Revue de la recherche sur la victimisation criminelle et les membres des Premières nations, les Métis et les Inuits, 1990 à 2001

7. Victimisation des Autochtones atteints de troubles invalidants

Partie 1 : Étude de la documentation (suite)

7. Victimisation des Autochtones atteints de troubles invalidants

La présente section traite des préoccupations et des enjeux relatifs aux Autochtones atteints de troubles invalidants et du fait qu’ils sont plus susceptibles de devenir des victimes parce que leurs troubles invalidants les rendent vulnérables. La présente étude aborde cette question de façon générale puis met l’accent plus précisément sur la victimisation des Autochtones atteints du trouble du syndrome de l’alcoolisation fœtale. De plus, une autre section du document porte sur le risque accru de contracter le VIH/sida auquel font face les Autochtones compte tenu des hauts niveaux de victimisation sexuelle.

7.1 Généralités

On reconnaît de plus en plus que la victimisation des Autochtones atteints de troubles invalidants est préoccupante. Par exemple, le Réseau des femmes handicapées (DAWN) a parrainé un certain nombre d’études et de rapports portant sur les abus et la violence envers les femmes autochtones (voir Doucette, 1987; Farrar et Pope, 1996; Elias et Demas, 2001). Cependant, mis à part ces quelques études parrainées par le DAWN et quelques études gouvernementales (Groupe de travail fédéral sur les personnes handicapées, 1996). Il existe peu de recherches sur les Autochtones handicapés, à plus forte raison sur leurs expériences de victimisation en particulier. Les études existantes révèlent que la victimisation des femmes handicapées constitue un grave problème, qui n’a pourtant pas fait l’objet d’un grand nombre de recherches. Le document Directives pour la démarche à venir, publié en 2002 par Développement des ressources humaines Canada révèle que le taux d’Autochtones handicapés est deux fois plus élevé que le taux national d’adultes handicapés, et trois fois supérieur à la moyenne nationale pour les 15 à 34 ans. Certaines recherches récentes ont prouvé que les femmes autochtones handicapées sont plus susceptibles d’être victimes de la criminalité (Conseil national de prévention du crime, 2000).

Le CRPA a écouté un certain nombre d’Autochtones raconter leur expérience de victimisation, y compris des femmes autochtones handicapées. L’une d’entre elles raconte de la façon suivante ce que vivent les Autochtones handicapés :

[En tant qu’Autochtones handicapés,] nous sommes moins reconnus et nous sommes violentés par les deux races, les deux sexes, les deux communautés. Nous sommes quotidiennement victimes de violence de la part d’hommes handicapés, de femmes handicapées, de femmes autochtones et d’hommes autochtones, de femmes blanches et d’hommes blancs. Et croyez-moi, nous sommes violés par le personnel médical, les médecins, les infirmiers, les thérapeutes – tous. Nous en avons assez. Nous savons ce que c’est que d’être humiliés. Pour l’amour du Ciel, ne nous abandonnez pas à notre sort. (J. Johnny, 18 novembre 1992, citée dans CRPA, 1996d, p. 56) [Traduction]

Ces déclarations sont très graves, et l’on doit s’efforcer de mieux connaître et comprendre la victimisation des Autochtones handicapés. Commençons par examiner le cas précis de la victimisation des personnes atteintes du trouble du spectre de l’alcoolisation fœtale.

7.2 Trouble du spectre de l’alcoolisation fœtale (TSAF)

Le TSAF constitue l’un des sujets qui a fait l’objet d’une attention soutenue. Selon la recherche, les personnes atteintes du TSAF sont plus susceptibles d’avoir des démêlés avec la justice. L’étude de Streissguth et coll. (1996) portait sur 415 personnes atteintes du TSAF en Colombie-Britannique. Au total, 60 % des personnes atteintes du TSAF qui avaient plus de 12 ans avaient eu des démêlés avec la justice.

Les délinquants atteints du TSAF ont un trouble mental qui les rend plus à risque de commettre une infraction. Ils doivent donc être traités plutôt que punis. Cependant, de nombreux tribunaux se sentent découragés et démunis parce qu’il n’y a pas suffisamment de services thérapeutiques pour répondre aux besoins de ces délinquants (R. c. C.J.M., 2000). Les mots employés par le juge Trueman dans l’arrêt C.J. M. illustrent bien ce découragement :

Dans tous les cas de lésion cérébrale, quelle que soit leur cause, et qu’elle soit permanente ou non, une intervention précoce se révèle toujours efficace pour renforcer les aptitudes sociales et influencer les comportements. Le fait d’emprisonner une personne dans un établissement où l’on ne tient pas compte du SAF et où l’on n’offre aucun service aux personnes atteintes de ce syndrome ne fait qu’accroître les comportements mésadaptés sur le plan social, puisqu’on oblige des personnes dont les fonctions mentales sont limitées à affronter chaque jour des situations dans un environnement hostile. Cela nuit non seulement à ces personnes, mais aussi au reste de la société dans laquelle elles seront un jour libérées (par. 82). [Traduction]

