Revue de la recherche sur la victimisation criminelle et les membres des Premières nations, les Métis et les Inuits, 1990 à 2001

Partie 1 : Étude de la documentation (suite)

5. Importance de la victimisation des Autochtones

Les Autochtones comptent non seulement pour une trop grande part des délinquants, mais aussi pour une trop grande part des victimes de la criminalité. Trente-cinq pour cent des Autochtones affirment être victimes d’actes criminels, par rapport à 26 % des non-Autochtones (Statistique Canada, 2001c). De plus, les Autochtones sont presque trois fois plus susceptibles que les non-Autochtones d’être victimes d’un crime avec violence (206 victimes de crimes avec violence pour 1 000 Autochtones, par rapport à 81 crimes avec violence pour 1 000 non-Autochtones). Les travaux de Statistique Canada (2001c) et de Hylton (2002) ont révélé que les Autochtones étaient cinq fois plus susceptibles que les Canadiens en général d’être victimes d’une infraction sexuelle.

Graphique 2 : Nombre de victimes de crimes avec violence

Graphique 2 : Nombre de victimes de crimes avec violence

[Description du graphique 2]

Les rapports de Statistique Canada (2001a et 2001c) sont fondés sur les constatations de l’Enquête sociale générale (ESG) de 1999, qui met l’accent sur la victimisation criminelle. L’ESG de 1999 portait plus particulièrement sur le risque d’être victime d’un crime avec violence ou de violence familiale, la crainte de la criminalité, la façon dont le système de justice perçoit les victimes et le recours aux services sociaux par les victimes, et comparait les données sur les milieux urbains aux données sur les milieux ruraux.

Malheureusement, le principal rapport publié à la suite de l’enquête (Un profil de la victimisation criminelle : résultats de l’Enquête sociale générale 1999, 2001c), qui constitue un apport important et précieux permettant de mieux comprendre et de mieux connaître la victimisation au Canada, ne fournit pas de données détaillées sur la victimisation des Autochtones. Il fournit tout de même des données sur la prévalence des crimes violents chez les Autochtones et le fait que les femmes autochtones sont particulièrement susceptibles d’être victimes de violence conjugale (trois fois plus que les femmes non autochtones). Il ne fournit toutefois pas d’autres données sur la situation des Autochtones, ni sur d’autres questions liées à la victimisation, ce qui est plutôt troublant, puisque le rapport souligne l’importance de la victimisation chez les Autochtones. De plus, le rapport ne mentionne pas l’importance, pourtant exceptionnelle, de la victimisation chez les Autochtones dans le sommaire des faits saillants.

De même, l’Étude d’incidence canadienne des cas déclarés de violence et de négligence envers les enfants (Trocmé et coll., 2001), publiée récemment, ne comporte que peu de données propres aux Autochtones. Les auteurs de l’Étude n’expliquent pas la portée des constatations et n’établissent aucun lien entre les données relatives aux Autochtones et les autres variables étudiées. Nous recommandons au gouvernement de procéder, dans le cadre d’une politique sociale, à un examen des lacunes des études nationales et à déterminer de quelle façon il pourrait utiliser les analyses des données sur les Autochtones pour obtenir de l’information utile sur la victimisation des Autochtones. Si on utilisait mieux les données dont on dispose du point de vue des Autochtones, on n’aurait peut-être pas effectué de nombreuses nouvelles recherches propres aux Autochtones.

Par exemple, le profil des Autochtones au Canada de Statistique Canada (Statistique Canada, 2001a) fournit des données détaillées sur les systèmes de justice. Il révèle que les Autochtones craignent relativement peu la criminalité même s’ils sont très susceptibles d’être victimes de la criminalité (Statistique Canada, 2001a). On trouve des constatations semblables dans d’autres documents qui révèlent que la violence a tendance à être banalisée dans les collectivités autochtones. Si, dans des collectivités, certains types de violence ont été banalisés, on peut logiquement supposer que les gens craindront moins la violence puisqu’ils s’y attendent, de toute façon. On traite de cette question plus loin dans le présent rapport.

