Revue de la recherche sur la victimisation criminelle et les membres des Premières nations, les Métis et les Inuits, 1990 à 2001

9. Des explications sur la victimisation des Autochtones

Partie 1 : Étude de la documentation (suite)

9. Des explications sur la victimisation des Autochtones

Dans la présente section, on examine comment la documentation explique le taux élevé de criminalité autochtone et comment ces explications sont liées à la victimisation des Autochtones. De plus, on explore les explications sur les taux extrêmement élevés de victimisation dans les familles. Différentes versions d’une théorie selon laquelle la victimisation serait liée au transculturalisme ou à un traumatisme et découlerait des conséquences globales de la colonisation semblent converger. Par ailleurs, nous examinons, en particulier, l’impact du racisme sur la victimisation des Autochtones dans la présente partie du rapport.

9.1 La victimisation et l’impact de la colonisation

Il n’y a presque pas de documentation ou de recherches qui expliquent le taux généralement élevé de victimisation des Autochtones. Quelques théories ont tenté d’expliquer la prévalence de la violence familiale dans les collectivités autochtones (AIIAC et GRC, 2001). Plus loin dans la section, nous examinons, plus en détails, les explications fournies pour expliquer la prévalence de la violence familiale.

Il y a cependant un grand nombre de recherches et amplement de documentation qui tentent d’expliquer la surreprésentation des contrevenants autochtones dans les pénitenciers. Il n’y a pas de consensus général, parmi les auteurs en question, sur les racines et les causes de la criminalité autochtone bien que la majorité des recherches soutienne une théorie axée sur la colonisation pour expliquer une telle surreprésentation. Bien qu’elle ne traite pas directement de la victimisation, nous examinons, ci-dessous, une partie de la documentation qui étudie la criminalité et la violence autochtones. Cette documentation est pertinente parce que les taux élevés de violence reflètent les taux de victimisation des Autochtones; les études montrent que la plupart des crimes autochtones sont commis contre des victimes autochtones au sein de collectivités autochtones.

L’étude de Smandych, Lincoln et Wilson (1993)est très utile parce qu’elle résume les diverses théories qui expliquent le comportement criminel des Autochtones. Ils examinent diverses explications de la surreprésentation autochtone, telles que les préjugés raciaux, la visibilité, les facteurs culturels, les facteurs génétiques, les facteurs extrajuridiques, la présence policière excessive, etc. Le but de leur étude est de déterminer une théorie « transculturelle » qui serait assez large pour expliquer tous les aspects du comportement criminel des Autochtones. Bien que les auteurs fassent remarquer qu’on doit encore accomplir beaucoup de travail dans ce domaine, ils se réfèrent à la recherche menée par deux auteurs en particulier : « nous croyons qu’ils indiquent la direction qui doit être prise dans le cadre des théories et des recherches portant sur les questions relatives à la justice pénale autochtone » (p. 18). Les auteurs auxquels ils font allusion sont La Prairie (1992) et Marenin (1992). Par exemple, ils résument les propos de La Prairie comme suit :

Un grand nombre des résultats de recherches dont on a rendu compte montrent « des taux de criminalité démesurés sur les réserves et en dehors de celles-ci » et laissent entendre que ces résultats découlent « d’une rupture importante des mécanismes de contrôle traditionnels dans les collectivités autochtones contemporaines ». Dans le cadre de ses explications, elle laisse entendre que les processus de colonisation […] et la modernisation […] ont contribué à la création des conditions sociales et économiques auxquelles font face les populations autochtones et que ces conditions ont à leur tour occasionné des perturbations importantes dans les méthodes autochtones plus traditionnelles et « collectives » de règlement de conflits et de contrôle social, et, parfois même, la désintégration complète de ces dernières. (Smandych et coll., 1993, p. 18-19)

Cette théorie « transculturelle » (fondée sur la colonisation et la modernisation) est valable et pertinente pour expliquer non seulement le comportement criminel des Autochtones, mais également la victimisation des Autochtones. Elle est semblable à la « théorie du traumatisme » présentée dans le cadre de l’étude de l’AIIAC et de la GRC et constitue l’explication prédominante des taux élevés de violence familiale chez les Autochtones.

