Nahanee (1995b) a affirmé que le fait de traiter les femmes autochtones différemment en permettant aux contrevenants autochtones de bénéficier d’une approche prônant la guérison, ce qui donne inévitablement lieu à des peines moins sévères, constitue une violation des droits de la personne[37] . En outre, un tel usage de la culture comme mécanisme de défense est offensant pour les femmes autochtones. Koshan (1998) explique :

Les femmes autochtones considèrent que les peines « adaptées à la culture » pour les hommes autochtones déclarés coupables de crimes violents ne sont pas assez sévères et découlent en fait de sentiments racistes. On considère que les peines qui permettent à un contrevenant violent de demeurer dans sa communauté présentent des risques très graves pour les survivants et pour les victimes éventuelles de tels crimes puisqu’elles mettent l’accent sur la réadaptation aux dépends de la sécurité collective. Le soutien politique et judiciaire pour le processus de détermination de la peine par la collectivité, ainsi que l’indifférence et la tolérance absolues de la part de certains chefs et de certains Aînés des collectivités autochtones à l’égard de la violence contre les femmes peuvent exacerber ces risques. (p. 40-41)

Des points de vue semblables ont été exprimés dans le cadre d’une étude effectuée par Stewart et collaborateurs (2001) pour le Aboriginal Women’s Action Network. Pour les besoins de cette étude, un certain nombre de groupes de discussion composés de femmes autochtones ont été mis sur pied dans diverses régions de la Colombie-Britannique. Les femmes ont affirmé que les solutions de rechange autochtones ne doivent pas être « idéalisées et retirées du contexte de notre vie en tant qu’Autochtones » (p. 9). « Les réformes en question ont souvent un impact très important sur la sécurité des femmes et des enfants, particulièrement dans les collectivités qui sont isolées des points de vue géographique et social » (p. 9). Stewart et collaborateurs ont également fait remarquer qu’un grand nombre de femmes croyaient « que les mythes culturels qui ont été adoptés par le système judiciaire, et puis par la société en général, devaient être déconstruits, et que les contrevenants ne devaient pas être catégorisés comme des victimes » (p. 62). Certaines des femmes croyaient que les programmes de justice réparatrice ne devaient pas être mis en œuvre dans les cas d’abus sexuel.

De plus, l’étude par McGillivray et Comasky (1999) a permis de constater que la plupart des victimes autochtones féminines visées par l’étude prônaient la punition plutôt que la déjudiciarisation ou les processus de détermination de la peine liés à la justice alternative. En poursuivant l’étude de ce point de vue, les auteurs ont cependant appris que :

Les solutions de remplacement au système de justice pénale ne seront pas acceptées par les victimes de violence intime jusqu’à ce que la déjudiciarisation soit capable de faire ce que l’on considère que la prison fait actuellement, quoique sans succès – c'est-à-dire punir visiblement, réellement et symboliquement, et protéger, au moins assez longtemps pour que les victimes puissent commencer à se reprendre en main. Les solutions de remplacement ne seront pas acceptables s’il n’y a pas d’indication fiable que ces programmes offrent un traitement efficace aux agresseurs tout en garantissant la sécurité des victimes pour la durée du traitement. Des inquiétudes liées à l’ingérence politique, au fait que la victime n’a pas accès à un procès équitable et au manque de protection donnent lieu à une réaction généralement négative à la déjudiciarisation des cas de violence intime. (p. 130-131)[38]

Nous devons faire attention de ne pas tirer trop rapidement une conclusion selon laquelle tous les programmes autochtones de justice alternative perpétuent l’inégalité des femmes autochtones et ne répondent pas véritablement à leurs besoins en tant que victimes au sein des collectivités autochtones dominées par les hommes. Les responsables en matière de politiques doivent reconnaître qu’il y a des différences importantes en ce qui concerne la qualité des divers programmes autochtones de justice alternative, et que certains de ces programmes tiennent véritablement compte du point de vue des victimes lorsqu’il est temps d’aborder la violence contre les femmes et les enfants. Quelques-uns de ces programmes sont présentés à la section suivante.