Les recherches à ce sujet révèlent aussi que les personnes atteintes du TSAF sont grandement susceptibles d’être victimes de la criminalité. Selon une étude citée par Boland, Burrill, Duwyn et Karp (1998), 86 % des personnes atteintes du TSAF ont souffert de négligence, 52 % ont été victimes de violence physique et 35 %, de violence sexuelle. Ce trouble peut toucher n’importe quel membre de la société, mais il constitue une préoccupation importante pour les collectivités autochtones puisque des études ont révélé que les Autochtones sont particulièrement nombreux à être atteints du TSAF. Une étude menée par Chartrand et Forbes-Chilibeck (2002) auprès de détenus purgeant une peine dans le système de justice pénale a révélé que, pour 39 de ces détenus, on avait posé un diagnostic de TSAF ou on soupçonnait qu’ils étaient atteints du TSAF. De ces 39 détenus, 25 étaient des délinquants autochtones, quatre, des non-Autochtones, et dix, d’un statut inconnu. Ces chiffres correspondent aux conclusions d’autres recherches, selon lesquelles les Autochtones sont surreprésentés chez les personnes atteintes du TSAF, puisqu’ils sont jusqu’à dix fois plus nombreux que la moyenne nationale à être atteints de ce trouble (Phillips, 1999).

Les recherches révèlent que les personnes atteintes du TSAF sont grandement susceptibles de devenir des victimes et de connaître des démêlés avec la justice. En outre, les recherches citées précédemment révèlent que les Autochtones représentent un part disproportionnée des personnes atteintes du TSAF. Il n’existe pourtant aucunerecherche qui étudie l’ampleur de la victimisation chez les Autochtones atteints du TSAF. Il s’agit d’une grave lacune de la recherche compte tenu de l’importance de la victimisation des personnes les plus vulnérables au sein des collectivités autochtones et de l’importance de ce trouble invalidant au sein des collectivités autochtones.

D’une certaine façon, on peut croire que le fait que l’on connaisse de mieux en mieux le TSAF et son importance au sein de la société autochtone et qu’il s’agisse d’une théorie pour expliquer la surreprésentation des Autochtones au sein du système de justice pénale vient concurrencer d’autres théories qui expliquent cette surreprésentation. Par exemple, la description des caractéristiques, sur le plan social et comportemental, des personnes atteintes du TSAF est grandement semblable à la description de caractéristiques que l’on attribue à l’exposition des enfants à la violence familiale, définition fournie par les services sociaux et de santé, et mentionnée dans le rapport de l’AIIAC (2001). Il est encore très difficile de poser un diagnostic de TSAF, et aucune méthode normalisée de diagnostic n’a reçu l’approbation du corps médical. Il faut tenir compte des faux diagnostics possibles (Tait, 2002). On risque, par exemple, de surdiagnostiquer le TSAF chez les délinquants autochtones compte tenu de la forte présence de la violence familiale au sein des collectivités autochtones et du fait que les délinquants atteints du TSAF présentent les mêmes caractéristiques que ceux qui ont été témoins ou victimes de violence. D’ailleurs, un bref examen de la jurisprudence révèle que les délinquants chez qui on a dignostiqué le TSAF ou que l’on soupçonne d’être atteints du TSAF ont presque tous été victimes de violence pendant leur enfance (Chartrand et Forbes-Chilibeck, 2002).

7.3 Victimisation des Autochtones atteints du VIH/sida

Les documents dont on dispose sur les enjeux auxquels font face les Autochtones atteints du VIH/sida révèlent qu’ils sont véritablement plus susceptibles d’être victimes de la criminalité, plus particulièrement à cause du risque accru d’agression sexuelle et de la discrimination dont font l’objet les personnes atteintes du VIH/sida, dans les collectivités tant autochtones que non autochtones.

Les travaux de Matiation (1995, 1999a et 1999b) sont particulièrement instructifs. Dans un rapport, Matiation (1995) établit un certain nombre de liens entre les effets de la colonisation sur l’augmentation de la violence sexuelle chez les Autochtones au Canada et le risque accru d’être infecté par le VIH, particulièrement chez les femmes autochtones. On constate, par exemple, que les taux de violence sont plus élevés dans les collectivités autochtones que dans les collectivités non autochtones, que l’état de santé des membres de bon nombre de collectivités autochtones est plutôt mauvais, et que ceux-ci sont plus susceptibles d’être atteints du VIH. On mentionne que le rôle du gouvernement et des pensionnats religieux a favorisé l’augmentation de la violence sexuelle.