L’étude conjointe menée par l’AIIAC et la GRC (2001) fournit un résumé utile des diverses théories qui tentent d’expliquer la prévalence des taux élevés de violence familiale au sein de la société[30] . La majorité des théories résumées ne s’appuient pas sur la culture, sauf pour la « théorie du traumatisme », qui tente d’expliquer les taux disproportionnés de victimisation et de criminalité chez les Autochtones en s’appuyant sur les effets de la colonisation[31] . Ces autres théories ne sont cependant toujours pas généralement acceptées. Actuellement, la « théorie du traumatisme » est également l’explication principale acceptée par la majorité des chercheurs, y compris ceux qui ont travaillé sur les études concernant la justice applicable aux Autochtones (Manitoba en 1990, Alberta en 1991 et Saskatchewan en 1992). Un grand nombre des études qui examinent la violence familiale dans les collectivités autochtones s’appuient sur cette théorie (Ursel, 2001). Ross (1996) fournit un résumé fort intéressant des répercussions de la colonisation et de ses liens avec la violence familiale. Il déclare que :

Les pensionnats n’étaient pas la seule cause de la rupture sociale parmi les populations autochtones. Ils constituaient plutôt le signe de ponctuation final d’une longue et percutante déclaration selon laquelle rien de ce qui est autochtone n’a de valeur pour quiconque. Ce message a été véhiculé de toutes les manières imaginables et il a eu des conséquences sur tous les aspects de l’organisation sociale traditionnelle. Tout y est passé, des croyances et des pratiques spirituelles à l’éducation des enfants, de la pharmacologie à la psychologie, de la résolution de conflits à la prise de décisions en passant par l’organisation du clan et la gouvernance de la collectivité […] et que se passe-t-il quand on vous dit, de part et d’autre et de toutes les manières, que vous et votre peuple en entier n’avez de valeur pour personne, ni de raison de vivre, ni d’impact positif sur le monde autour de vous? Personne ne peut supporter de croire ces choses de lui-même […] À un certain moment, les gens qu’on met dans cette position élèvent la voix et exigent qu’on les écoute, qu’on reconnaisse leur existence, leur influence et leur pouvoir. La façon la plus facile de revendiquer le pouvoir et de prouver qu’on existe est d’exercer son pouvoir sur des gens plus faibles, surtout en leur faisant faire des choses qu’ils ne veulent pas faire. Plus la personne faible se sent humiliée et abaissée, plus l’abuseur croit, dans la logique tordue de la victimisation, qu’il est investi de pouvoir et qu’il a été rétabli. [Les caractères italiques proviennent de l’original.] (p. 46, 48)

L’explication suivante, tirée du rapport de la CRPA vaut la peine d’être citée in extenso, particulièrement en ce qui concerne l’impact transgénérationnel de la violence.

[N]ombre de facteurs contribuent à affaiblir le tissu social et à miner les liens sociaux et l’autoréglementation du comportement : les changements sociaux rapides ou qui échappent à la volonté collective, la désintégration familiale qui empêche l’épanouissement des enfants et perturbe leur socialisation, la pauvreté et la marginalisation économique qui bouchent les perspectives de la jeunesse et contribuent au désespoir, la dépréciation de la sagesse propre à la culture des peuples autochtones, les comportements défaitistes et autodestructeurs, transmis de génération en génération.

Nous avons signalé dans Choisir la vie qu’au Canada, ces facteurs dépressifs touchaient plus souvent les Autochtones que les autres groupes, et que ce n’était pas par hasard. Les Autochtones ne sont pas simplement victimes d’une évolution irrépressible. Ils ont été soumis de façon systématique à des interventions visant à éliminer leurs institutions ou à les remplacer par celles, prétendument meilleures, de la société coloniale. Dans le volume 1 de notre rapport, notamment les chapitres 8 à 13, nous apportons des éléments indiquant que les politiques imposées par le passé ont eu un effet catastrophique sur la culture et la cohésion des nations et des collectivités autochtones et des conséquences durables qui se sont répercutées, de génération en génération, sur la vie des familles et des individus.