10.3 Les programmes autochtones de guérison complets

Le modèle de guérison Hollow Water a souvent été pris comme exemple de projet autochtone de justice alternative qui a réussi à affronter avec succès le problème de la violence familiale et sexuelle dans la collectivité. Bien qu’une cérémonie de cercle de guérison fasse partie du programme, elle est seulement une des composantes d’un processus officiel complet qui garantit que tous les participants sont « prêts » à participer, y compris les victimes qui reçoivent un soutien d’une équipe formée de professionnels des domaines de la santé et de la justice, ainsi que du domaine social. Le plan de guérison s’appuie aussi sur un traitement fondé sur une approche thérapeutique à long terme qui est également soutenue par une équipe de soutien complète composée d’experts et d’Aînés qualifiés (Ross, 1996). Le programme comprend 13 étapes, à la fin desquelles une cérémonie purificatoire a lieu (Native Counselling Services of Alberta, 2001).

On a aussi récemment effectué une étude sur les coûts et les avantages du programme de guérison collectif de Hollow Water (Native Counselling Services of Alberta, 2001). Cette étude a non seulement montré que le programme de Hollow Water permet au gouvernement d’épargner de l’argent (un tiers du coût pour le Manitoba et la moitié du coût pour le gouvernement fédéral comparativement aux dépenses liées au processus du système judiciaire régulier), elle a également montré que les taux de récidive, pour les dix dernières années, est de seulement 7 %, comparativement à un taux de récidive général de 13 %. Le taux de réussite du programme, en ce qui concerne la prévention, est donc plus élevé que celui du système judiciaire régulier. On doit cependant effectuer plus de recherches sur le point de vue de la victime et sur sa satisfaction relative à de tels processus.

Une étude plus ancienne, menée par Ellis et Beaver (1993), semble appuyer les constatations des Native Counselling Services of Alberta (2001), selon lesquelles les approches autochtones à la justice sont plus efficaces. L’objectif de l’étude de Ellis et Beaver était de rendre compte de la fréquence et des tendances relatives à la violence conjugale à l’égard de la femme, de déterminer les corrélats et d’évaluer l’impact des interventions menées par le système de justice autochtone et par le système de justice pénale régulier sur ce genre de violence. Le contexte social de l’étude en question était une collectivité des Premières nations comptant environ 8 000 habitants. Dans leur conclusion, les auteurs déclarent que :

Les résultats de l’étude sont provisoires […] et ne sont valables que pour les agressions mineures, (mais) ils donnent véritablement à penser que les interventions indigènes communautaires de nature holistique, qui sont sans formalité et visent la réintégration et la guérison, réussissent à réduire la violence répétitive à l’égard des épouses de façon plus efficace que [les interventions de justice pénale] qui comprennent notamment l’accusation et l’arrestation des suspects. (p. 36)

Par ailleurs, les Native Counselling Services of Alberta (2001) ont découvert que la collectivité de Hollow Water a bénéficié indirectement du programme en obtenant un beaucoup plus grand sentiment de santé et de bien-être dans la collectivité. Les auteurs du rapport ont noté l’amélioration de la santé et du bien-être au sein de la collectivité au cours de la mise en œuvre du programme.

On ne comprend toujours pas très bien le lien entre la mise en application de programmes judiciaires communautaires de guérison autochtones et une meilleure cohésion et un meilleur bien-être sociaux. Bien que l’étude menée par l’Université Simon Fraser (Cohen, 2002) examine les textes traitant de la victimisation et de la cohésion sociale, il est évident que, dans le cadre de cette étude, il n’y a pas eu de recherche portant exclusivement sur les Autochtones et examinant les effets des programmes judiciaires autochtones sur l’amélioration générale de la cohésion sociale au sein des collectivités.

La documentation portant sur la cohésion sociale en tant qu’élément contribuant à l’ordre social et à l’harmonie au sein de la société a considérablement évolué au cours des dernières années. Une étude importante menée par Jenson (1998) et modifiée par Bernard (1999) a permis de déterminer un certain nombre d’éléments qui permettent d’établir dans quelle mesure les collectivités ou la société en général ont un sentiment sain de cohésion sociale. Il serait sûrement utile d’explorer comment les programmes judiciaires autochtones contribuent à la cohésion sociale en tenant compte de leur impact sur les éléments déterminés, et de la façon dont la cohésion sociale influe sur la victimisation.

Canim Lake est un exemple moins connu d’une collectivité qui a mis en place un programme sur la violence familiale, que certains auteurs ont qualifié d’initiative réussie (Warhaft, Palys, et Boyce, 1999). Le programme en question s’appuie sur les mêmes principes que celui de Hollow Water, c’est-à-dire qu’il adopte une approche holistique et complète visant la guérison des contrevenants et des victimes. Cependant, contrairement à ce qui se passe à Hollow Water, les responsables du programme en question n’attendent pas que les contrevenants soient accusés d’une infraction pénale avant de les inscrire dans le programme.

