Revue de la recherche sur la victimisation criminelle et les membres des Premières nations, les Métis et les Inuits, 1990 à 2001

Partie 1 : Étude de la documentation (suite)

6. Victimisation des femmes et des jeunes autochtones

Dans la présente section, on aborde certaines des grandes questions relatives à la victimisation des femmes et des jeunes autochtones. On examine plus particulièrement du point de vue des femmes et des enfants autochtones le grave problème qu’est la violence familiale. On traite aussi de la victimisation des jeunes de façon plus générale en examinant les liens entre la victimisation des jeunes dans la famille et leur comportement antisocial ultérieur. En outre, on aborde la question de la victimisation des jeunes autochtones relativement au commerce du sexe et aux gangs de jeunes.

6.1 Femmes

La présente section traite de la violence familiale commise par des hommes, autochtones et non autochtones, envers des femmes autochtones. Toutes les femmes sont susceptibles d’être victimes de violence conjugale compte tenu des avantages dont disposent les hommes et du déséquilibre entre les pouvoirs exercés par les personnes des deux sexes, mais le taux particulièrement élevé de violence familiale envers les femmes autochtones doit, plus particulièrement, faire l’objet d’un examen détaillé qui dépasse la simple critique féministe. La partie 9 porte sur les diverses théories qui tentent d’expliquer ce taux particulièrement élevé. On y examine encore une fois l’impact de la colonisation et le fait que l’ « intériorisation de la colonisation » par les hommes autochtones peut expliquer, en partie, les taux élevés de violence familiale.

Un certain nombre de recherches ont porté sur les taux de violence familiale dans les collectivités autochtones. Timpson (1994) résume ces recherches de la façon suivante :

Dans la population canadienne, on considère qu’une femme sur dix est victime de violence conjugale. L’Association des infirmières et infirmiers autochtones du Canada est d’avis que la situation des femmes autochtones est « grandement sous-estimée » si l’on tient compte des chiffres pour le pays. L’organisme cite des études qui mentionnent des taux de victimisation de 70 % en Nouvelle-Écosse; de 75 % à 90 % dans le nord-ouest de l’Ontario, et de 71 % et 48 % dans les réserves et les milieux urbains du sud de l’Ontario. L’Association des femmes autochtones de l’Ontario estime que le taux de victimisation est de 80 %. Une enquête du ministère de la Justice du Manitoba a révélé que les deux tiers des femmes autochtones avaient été victimes de violence. Une étude de la Colombie-Britannique a révélé que 86 % des femmes autochtones avaient été personnellement victimes de violence familiale. Ces études régionales n’utilisent pas toutes la même définition de la violence, ce qui rend difficile les comparaisons. Cependant, ces organismes tentent, de toute évidence, de faire connaître le problème. [Traduction]

Le Conseil canadien de développement social (1984) a aussi formulé un certain nombre de recommandations, dans son rapport, pour régler les problèmes liés à la victimisation autochtone, recommandation encore pertinente aujourd’hui. L’une d’entre elles prônait, par exemple, la création de « services de soutien familial » qui auraient comme mandat d’offrir de l’aide aux victimes dans la collectivité. Les recherches effectuées font ressortir le bien-fondé de cette proposition pour les deux raisons mentionnées ci-dessous.

D’abord, les circonstances au sein des collectivités autochtones favorisent la « banalisation » de la violence familiale (Stewart, Huntly et Blaney, 2001). Certains chercheurs ont constaté que, surtout dans de petites collectivités éloignées, la violence a été essentiellement acceptée comme faisant partie de la vie (Evans, Hann et Nuffeld, 1998). Les paragraphes suivants, tirés du rapport de David (1993) rédigés à la suite d’un atelier communautaire, expliquent le problème de la façon suivante :

Les participants ont parlé de la mise sur pied d’un plus grand nombre de refuges pour femmes battues, et d’un plus grand nombre de services de counselling pour les enfants victimes de violence et pour les hommes agresseurs. Toutefois, des participants ont mentionné que la violence était devenue un mode de vie, une façon de se libérer de sa frustration, et un signe de désespoir. Ils ont aussi expliqué que, pendant des années, les victimes comme les agresseurs s’étaient fait dire de ne pas parler de la violence. À la suite d’un de mes exposés sur la violence familiale et sexuelle, une religieuse s’est levée et s’est opposée à ce que je venais de dire en affirmant que je lui avais fait de la peine et que ces choses ne s’étaient jamais produites. L’Église a peur de parler.