Nos audiences et les études que nous avons commandées nous ont fourni d’autres preuves que l’identité, la culture et les institutions communautaires des Autochtones sont aujourd’hui encore la cible de nombreuses attaques. Les Autochtones ont parlé des incidents racistes dont ils sont quotidiennement victimes. Les stéréotypes et le dénigrement auxquels sont en butte les femmes autochtones, combinaison de racisme et de sexisme, comptent parmi les attitudes de la société canadienne les plus dommageables. Ces attitudes ne sont d’ailleurs pas uniquement le propre des non-Autochtones. [L]es membres des groupes démunis qui sont soumis à des traitements avilissants ont tendance à intérioriser les attitudes négatives. Ils adoptent ensuite un comportement qui confirme le jugement négatif porté sur eux. (CRPA, 1996d, p. 62-63)

L’impact négatif de la colonisation sur l’identité et la pathologie sociale qui en découle constituent, depuis un certain temps, une explication possible au taux de victimisation élevé chez les Autochtones (Robbins, 1974). Cependant, les liens et les relations entre la colonisation et la pathologie, l’identité et la victimisation qui en résultent doivent être clarifiés par des recherches supplémentaires. Peu d’études récentes ont examiné l’identité et sa pertinence en ce qui concerne la victimisation des Autochtones. Certains efforts ont été déployés pour examiner la relation entre la conservation de la culture et les taux de suicide dans les collectivités autochtones. Chandler et Lalonde (1998) ont découvert que les collectivités qui ont pris des mesures actives pour conserver et pour entretenir leurs cultures autochtones et leurs identités collectives enregistrent des taux de suicide considérablement plus bas. Si on considère que l’un des effets négatifs de la colonisation est son impact sur l’image de soi et sur les liens culturels, nous devrions examiner la relation entre la victimisation et l’image de soi individuelle et collective positive et les liens culturels forts.

Bien qu’on ait effectué un bon nombre de recherches sur la violence familiale contre les femmes autochtones, la majorité de ces recherches sont « synchroniques »[32]. Il n’est donc pas surprenant qu’une analyse documentaire sur les questions de politiques touchant les femmes autochtones ait recommandé qu’on accorde « la priorité à la conception et à la réalisation d’études longitudinales » afin d’observer l’évolution des indicateurs clés relatifs à la victimisation des femmes autochtones (Dion Stout et Kipling, 1998). Nous sommes d’accord pour dire qu’il y a une lacune dans les recherches à cet égard. Nous suggérons cependant que ces études longitudinales portent sur la victimisation de tous les Autochtones dans les collectivités, y compris les femmes, les hommes et les jeunes. Comme nous l’avons indiqué précédemment, la banalisation de la violence dans les collectivités autochtones constitue un problème grave, et on doit en apprendre davantage sur ce processus de socialisation par lequel la criminalité et la victimisation deviennent des réalités quotidiennes acceptées (Stewart et coll., 2001).

La théorie prédominante sur les effets de la colonisation, ou la « théorie du traumatisme » (AIIAC et GRC, 2001), qui s’appuie sur la colonisation pour expliquer la violence familiale chez les Autochtones, pourrait évidemment servir à appuyer une théorie plus large de la victimisation des Autochtones en général, et on peut l’appliquer, par analogie, au taux démesuré de victimisation des Autochtones pour r&eac0ute;ussir à expliquer cette prévalence.

On a déterminé que le racisme est une autre explication possible de la victimisation des Autochtones. Celui-ci peut également, tout comme la criminalité chez les Autochtones, être considéré comme un symptôme de l’impact de la colonisation. On croit cependant que son importance en tant que facteur de la victimisation des Autochtones vaut la peine d’être analysée dans une section distincte. La section suivante examine, plus en détails, l’impact du racisme sur la victimisation des Autochtones.