Les exemples de Hollow Water et de Canim Lake montrent qu’on doit être prudent et ne pas généraliser lorsque l’on traite de la capacité des programmes autochtones de justice alternative de répondre aux besoins de tous les membres de la collectivité, y compris les femmes autochtones. Néanmoins, on doit reconnaître que des programmes tels que celui de Hollow Water ne fonctionneraient pas nécessairement dans d’autres collectivités. L’implantation du modèle en question dans d’autres collectivités ne fonctionnera pas si la collectivité en entier n’est pas dévouée au changement. (Warhaft et coll., 1999)

Malgré le succès continu du programme de Canim Lake, il est dangereux d’adopter un seul modèle de système judiciaire autochtone pour toutes les collectivités autochtones. Le long processus de mise en place du programme de prévention de la violence familiale engagé par la collectivité de Canim Lake doit être pris en considération par d’autres collectivités (et organismes d’État) qui peuvent être tentées de mettre tout simplement en œuvre un programme existant. Ce n’est pas le programme de prévention de violence familiale qui constitue, en soi, la force de Canim Lake, mais les processus minutieux et inclusifs qui ont été entrepris pour qu’il soit créé. (p. 179-180)

On maintient que le processus est l’élément clé qui facilite du changement véritable au sein des collectivités. Les processus qui améliorent la cohésion sociale au sein de la collectivité ont peut-être un plus grand impact sur la réduction de la victimisation que la mise en œuvre des programmes de justice applicables aux Autochtones en tant que tel. Dans le cadre de ce processus, des mesures de sauvegarde adéquates doivent être prises pour assurer la sécurité de la victime et son inclusion dans le processus.

Par exemple, Crnkovich (1995b) n’allègue pas que les processus des cercles de détermination de la peine sont en soi inappropriés. Si l’on prend certaines précautions, on peut diminuer les risques de victimiser les femmes dans le processus. Crnkovich énumère un certain nombre de conditions auxquelles on devrait satisfaire avant de mettre en œuvre un programme de détermination de la peine[39]. On doit faire plus de recherche afin d’explorer comment de telles précautions peuvent garantir la sécurité et les intérêts des victimes.

Il y a un risque que certains juges, qui semblent être sensibles à la culture autochtone, rendent des jugements qui visent à être adaptés à la culture, mais qui, en fait, légitiment une image déformée de la culture autochtone qui avantage les contrevenants au dépend des victimes d’abus. Par exemple, un juge ayant de bonnes intentions pourrait admettre l’argument selon lequel, dans la culture inuit, il existe une tradition permettant aux hommes d’avoir des rapports sexuels avec des filles de 14 ans. Le juge qui admet un tel argument pourrait être considéré comme « progressiste » parce qu’il modifie les règles de la justice « officielle » en matière de détermination de la peine en acceptant et en légitimant les différences culturelles des Inuits, ce qui donne lieu à des punitions moins sévères pour le contrevenant (Levan, 2001). Par contre, la décision en question peut être considérée comme discriminatoire puisqu’en la rendant, le juge dévalorise les femmes, et en particulier les femmes inuites, en traitant ces dernières comme si elles n’étaient pas dignes de la protection du système judiciaire (Koshan, 1998). Les agresseurs autochtones seraient libérés après avoir purgé des peines moins sévères, et, n’ayant pas réglé les problèmes liés à la colère qui les a amenés à commettre des infractions, retourneraient dans la collectivité et victimiseraient leurs femmes et leurs enfants de nouveau. Comme l’affirme LaRocque (1994), on ne répondra probablement pas aux besoins des femmes victimes si le contrevenant n’est pas « traité » dans le cadre d’une initiative intensive de guérison qui, comme celle de Hollow Water, comporte des programmes qualitatifs de consultation ou de thérapie à long terme au sein de la collectivité (LaRocque, 1994).

Les processus de détermination de la peine adaptés à la culture, tels que les cercles de détermination de la peine, ne suffisent pas dans un milieu où l’on reconnaît la victimisation des femmes, où l’on répond véritablement aux préoccupations de ces dernières et où leur participation à la conception et à la mise en place de systèmes de justice alternative est importante. Une gestion continue des traitements à long terme est nécessaire. Sinon, de tels processus peuvent effectivement causer plus de tort que de bien (LaRocque, 1994).