La violence envers les enfants et les aînés et la violence sexuelle sont fréquentes, mais personne n’en parle. Les collectivités refusent de reconnaître le problème même quand on recueille des données et que celles-ci révèlent un grave problème. La violence sexuelle envers les enfants est un problème dont personne ne parle; il s’agit d’un sujet tabou. Dans la plupart des collectivités, tout le monde dit qu’il faut se taire et éviter d’en parler. (p. 24) [Traduction]

De plus, une femme qui vit une relation de violence dans une petite collectivité éloignée a souvent beaucoup plus de difficulté qu’une femme vivant n’importe où ailleurs à quitter cette relation en raison du manque de soutien communautaire offert aux femmes victimes de violence et du manque de services de soutien aux victimes (Levan, 2001; Bryce, Dungey et Hirshman, 1992). En outre, les actes des dirigeants des collectivités peuvent renforcer l’état de détresse des victimes, comme l’a expliqué récemment un membre de la collectivité d’Easkasoni :

La corruption parmi les hauts placés constitue un obstacle majeur à la guérison et fait vraiment partie de ce qui doit être corrigé. Lorsqu’on mine ainsi systématiquement la volonté et les intentions de la communauté, ses membres perdent toute confiance dans leur capacité à faire une contribution véritable ou à opérer un changement. Ils sont de moins en moins disposés à s’occuper de toute chose controversée, ils sont plus passifs et plus portés à attendre que les autres règlent les problèmes de la collectivité. Le fait est que beaucoup de personnes se sentent impuissantes et incapables de changer un environnement qui, comme elles le savent, les opprime lentement. Il existe beaucoup de mécontentement, mais aussi une grande peur de parler. Nous avons peur que ceux qui détiennent le pouvoir s’en prennent en quelque sorte à nous, comme lorsque nous avons besoin de faire réparer quelque chose ou que nous avons besoin d’une maison pour un de nos enfants. Les puissants contrôlent notre accès aux services et programmes que nous avons peut-être le « droit » d’avoir; ils contrôlent tout. Nous sommes si nombreux à rester silencieux. Nous sommes dominés par notre peur. (Lane et coll., 2002, p. 40-41)

On traite, dans la partie 9, de certains motifs qui peuvent expliquer ces taux élevés et acceptés de victimisation.

6.2 Victimisation des jeunes

Un grand nombre de recherches abordent la question de la « violence familiale » et mettent l’accent sur la violence envers les enfants et envers les femmes, mais elles établissent rarement des distinctions entre ces deux types de violence. La présente section traite de la victimisation des enfants dans le contexte familial. Nous constatons toutefois que peu de recherches ont été menées concernant la victimisation des enfants et des jeunes autochtones en général, à l’extérieur du contexte familial. On tente, dans le présent rapport, de résumer les recherches effectuées à ce sujet. Pour ce faire, on aborde dans une section distincte la question de la victimisation des jeunes autochtones dans le cadre du commerce du sexe et des gangs de jeunes.

Aucune recherche approfondie sur la victimisation des jeunes autochtones au Canada n’a été réalisée (Dion, 1999). La documentation est surtout composée d’études qualitatives sur les expériences vécues par les jeunes ou de témoignages d’adultes qui racontent ce qu’ils ont vécu pendant leur enfance. Quelques recherches mettent aussi l’accent sur la détermination des besoins en matière de services et de ressources des jeunes en général, et des besoins des enfants et des jeunes victimes de violence.

6.2.1 Victimisation des jeunes dans le contexte familial

Un grand nombre de recherches arrivent à la conclusion que la violence envers les enfants dans les collectivités autochtones a atteint des taux alarmants (CRPA, 1996d). Un examen effectué dans le cadre du projet national sur les victimes de la criminalité de l’Université Simon Fraser donne un aperçu détaillé des études effectuées sur la violence familiale (Cohen, 2002). L’examen mentionne un certain nombre d’études qui font ressortir des niveaux élevés de violence familiale dans les collectivités autochtones. Les études récentes continuent d’appuyer les conclusions d’anciennes études selon lesquelles la violence familiale constitue une véritable épidémie au sein des collectivités autochtones (Thomlinson et coll., 2000; Trocmé et coll., 2001). Par exemple, l’étude de La Prairie (1995b) sur la victimisation des Autochtones et la violence familiale dans un certain nombre de centres urbains du Canada a révélé des taux particulièrement perturbants de violence familiale. Des entrevues effectuées auprès de 621 personnes ont révélé que 74 % des répondants avaient été victimes de violence familiale, et que 49 % d’entre eux avaient été victimes de violence sexuelle envers des enfants.