Les chercheurs mentionnent aussi qu’il faut commencer par détecter directement la violence envers les femmes si l’on veut réduire les risques et les cas de VIH/sida chez les femmes autochtones. Matiation constate que des taux élevés de violence sexuelle et physique sont associés à la transmission du VIH/sida. On a, par ailleurs, tendance à blâmer les personnes atteintes du sida et à les tenir personnellement responsables de la situation, ce qui constitue une façon erronée de voir le sida et ce qui ne fait qu’aggraver la situation. Neron et Roffey (2000) mentionnent aussi, dans leur article, l’existence de liens entre le VIH et la violence sexuelle envers les femmes autochtones, particulièrement les viols, la violence et l’inceste. Ces auteurs étudient aussi d’autres facteurs qui font augmenter le risque de VIH chez les femmes autochtones.

On établit, dans la documentation, que la victimisation sexuelle est un grave problème compte tenu du lien qui existe entre les risques élevés de VIH/sida et les taux élevés de violence physique et sexuelle dans les collectivités autochtones. Malgré tout, peu d’études quantitatives vérifient ces constatations. Une étude, celle Ratnam et Myers (2000), donne tout de même un aperçu de l’étendue du problème. Les auteurs présentent les constatations tirées à la suite d’une série d’entrevues réalisées auprès de 69 personnes vivant dans sept collectivités du Labrador. Ces personnes étaient toutes des fournisseurs de services ou des membres de la collectivité. Certaines d’entre elles ont mentionné un certain nombre de problèmes sociaux plus importants et plus préoccupants que le VIH/sida dans leur collectivité. Il s’agissait de problèmes liés aux besoins de base (logement, nourriture), au taux de chômage, à la pauvreté (y compris la pauvreté des enfants), à la négligence envers les enfants, à la violence familiale et envers les enfants, à l’inhalation de vapeurs d’essence, au suicide et à l’alcoolisme. L’étude a tout de même permis de conclure que les femmes étaient particulièrement susceptibles de contracter le VIH, entre autres parce que « de nombreuses femmes » sont victimes de viol et de violence, notamment familiale. Les personnes interrogées pensaient, de façon générale, que les victimes de viol, de violence et d’inceste n’étaient pas responsables de ce qui leur arrivait (Ratnam et Myers, 2000).

Les Autochtones atteints du VIH/sida sont souvent victimes de discrimination au sein de leur propre collectivité ainsi que dans la société non autochtone (Matiation, 1995). La présence de plus en plus importante du VIH/sida dans les établissements de détention fédéraux préoccupe aussi les Autochtones puisque ceux-ci sont surreprésentés dans les prisons canadiennes[26]. Matiation souligne aussi le risque accru d’infection au VIH/sida chez les jeunes autochtones, particulièrement les jeunes de la rue. L’utilisation de drogues prises par voie intraveineuse et la prostitution constituent des facteurs de risque. Ce risque particulièrement élevé chez les jeunes a été associé à la pauvreté (Réseau juridique canadien VIH/sida et Réseau canadien autochtone du sida, 1999). D’après ce rapport, la pauvreté pousse les jeunes à se rendre en ville, où ils se retrouvent souvent dans la rue et où ils participent au commerce du sexe et consomment des drogues.

Monette, Albert et Waalen (2001) affirment que les hommes bi-spirituels vivent des pressions semblables à celles qui poussent les jeunes dans la rue[27] . Si la pauvreté est un facteur déterminant, la discrimination a aussi une influence, particulièrement si elle est importante. Monette et ses collaborateurs (2001) ont mené une enquête qui a révélé que les personnes bi-spirituelles étaient victimes de gestes hostiles dans leur collectivité et qu’elles se rendaient dans les grands centres urbains pour fuir cette situation. Leur manque d’instruction et d’expérience pousse souvent les personnes bi-spirituelles, particulièrement les jeunes, à vivre dans la rue, ce qui fait qu’ils sont, bien souvent, plus susceptibles d’être victimes de la criminalité et d’avoir des comportements autodestructeurs. Les personnes ayant participé à l’enquête subissaient toute une gamme d’influences sociales négatives, que ce soit le racisme, l’homophobie, la violence physique, la violence sexuelle, le tabassage des homosexuels, la violence conjugale, la violence envers des personnes gaies ou qui semblaient l’être, le ridicule, les logements insalubres et la pauvreté. Les personnes bi-spirituelles ont souligné qu’elles hésitaient souvent à avoir recours aux services sociaux pour régler leurs problèmes parce qu’elles craignaient de faire l’objet de discrimination.


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