La situation du contrevenant autochtone ou de la contrevenante autochtone, ainsi que ses besoins, ont été étudiés en profondeur et présentés dans la documentation (CRPA, 1996a). Il y a pourtant peu d’information sur l’impact de telles initiatives autochtones de justice alternative sur les victimes et les collectivités. Dans leur analyse documentaire portant sur la mise en œuvre et l’évaluation des projets d’ordre judiciaire mis sur pied dans les collectivités autochtones, Clairmont et Linden (1998) ont fait remarquer qu’il y a très peu de données sur l’impact à moyen et à long terme des programmes autochtones de justice alternative sur les victimes. Très peu d’études évaluent la capacité de ces programmes de vaincre la victimisation familiale.

On doit effectuer plus de recherche afin de déterminer quel processus les membres des collectivités autochtones croient qu’il convient d’adopter à l’égard des contrevenants autochtones, et dans quelle mesure les Autochtones préconisent véritablement la réhabilitation et les processus de guérison pour les contrevenants, plutôt que les processus punitifs et de protection sociale (emprisonnement). Il n’est pas du tout clair dans quelle mesure les Autochtones soutiennent les processus de guérison autochtones (Warry, 1998). Il n’est pas non plus certain que les processus judiciaires autochtones traditionnels étaient, comme on l’a souvent affirmé, généralement de nature réparatrice plutôt qu’axés sur la punition (Ryan, 1993).

Enfin, il est important de commenter Hazelhurst (1995). Bien que le processus soit aussi important, sinon plus important que le programme judiciaire particulier adopté par une collectivité, il est tout de même important que de tels programmes soient adaptés à la culture, et qu’ils comportent un objectif de reconstruction sociale. Hazelhurst résume l’information présentée dans un ensemble de textes et conclut que « les solutions indigènes semblent comporter trois volets » (Hazelhurst, 1995, p. xxvii). Outre l’approche communautaire de guérison décrite ci-dessus, telle que celle adoptée par Hollow Water, les solutions qu’elle propose comprennent également des initiatives qui reconnaissent la valeur des processus coutumiers et traditionnels visant à résoudre des conflits au sein de la collectivité et qui permettent de mettre de tels systèmes en place dans le cadre du système judiciaire actuel ou qui permettent à ces programmes d’évoluer séparément, à l’écart du système de justice pénale en place. Troisièmement, les stratégies dont l’objectif est de prévenir les actes criminels sont essentielles.

La prévention primaire permet de mener certains contrevenants déterminés, plus particulièrement les jeunes, dans une autre direction que celle du crime en rendant les activités liées à la vie plus attirantes que les activités criminelles. Les programmes de formation professionnelle et de formation technique, les programmes d’art, de culture et de danse, les activités récréatives de plein-air et les sports, les festivals communautaires et les activités sociales sont tous des exemples populaires qui améliorent les milieux sociaux des collectivités. (Hazelhurst, 1995, p. xxvii)

La possibilité de réduire le taux de criminalité en mettant en place des programmes communautaires a attiré l’attention de la Commission de mise en œuvre des recommandations sur la justice autochtone. La Commission consacre tout un chapitre de son dernier rapport final à la prévention du crime.

Les Autochtones ne sont pas seulement surreprésentés en tant que contrevenants dans le système judiciaire, ils sont également surreprésentés en tant que victimes. Un de nos buts à long terme doit être de réduire la victimisation des Autochtones, ce qui veut dire que nous devons nous concentrer davantage sur les mesures de prévention du crime dans les collectivités autochtones. La prévention du crime exige un engagement à améliorer un large éventail de facteurs sociaux, à se concentrer sur les sources de la désorganisation sociale plutôt que sur les symptômes de cette dernière et à soutenir et renforcer les familles, les jeunes et les collectivités. (Chartrand et Whitecloud, 2001).

Les études sur la victimisation n’ont toutefois pas consacré beaucoup d’attention à cette « solution » au problème de la prévention du crime. On doit aborder, entre autres, les problèmes suivants : Dans quelle mesure le manque de programmes de loisirs et d’équipement récréatif est-il lié à la victimisation dans une collectivité? Les collectivités qui offrent des choix plus importants et plus diversifiés en matière de loisirs ont-elles moins de chances d’avoir des taux élevés de victimisation?