L’étude de La Prairie faisait une constatation particulièrement importante : les agressions sexuelles et la violence envers les enfants étaient plus susceptibles de survenir dans les familles non biologiques ou dans les familles élargies. L’étude de Kingsley et Mark (2000), effectuée auprès de 150 enfants et jeunes autochtones de 22 collectivités de partout au Canada, appuyait cette constatation. Les auteurs de l’étude affirmaient qu’un grand nombre des jeunes autochtones consultés avaient affirmé avoir été victimes d’amis de la famille, de voisins ou de pairs (p. 15), ce qui signifie que les agresseurs font souvent partie d’un cercle plus large que la famille immédiate.

Par ailleurs, La Prairie en arrive à une constatation particulièrement pertinente pour le présent examen : le fait d’avoir été victime de violence familiale est lié à la victimisation et à l’activité criminelle plus tard dans la vie. Plus le crime dont l’enfant est victime est grave, plus l’enfant est susceptible de devenir un jeune délinquant, particulièrement s’il s’agit d’un garçon. De plus, ces jeunes garçons sont beaucoup plus susceptibles de commettre des actes violents envers leurs futures conjointes (McGillivray et Comaskey, 1996). D’autres documents ont aussi établi un lien entre la violence envers les enfants et la délinquance ultérieure (voir Fattah, 1991).

Des recherches ont révélé que l’âge de la victime au moment du crime, ainsi que son sexe, constituent des facteurs qui influencent le comportement ultérieur de la victime. Widom (1989) a constaté que les enfants victimes de violence avant l’âge de 11 ans étaient plus susceptibles de commettre des crimes et d’adopter un comportement violent à l’âge adulte, particulièrement dans le cas des victimes de sexe féminin (77 %). Par contre, l’étude de Kingsley et Mark (2000) sur l’exploitation sexuelle commerciale des enfants et des jeunes autochtones a constaté que, dans le cas des femmes, il existait un lien entre la violence pendant l’enfance et le comportement « criminel » autodestructeur que constitue la participation au commerce du sexe, mais que ces femmes n’étaient pas particulièrement susceptibles de commettre un crime avec violence envers les autres. Les recherches actuelles ne font pas ressortir clairement les répercussions sur le comportement futur. Il faudra donc effectuer davantage de recherches pour comprendre les répercussions des divers types de violence envers les enfants et pour déterminer s’il existe des écarts importants entre les sexes.

Les travaux d’Absolon et de Winchester (1994), réalisés pour la Commission royale sur les peuples autochtones, ont révélé de façon malheureusement évidente le lien entre la victimisation pendant l’enfance et le cycle perpétuel de la violence. Les auteurs ont aussi mentionné que l’identité autochtone pouvait être un facteur qui aidait à faire face à la victimisation. Ils ont organisé des cercles d’apprentissage en milieu urbain, desquels sont ressortis divers thèmes et enjeux. Plus particulièrement, de nombreux participants ont parlé de la façon dont ils avaient « survécu » aux pensionnats et au système de protection de la jeunesse. Voici ce que les auteurs ont constaté :

Les personnes qui ont été placées en adoption ou en famille d’accueil n’ont pas toutes vécu des expériences terribles, mais leur identité autochtone a été mise à rude épreuve puisque la plupart d’entre elles ont été placées dans des foyers non autochtones dont les membres les humiliaient ouvertement, refusaient sciemment d’admettre leur identité autochtone, ou, en raison de leur ignorance, n’en tenaient simplement pas compte. Seule une participante au cercle de Saskatoon a affirmé que ses parents adoptifs avaient toujours tenu compte de son identité autochtone, lui avaient toujours dit d’en être fière, et avaient reconnu qu’ils connaissaient peu de choses sur les Autochtones et qu’ils étaient incapables de lui en apprendre davantage, mais l’avaient aidée à tenter d’en savoir plus. À l’opposé, des participants ont raconté leur passage dans de multiples foyers d’accueil, la honte éprouvée envers tout ce qui est autochtone, et toutes les formes de violence subies. Ce sont surtout les hommes faisant partie du cercle de détenus qui ont présenté des témoignages de ce type puisque la plupart d’entre eux avaient fréquenté des pensionnats et avaient été pris en charge par les organismes de protection de la jeunesse. Ces hommes ont exprimé avec une grande franchise la colère et la rage qu’ils ressentaient en tant que victime. [Traduction]

En conséquence, les attitudes négatives de la société envers l’identité autochtone peuvent avoir des répercussions particulières qui peuvent favoriser les réactions négatives, en perpétuant la violence en tant que comportement acquis alimenté par la frustration attribuable aux troubles et aux conflits identitaires.