9.2 Le racisme

Dans la présente partie, on examine brièvement la question de la discrimination systémique du système judiciaire canadien envers les Autochtones. Une étude approfondie de cette question va au-delà de la portée de la présente analyse documentaire. Bien qu’on puisse voir la discrimination systémique exercée par le système judiciaire comme une façon de victimiser les Autochtones, celle-ci n’est pas directement liée à la victimisation criminelle. Ce genre de discrimination peut cependant exacerber la victimisation dans les collectivités autochtones et contribuer à augmenter leurs taux de victimisation. Nous aborderons brièvement cette question. Nous examinons également, dans la présente partie, le racisme direct de certains non-Autochtones en raison de ses liens avec la victimisation criminelle.

9.2.1 La discrimination systémique exercée par le système judiciaire

Les Autochtones sont exposés à la discrimination systémique chaque fois qu’ils entrent en contact avec le système judiciaire. La discrimination systémique est la norme et elle touche, sans distinction, les contrevenants et les victimes. Elle est omniprésente et endémique. Diverses études sur la justice applicable aux Autochtones ont traité de la question de la discrimination systémique du système de justice pénale, particulièrement en ce qui concerne les contrevenants[33]. On a accordé moins d’attention à la question des victimes. Néanmoins, la documentation qui porte sur la discrimination systémique et le racisme dans le système judiciaire est vaste[34].

L’étude la plus complète sur les questions de discrimination systémique des Autochtones demeure le rapport du Manitoba Justice Inquiry (Hamilton et Sinclair, 1991b). Les autres enquêtes menées à la suite de cette dernière n’ont produit que très peu d’analyses et de recommandations originales (CRPA, 1996b). Le rapport de la CRPA, intitulé Par delà les divisions culturelles : un rapport sur les Autochtones et la justice pénale au Canada (1996a), fournit un excellent résumé des enquêtes majeures. Malgré les recommandations des rapports en question, très peu de choses ont changé. Par exemple, le racisme et la discrimination systémique existent toujours en Saskatchewan. Des allégations récentes selon lesquelles la police de Saskatoon a l’habitude de déposer des « fauteurs de trouble » autochtones aux limites de la ville, où on a trouvé l’un de ces fauteurs de trouble gelé à mort, ont mené à une enquête publique (actuellement présidée par William Littlechild). L’existence d’une telle pratique confirme la conclusion selon laquelle très peu de choses semblent avoir changé malgré les enquêtes antérieures menées dans cette province en 1992 et dans le cadre desquelles de nombreuses recommandations ont été formulées pour aborder les problèmes liés à la discrimination systémique par les employés de la justice et le racisme dont font preuve ces derniers. On a également récemment exprimé la même opinion sur la situation au Manitoba. En 1999, le juge Sinclair, l’un des coprésidents du Manitoba Inquiry, a présenté un exposé à la réunion des directeurs des foyers d’accueil des Premières nations. Dans le cadre de ses remarques, il a affirmé qu’il était très déçu parce que « peu de choses ont changé » (Sinclair, 1999).

Tout récemment, la province du Manitoba a mené une étude sur dix ans portant sur le statut du Manitoba Inquiry (Chartrand et Whitecloud, 2001). Le rapport en question est intéressant pour plusieurs raisons, l’une des plus importantes étant que l’on y reconnaît que peu de choses ont été faites au cours des dix dernières années pour mettre en œuvre les recommandations du Manitoba Inquiry. La commission d’études demande à la province de prendre un engagement institutionnel et elle recommande qu’une commission permanente soit mise en place et qu’une table ronde soit organisée. Le rapport est également intéressant parce qu’il montre que les réformes prônées ne sont plus les mêmes qu’auparavant. On ne préconise plus les réformes recommandées par le Manitoba Inquiry, axées sur l’établissement d’un système judiciaire contrôlé par des Autochtones (ce qui a été critiqué parce qu’on remplacerait essentiellement les visages blancs par des visages bruns). Le rapport préconise plutôt des réformes qui mettent l’accent sur des solutions de remplacement axées sur la justice réparatrice et la prévention au sein de la collectivité.