L’ESG a mené à une constatation encore plus étonnante : la plupart des Autochtones croient que la criminalité est moins élevée dans leur collectivité qu’ailleurs au Canada. Cette constatation s’oppose aux données selon lesquelles la victimisation est plus importante dans les collectivités autochtones, et la plupart des victimes des délinquants autochtones sont elles-mêmes autochtones (ministère de la Justice du Canada, 2000; La Prairie, 1995a ). Par exemple, dans une étude sur les agressions sexuelles, on mentionne que « les délinquants sexuels autochtones avaient souvent commis leur infraction dans une collectivité autochtone et presque toutes les infractions sexuelles avaient été commises contre des membres de leur famille proche ou de leur famille élargie » (Hylton, 2002, p. 86).

5.1 Victimisation des Autochtones en milieu urbain

Les taux élevés de victimisation des Autochtones constituent un problème grave non seulement dans les collectivités homogènes des Premières nations, mais aussi dans les centres urbains (Hanselmann, 2001). Dans un rapport sur la Saskatchewan, Quann et Trevethan (2000) constatent que les Autochtones comptent pour 42 % des victimes de crimes avec violence à Prince Albert et Regina. La Prairie (2001), qui a examiné des données du Centre canadien de la statistique juridique (CCSJ), a constaté que les Autochtones représentaient 8 % des cas de victimisation à Vancouver, mais seulement 2 % de la population de la ville.

La Prairie (1995b) a aussi constaté, dans une étude sur la victimisation des Autochtones en milieu urbain, que 66 % des personnes qui composaient l’échantillon avaient personnellement été victimes d’un crime, et que 45 % d’entre elles avaient été victimes d’un délinquant autochtone, 41 %, d’un délinquant non autochtone, et 14 %, de délinquants autochtones et non autochtones. Comme les Autochtones représentent une très petite minorité de la population des grands centres urbains, il est très préoccupant de constater que le taux de victimisation des Autochtones en milieu urbain est beaucoup plus élevé que le taux de victimisation des non-Autochtones. De plus, certaines femmes autochtones quittent une collectivité rurale ou une réserve pour la ville afin de fuir la violence. Malheureusement, la ville, qui semblait être un refuge sûr, peut se révéler tout autre. Malgré tout, mis à part l’étude de Carol LaPrairie (1995a), peu d’études étudient la victimisation des Autochtones en milieu urbain.

5.2 Victimisation des femmes autochtones

Graphique 3 : Risque de violence conjugale

Graphique 3 : Risque de violence conjugale

[Description du graphique 3]

Source : Statistique Canada, 2001a

Les Autochtones sont beaucoup plus susceptibles que les non-Autochtones d’être victimes de la criminalité, et les statistiques révèlent que ce sont surtout les femmes et les enfants autochtones qui sont susceptibles d’être victimes de la criminalité (Santé Canada, 1996). La documentation mentionne constamment des taux élevés de victimisation des femmes autochtones au Canada (Proulx et Perrault, 2000; Hylton, 2002)[17].

Une étude antérieure a révélé que les femmes autochtones représentaient jusqu’à 80 % des victimes d’agression sexuelle (Association des femmes autochtones de l’Ontario [ONWA], 1989). Cette étude révèle aussi que les agresseurs sont habituellement des hommes autochtones (ONWA, 1989).

D’autres études appuient les constatations de l’ONWA de 1989. L’étude de Dumont-Smith et de Sioui-Labelle (1991), même si elle a été menée à petite échelle, a révélé que 71 % d’un échantillon vivant en milieu urbain, et que 48 % d’un échantillon de femmes Oneida vivant dans une réserve avaient été victimes de violence familiale. Bastien, Bastien, Eastman, et Wierzba (1990) ont constaté, dans le cadre d’une étude menée à Lethbridge, que 91 % des femmes autochtones avaient été victimes de violence familiale. McGillivray et Comaskey (1999) ont mené une étude auprès de 26 femmes autochtones et ont constaté que 25 d’entre elles avaient été victimes de violence conjugale. Dans une des plus importantes études sur la victimisation en milieu urbain, La Prairie (1995a) a constaté que 74 % des 621 répondants avaient été victimes de violence familiale. Hylton (2002) résume aussi d’autres études qui font toutes ressortir des taux élevés de violence familiale et d’agression sexuelle dans les collectivités autochtones.