6.2.2 Exposition à la victimisation familiale pendant l’enfance, et répercussions de celle-ci

L’étude de McGillivray et Comaskey (1999) soutient qu’il existe un lien entre la victimisation pendant l’enfance et la victimisation à l’âge adulte. L’étude effectuée auprès de 26 femmes autochtones victimes de violence conjugale a révélé que 25 d’entre elles avaient été témoins, pendant leur enfance, d’actes violents envers d’autres personnes, y compris envers leur mère. De plus, 25 d’entre elles ont affirmé avoir été victimes de violence pendant leur enfance. Cette étude vient donc s’ajouter aux autres études qui établissent clairement un lien entre la violence envers les femmes pendant leur enfance et plus tard, à l’âge adulte. McGillivray et Comaskey (1999) ont formulé cette observation importante concernant l’orientation que devraient prendre les recherches futures :

On connaît bien l’existence de liens entre la violence conjugale à l’âge adulte et celle qu’une personne a subie ou dont elle a été témoin pendant son enfance. Les études sur la violence conjugale en général et au sein des collectivités autochtones en particulier ne tiennent pas compte, bien souvent, des expériences vécues pendant l’enfance. Si l’on souhaite expliquer le taux élevé de violence conjugale dans les collectivités autochtones en fonction des modèles intergénérationnels de violence, de la violence en tant que comportement acquis, et de la banalisation et de l’intériorisation de la violence, on doit placer l’enfance au centre des recherches visant à comprendre la violence conjugale. (p. 57) [Traduction]

L’exposition à la violence victimise et traumatise les jeunes autochtones comme s’ils subissaient eux-mêmes les actes violents (Association des infirmières et infirmiers autochtones du Canada, 2001). Le fait d’assister à des scènes où le père bat la mère entraîne des dommages qui se manifestent de nombreuses façons. Walker (1979, 1984) affirme que les filles qui assistent à des scènes de violence conjugale peuvent croire que cette violence fait partie de la vie et qu’elles ne peuvent rien y changer. Elles sont donc plus susceptibles de devenir elles-mêmes des victimes à l’âge adulte, et cette violence risque d’être banalisée. Cette théorie prête toutefois à controverse, et d’autres études devront être effectuées pour prouver sa pertinence.

Selon les rapports étudiés par l’Association des infirmières et infirmiers autochtones du Canada (AIIAC), les enfants exposés à la violence sont de 10 à 17 fois plus susceptibles de souffrir de graves « problèmes émotifs et comportementaux par rapport aux enfants élevés dans un contexte familial non violent » (p. 11). McGillivray et Comaskey (1999) affirment aussi que les enfants exposés à la victimisation peuvent adopter un comportement violent plus tard dans leur vie. « Quand un enfant assiste à un acte de violence et qu’il est incapable de s’y opposer, le cycle de la brutalité et de la violence s’enclenche et peut entraîner la perpétuation transgénérationnelle de la violence conjugale, ainsi que des infractions à l’extérieur du contexte familial. » (p 72).

L’AIIAC (2001) fait ressortir un certain nombre de problèmes psychologiques et comportementaux tout au long du développement des enfants, jusqu’à l’âge de 18 ans, qui surviennent principalement chez les enfants exposés à de la violence à la maison. Les intervenants du système social, d’éducation et de justice auraient avantage à mieux connaître ces symptômes afin de pouvoir les détecter rapidement et d’être en mesure d’intervenir. Selon McGillivray et Comaskey, une intervention précoce et efficace pendant « l’enfance adaptée sur le plan culturel et qui tient compte des besoins de protection et du besoin d’avoir des liens avec sa culture et sa famille constitue un outil essentiel si l’on souhaite rompre le cycle intergénérationnel de la violence conjugale » (1999, p. 137)[19]. Ces études proposent aussi la création de politiques sociales qui prévoiraient du financement pour régler, de façon proactive, le problème de la violence familiale.

Les recherches effectuées à ce sujet révèlent donc une forte corrélation entre la victimisation familiale pendant l’enfance et la victimisation ultérieure ainsi que l’activité criminelle plus tard dans la vie[20]. La colonisation et ses effets psychologiques et sociaux négatifs peuvent être un facteur médiateur important entre une faible et une forte corrélations en matière de violence interpersonnelle future. On dispose toutefois de peu de données empiriques qui appuient cette hypothèse, et d’autres recherches doivent être effectuées. Dans le volume 3 de son rapport, la Commission royale sur les peuples autochtones mentionne d’autres possibilités :

La violence familiale paraît très répandue dans les collectivités autochtones, mais il n’y a guère de statistiques nationales qui permettraient d’en établir l’incidence et de déterminer si la situation s’améliore sous l’effet de la sensibilisation du public et des programmes de lutte contre ce problème. Les études qui relèvent l’incidence locale de la violence sont souvent lancées par des groupes prestataires de services, et il se pourrait donc que la population étudiée compte une forte proportion de personnes qui ont besoin de ces services. (CRPA, vol 3, 1996c, p. 57)

Comme on l’a mentionné plus tôt dans la section 5.2, quelques études à petite échelle appuient la conclusion selon laquelle la violence familiale est répandue chez les Autochtones. Cependant, aucune recherche longitudinale ni recherche empirique approfondie n’a été effectuée à l’échelle régionale ou nationale. De plus, les études existantes ne divisent pas toujours leurs constatations entre les sous-groupes autochtones que sont les Indiens, les Métis et les Inuits. Elles ne font que tenter d’établir un lien entre la violence pendant l’enfance et la violence plus tard pendant la vie. On dispose de très peu d’informations à propos de l’influence, pour l’avenir, du type de violence, de la durée de celle-ci et de l’âge de la victime. Nous ne disposons que de peu d’informations sur la différence entre les répercussions, pour les enfants, de la violence sexuelle et de la violence physique. Les recherches révèlent, en partie, que les hommes et les femmes ne sont pas touchés de la même façon par la violence, mais aucune d’entre elles ne le prouve de façon concluante. Les questions posées par Widom dans le cadre de ses recherches en 1989 demeurent pertinentes en 2002 et permettent d’obtenir les connaissances requises concernant la victimisation des Autochtones au Canada.

6.2.3 Exploitation sexuelle des jeunes autochtones

L’étude de Kingsley et Mark (2000)[21] est l’un des nombreux ouvrages disponibles qui portent précisément sur les enfants et les jeunes autochtones qui participent au commerce du sexe. Cette étude constitue un modèle de participation directe des jeunes à la recherche[22]. Elle appuie les conclusions d’autres recherches qui ont révélé que les enfants et les jeunes autochtones représentent une part disproportionnée des jeunes exploités pour le commerce du sexe au Canada et que, dans certaines villes de l’Ouest, les jeunes autochtones représentent la grande majorité des jeunes touchés par le commerce du sexe. Comme l’ont affirmé Kingsley et Mark :

Dans certaines collectivités, 90 % des personnes touchées par le commerce du sexe sont autochtones. Même si les Autochtones comptent pour seulement deux ou trois pour cent de la population canadienne, ils forment, à bien des endroits, la majorité des travailleurs du sexe. À Winnipeg, par exemple, presque tous les jeunes de la rue sont autochtones. (Kingsley et Mark, 2000, p. 8, 12)[23] [Traduction]

Ces constatations correspondent aux conclusions d’une étude de cas menée par Elliot (1997), qui a étudié le commerce du sexe dans la petite ville de Kamloops. Cette étude se distingue des autres études effectuées à ce jour parce qu’elle porte sur une collectivité rurale plutôt que sur la prostitution dans les centres urbains. Elliot a interrogé 51 travailleuses du sexe; 37 d’entre elles étaient des femmes non autochtones, et 14, des femmes autochtones. Kingsley et Mark (2000) avaient souligné que de 75 % à 80 % des personnes touchées par l’exploitation sexuelle commerciale étaient des femmes. Elliot (1997) a commencé par étudier le commerce du sexe en général à Kamloops et s’est ensuite penché sur la violence envers les travailleurs du sexe, les lacunes en matière de soutien social et médical, et enfin, les questions d’ordre juridique. Le présent rapport formule un certain nombre de recommandations concernant les problèmes détectés par Elliot. Il contient de brèves sections à part sur les prostitués enfants et les travailleurs du sexe des Premières nations. L’une des préoccupations concernant les femmes autochtones constitue le fait qu’elles n’ont pas accès à divers services de soutien puisqu’il n’y a pas suffisamment de services adaptés sur le plan culturel offerts[24].