McIvor et Nahanee (1998) ont constaté que plus d’un tiers des hommes autochtones détenus dans un établissement sous responsabilité fédérale sont des délinquants sexuels. Les femmes inuites sont particulièrement susceptibles d’être victimes d’une agression sexuelle (Levan, 2001). Les taux d’agression sexuelle sont de quatre à cinq fois plus élevés dans le Nord que dans le reste du Canada (Comité canadien sur la violence faite aux femmes, 1993). Ce rapport du Comité comporte un chapitre sur les femmes inuites, ainsi que de nombreux témoignages de ces femmes sur ce qu’elles ont vécu.

La violence familiale constitue le type de violence dont les femmes autochtones sont le plus souvent victimes. Statistique Canada (2001a) a constaté que 11 % des femmes autochtones avaient déclaré avoir été victimes de violence de la part d’un conjoint, et que les femmes autochtones étaient trois fois plus susceptibles que les femmes non autochtones d’avoir été agressées par un conjoint dans les cinq ans précédant l’ESG de 1999.

Les femmes autochtones étaient aussi plus susceptibles de faire l’objet d’une violence plus grave qui risquait de les tuer de la part de leur conjoint. Une étude sur les Autochtones vivant en milieu urbain (La Prairie, 1995a) a fait les mêmes constatations : les femmes étaient plus nombreuses que les hommes à être personnellement victimes de la criminalité (70 % par rapport à 60 %), et les agresseurs étaient le plus souvent les conjoints, partenaires ou petits amis des victimes. Des chercheurs ont qualifié de « démesurés les niveaux de violence envers les femmes autochtones » (McGillivray et Comaskey, 1996). L’importance de la violence familiale envers les Autochtones constitue un grave problème et est examinée plus en détail dans la partie 6 du présent rapport[18].

5.3 Victimisation des jeunes

On constate que la victimisation des jeunes constitue un grave problème au sein des collectivités autochtones (Kingsley et Mark, 2000). Il n’existe cependant aucune étude détaillée sur la victimisation des jeunes autochtones au Canada (Dion, 1999). Le profil dressé par Statistique Canada (2001a) ne fournit pas de données par âge et ne traite pas de la question de la victimisation des jeunes. Cette lacune s’explique en partie par le fait que les recherches placent habituellement la victimisation des femmes et des jeunes autochtones dans la catégorie de la violence familiale. Par exemple, un grand nombre de recherches se penchent sur le problème atterrant qu’est la violence envers les enfants autochtones dans le contexte de la violence familiale. Le Centre national d’information sur la violence dans la famille (Santé Canada, 1996) inclut des constatations de Dumont-Smith et Sioui-Labelle (1991), selon lesquelles 40 % des enfants de certaines collectivités du Nord sont victimes de violence familiale. Une étude de Bopp et Bopp (1998) a déterminé que la violence sexuelle à l’endroit des enfants était très fréquente; la moitié des femmes et un tiers des hommes avaient été victimes d’une agression sexuelle, habituellement de la part d’un membre de leur famille ou de leur famille élargie.

Dans la documentation, la victimisation des Autochtones est souvent étudiée dans le contexte de la violence familiale puisqu’elle a souvent lieu dans ce contexte. C’est pourquoi le chapitre 6, qui constitue le début de l’examen approfondi fourni dans le présent rapport, commence par se pencher sur la question de la violence familiale en général.


  • [17] Les taux élevés de victimisation des femmes autochtones ne constituent pas un problème propre au Canada. Une étude sur la victimisation des Américains a révélé que les femmes amérindiennes sont plus susceptibles d’être victimes d’agression sexuelle et d’homicide (RedBird, 1995).
  • [18] Dans le présent rapport, le terme « violence familiale » est employé dans le sens que lui donne le ministère de la Justice du Canada : violence « qui comprend beaucoup de formes différentes de violence, maltraitance, ou négligence que les adultes ou les enfants peuvent vivre dans leur relation intime, parentale ou de dépendance. » (Ministère de la Justice du Canada, 2002, p. 1)
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