Le Groupe de travail fédéral-provincial-territorial sur la prostitution (1998) s’est aussi intéressé brièvement à la participation des Autochtones au commerce du sexe et aux problèmes particuliers auxquels ils font face. Le rapport du Groupe de travail aborde tous les aspects de la prostitution juvénile, que ce soit les raisons pour lesquelles les jeunes commencent à participer au commerce du sexe, les façons dont ils le font, et les types de préjudices qu’ils subissent. La recherche est détaillée, mais elle n’aborde pas les préoccupations relatives aux Autochtones; il s’agit là d’une des lacunes de cette étude, par ailleurs précieuse. Cette lacune fait ressortir un préjugé culturel qui nuit à son utilité. Comme il s’agit d’une étude relativement récente, et qu’un grand nombre d’Autochtones participent au commerce du sexe au Canada, les auteurs ont raté une occasion puisqu’ils ne se sont pas préoccupés des obstacles auxquels font face les Autochtones qui tentent d’échapper au commerce du sexe et aux solutions adaptées sur le plan culturel qui s’offrent à eux.

En matière de « solutions », Kingsley et Mark (2000) ont constaté que le lien culturel semblait important pour les jeunes dans une stratégie de guérison. Ils expliquent cette constatation de la façon suivante :

Le fait d’aller puiser dans la force et le pouvoir de leur patrimoine autochtone revêtait une importance fondamentale pour presque tous les jeunes qui ont participé à la consultation. Pour ces jeunes, les liens culturels pouvaient prendre diverses formes; il pouvait s’agir de sueries, de pow-wows, de jeûne, d’artisanat et de traditions orales. La très grande majorité des jeunes ont dit qu’ils aimeraient avoir accès à un centre autochtone qui les aiderait à se sortir du commerce du sexe et qui les guiderait le long de la voie de la guérison. (p. 65-67) [Traduction]

Kingsley et Mark (2000) ont déterminé plusieurs facteurs qui poussent un jeune autochtone à entrer dans le commerce du sexe et qui l’empêchent d’en sortir. Parmi les obstacles propres aux Autochtones, on constate que les jeunes autochtones sont très susceptibles de fuir une famille dysfonctionnelle et de ne disposer d’aucun soutien visible ni d’aucun endroit où obtenir de l’aide. Les jeunes ont mentionné que le manque de modèles de comportement et d’aînés et le racisme nuisent à l’estime de soi, et que ce manque d’estime de soi constitue l’un des facteurs ayant le plus d’influence sur leur vie. Kingsley et Mark ont expliqué de quelle façon le racisme constitue un obstacle qui empêche les jeunes autochtones de fuir le commerce du sexe :

La société en général s’attend à ce que les Autochtones suivent une « voie négative », ce qui fait que les gens ont tendance à ôter toute valeur à l’histoire et à la culture des Autochtones. À cause de ces stéréotypes répandus, les enfants et les jeunes autochtones se sentent inutiles et ont l’impression de ne pas mériter d’aide. Si l’on vous dit, toute votre vie, que vous êtes inférieur en raison de la couleur de votre peau, vos pensées, vos actes et votre estime de vous seront touchés. (p. 24) [Traduction]

Le Groupe de travail fédéral-provincial-territorial sur la prostitution (1998) recommande un examen des enjeux propres aux jeunes autochtones. Le rapport constate qu’un grand nombre de jeunes autochtones qui ont, tôt ou tard, fait partie du commerce du sexe ont quitté la collectivité rurale où ils ont grandi pour un centre urbain. Ces jeunes, qui vivent un choc culturel après avoir quitté leur réserve, se retrouvent souvent sans abri et ont l’impression d’être dépossédés de leur culture. Ils sont donc exclus de la société dans laquelle ils se trouvent (Kingsley et Mark, 2000), ce qui les rend particulièrement vulnérables à l’exploitation sexuelle par des proxénètes et des clients.

L’un des facteurs de risque les plus importants établis dans les recherches tient au lien entre la violence pendant l’enfance et la participation au commerce du sexe. Kingsley et Mark (2000) ont cerné au moins huit études indépendantes sur les travailleurs du sexe, qui arrivent toutes à cette conclusion pour la population canadienne en général[25]. Dans le cas de leur étude, Kingsley et Mark (2000) ont constaté que 80 % des jeunes autochtones visés par l’étude ont affirmé avoir été victimes de violence sexuelle.

Mis à part deux autres articles publiés dans des publications autochtones beaucoup lues (Larose, 2001; Needham, 2000), il ne semble exister que très peu de documents qui portent particulièrement sur la victimisation des jeunes autochtones dans le commerce du sexe. Les auteurs des deux articles considéraient la violence pendant l’enfance comme un facteur important qui faisait que les jeunes autochtones sont devenus victimes d’exploitation sexuelle. Kingsley et Mark (2000) ont affirmé que l’absence d’études sur cette question constituait une « grave lacune » (p. 42). Ils ont exprimé les besoins de la façon suivante :

Un examen approfondi révèle qu’aucune étude n’a été réalisée à propos de la participation des enfants et des jeunes autochtones au commerce du sexe. Compte tenu de la surreprésentation des Autochtones parmi les personnes victimes de violence et d’exploitation au Canada, cette lacune est très grave. (p. 42) [Traduction]

Le rapport de Kingsley et Mark mentionne, tout comme l’étude d’Elliot (1997) que les enfants et les jeunes autochtones vivent une situation économique, culturelle et historique différente et unique, ce qui fait que les politiques, les « recherches et les programmes non autochtones ne s’appliquent que de façon limitée aux jeunes autochtones à risque » (p. 42) [Traduction]

On peut supposer que les facteurs qui poussent les jeunes autochtones, particulièrement les jeunes femmes autochtones, à participer au commerce du sexe sont aussi ceux qui poussent les jeunes autochtones à faire partie d’un gang de jeunes. Selon Barnsley (2000), les gangs de jeunes recrutent des adolescents peu sûrs d’eux-mêmes et qui se sentent exclus, et exploitent leur naïveté en leur faisant miroiter des gains personnels. Barnsley croit aussi que la pauvreté et la vie dans des collectivités qui ressemblent « à des ghettos » poussent aussi les jeunes à faire partie d’un gang. En outre, Larose (2001) établit un lien entre les gangs de rue autochtones et le commerce sexuel des jeunes filles autochtones. On constate donc que, si les jeunes autochtones participent souvent à la criminalité, leur participation ne fait souvent que favoriser leur victimisation. Il faudrait effectuer des études supplémentaires concernant cet aspect digne d’intérêt.

6.3 Problèmes en matière de données, et lacunes de la recherche

La quantité et la qualité de données fiables sur la violence familiale chez les Autochtones ont été contestées. Par exemple, l’AIIAC et la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ont procédé récemment à un examen de la documentation sur la violence familiale dans les collectivités autochtones. Les deux organismes ont conclu ce qui suit :

« Les données dont on dispose actuellement proviennent essentiellement de quelques sources souvent citées, et il semble, selon les recherches exposées dans le présent document, que les auteurs renvois sans cesse aux mêmes études et autorités. Il n’y a donc pas beaucoup de nouvelles recherches d’effectuées; on se contente de nouveaux rapports qui renvoient aux mêmes rapports existants. » (AIIAC et Gendarmerie royale du Canada (GRC), 2001, p. 32) [Traduction]

Un thème semble revenir constamment. Dans un examen antérieur de la documentation sur les victimes autochtones de la criminalité, Van der Put (1990) constatait qu’un grand nombre d’études renvoient à des données vagues et concluait qu’il existait des lacunes importantes concernant les données accessibles pouvant être utiles. Plus récemment, Hylton (2002) a constaté qu’on disposait de peu de connaissances et de recherches sur les victimes de violence sexuelle.

En dépit des efforts importants et soutenus déployés par certaines organisations autochtones pour orienter l’attention et accroître la sensibilisation au sujet du problème de l’abus sexuel, il est surprenant de constater le peu de connaissances acquises au sujet de la victimisation et du profil de la délinquance sexuels dans les collectivités autochtones, de connaissances sur le terrain des délinquants autochtones par le système de justice pénale ou sur l’ampleur des problèmes selon la perspective des collectivités autochtones et sur les pistes de solutions pouvant y remédier. (Hylton, 2002, p. 90)

De façon générale, on manque aussi de données sur la victimisation des enfants autochtones. L’importante étude de McGillivray et Comaskey (1996) le prouve clairement. Les documents sur la violence envers les enfants qui ont fait l’objet de leur étude ne renvoyaient pas précisément à la question des Autochtones, mais plutôt à des études générales sur la violence familiale et envers les enfants. Leur étude confirme que la victimisation des enfants peut avoir des effets profonds. Des 26 femmes autochtones interrogées, 24 avaient subi une forme ou une autre de violence envers les enfants (McGillivray et Comaskey, 1996). Évidemment, le petit échantillon utilisé dans le cadre de cette étude empêche de tirer des conclusions statistiques, mais si celle-ci représente, même de loin, la population autochtone, on constate que la violence familiale constitue une véritable crise au sein des collectivités autochtones. On doit toutefois entreprendre d’autres recherches pour confirmer ces conclusions et pour déterminer s’il y a des différences entre les collectivités autochtones, et de quelle façon on peut les expliquer. On doit aussi comparer les études nationales et les statistiques générales avec les études et statistiques qui portent précisément sur les Autochtones. Par exemple, l’ESG de 1999 affirmait que 11 % des femmes autochtones étaient victimes de violence familiale de la part de leur conjoint, tandis que l’étude de l’ONWA conclut que 90 % des femmes autochtones sont victimes de violence familiale. On se doit d’examiner plus en détail ces types d’écarts. On doit aussi vérifier, comme on l’a mentionné ci-dessus, si, pour un enfant, le fait d’être exposé à de la violence familiale peut le prédisposer à adopter, dans l’avenir, un comportement violent ou à devenir une victime.


  • [19] Nous examinons en détail, plus loin dans notre étude, les processus de guérison autochtone qui peuvent correspondre, en partie, aux critères de cette intervention.
  • [20] On doit éviter de conclure hâtivement que la violence envers les enfants constitue la principale cause de délinquance et de victimisation plus tard dans la vie. Widom (1989) a entrepris une évaluation critique de l’hypothèse selon laquelle « la violence entraîne la violence » et a examiné un certain nombre d’études qui se penchent sur cette hypothèse. Widom conclut qu’il y a peu de données convaincantes qui prouvent que le cycle de la violence constitue un facteur déterminant suffisant ou important. Des parents victimes de violence pendant leur enfance, environ un sur cinq reproduit le modèle de comportement violent envers ses propres enfants. Soulignons toutefois que l’analyse de Widom ne portait sur aucune recherche propre aux Autochtones. L’impact de la colonisation constitue peut-être une différence critique entre les collectivités autochtones et la société en général.
  • [21] Cette étude est accessible sur le Web à l’adresse suivante : https://secure.savethechildren.ca/en/publicat.html (en anglais seulement).
  • [22] Des jeunes autochtones de 22 collectivités de partout au pays ont participé directement aux consultations et aux groupes de discussion. Leurs commentaires ont orienté l’étude, puisqu’ils ont été regroupés en six thèmes qui sont devenus le cadre de l’étude et des recommandations formulées.
  • [23] On peut remettre en question l’hypothèse selon laquelle presque tous les jeunes de la rue sont autochtones. Des recherches supplémentaires permettront de confirmer cette hypothèse.
  • [24] Nous traitons des services aux victimes plus en détail dans la partie 10.
  • [25] Les études en question sont les suivantes :
    • Bamly, L., Tubman, M. et rapporteurs du Sommet, (1998) Sommet international de la jeunesse contre l’exploitation sexuelle des enfants : rapport final, Vancouver (Colombie-Britannique), Aide à l’enfance Canada.
    • Calgary Police Commission, (1997) Children involved in prostitution, Calgary (Alberta), chez l’auteur.
    • Capital Regional District, (1997) Report of the Sexually Exploited Youth Committee of the Capital Regional District, Victoria (Colombie-Britannique), chez l’auteur.
    • Jesson, J., (1993) « Understanding adolescent female prostitution: A literature review », British Journal of Social Work, 23, p. 517-530.
    • Jiwani, Y. et Brown, S., (1999) Trafficking and sexual exploitation of girls and young women: A review of select literature and initiatives, Vancouver (Colombie-Britannique), FREDA Centre for Research on Violence Against Women and Children.
    • Manitoba Child and Youth Secretariate, (1996) Report of the Working Group on Juvenile Prostitution, Winnipeg (Manitoba), chez l’auteur.
    • McIntyre, S., (1994) The youngest profession: The oldest oppression, Thèse de doctorat non publiée, département de Droit, University of Sheffield, Royaume-Uni.
    • Rich, A. et Michaud, M., (1995) Juvenile prostitutes – A profile, Ottawa, Solliciteur général du Canada.
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