Certains ont maintenu que la discrimination systémique contribue à la victimisation des Autochtones parce que le système en place n’aborde pas, et, par sa nature, est incapable d’aborder, les causes fondamentales de la criminalité chez les Autochtones (CRPA, 1996a). L’emprisonnement des contrevenants fait uniquement d’eux de meilleurs criminels, plus amers et plus en colère lorsqu’ils retournent dans leur collectivité (Processus holistique de guérison de la Première nation de Hollow Water, 1994). L’incapacité du système judiciaire en place de « guérir » les contrevenants a, en partie, entraîné des solutions de remplacement autochtones à ce système.

9.2.2 Les crimes motivés par la haine et la victimisation

Le racisme direct et personnel est également une cause de la victimisation continue des Autochtones par des non-Autochtones qui ciblent leurs victimes tout simplement parce qu’elles sont « différentes ». Un grand nombre des enquêtes les plus importantes concernant l’impact du système de justice pénale sur les Autochtones ont découlé de témoignages individuels de certains de ces derniers qui ont été victimisés en raison des attitudes racistes de personnes non autochtones (par exemple, le Manitoba Justice Inquiry de 1990 et le Osnaburgh/Windigo Justice Inquiry de 1990).

La violence contre les femmes autochtones, infligée à l’extérieur de la maison par des hommes d’origine européenne, permet aux agresseurs non autochtones d’exercer leur privilège lié à la race et au sexe en victimisant des femmes autochtones (Razack, 2002). Cette forme de violence contre les femmes autochtones est unique au groupe en question et découle de sentiments racistes et sexistes combinés. Par exemple, ces sentiments se manifestent souvent dans le cadre de la violence infligée par les hommes non autochtones aux travailleuses autochtones de l’industrie du sexe.

L’étude du cas de Pamela George par Sherene Razack (2002) explique de façon percutante comment le racisme et le sexe de la victime ont causé sa mort aux mains de deux hommes blancs. Deux athlètes universitaires de classe moyenne ont violé et tué Pamela George, qui travaillait en tant que prostituée à Regina. La race était un facteur de sa victimisation malgré l’interprétation des événements faite par la cour, qui croyait que le racisme n’avait pas joué un rôle dans le crime. Razack explique :

Deux hommes blancs qui paient pour obtenir les services sexuels d’une femme autochtone, et qui la battent ensuite à mort, mettent en scène une forme de violence particulière infligée aux Autochtones depuis le début de l’histoire du Canada, une violence coloniale qui a non seulement permis aux colons blancs de s’approprier le territoire, mais qui les a également amenés à croire qu’ils y avaient droit. Dans le cadre de la rencontre entre les deux hommes et Pamela George, ces processus matériels (appropriation du territoire) et symboliques (qui y a droit) ont, à la fois, amené Pamela George à pratiquer le métier, et eu une influence sur ce que deux hommes blancs de familles de classe moyenne pensaient faire dans une zone de prostitution du centre-ville le soir du meurtre. (Razack, 2002, p. 128)

Veuillez consulter le rapport de McKay (2001) pour une analyse documentaire récente des textes rendant compte du racisme et du sexisme combinés et de leurs liens avec la violence et la victimisation. Une combinaison du sexe et de la race augmente le risque, pour les femmes autochtones, d’être victimes de violence (Association nationale de la femme et du droit, 1993). McKay déclare aussi que l’incapacité continue du Canada de remédier au racisme et au sexisme combiné auquel les femmes autochtones font face et qui est reflété par des taux de violence et de viol à la hausse, est une violation du paragraphe 2.2 de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale.

Ainsi, les femmes autochtones sont de plus en plus à risque de devenir victimes en raison du racisme et du sexisme, reflétés par les stéréotypes sur les femmes autochtones au sein de la société canadienne. Les crimes motivés par le racisme peuvent être considérés comme des crimes motivés par la haine, et les procureurs de la Couronne doivent intenter des poursuites judiciaires contre les responsables de ces crimes en tenant compte de cela. Lors d’un incident récent en Saskatchewan, la Fédération des nations indiennes de la Saskatchewan a exigé, à la suite de la mort d’une femme autochtone, Cynthia Sanderson, à Prince Albert, que des accusations de crimes motivés par la haine soient également portées. Dans un reportage sur cette affaire, CBC a signalé que des témoins auraient allégué que le conducteur du camion avait crié des propos racistes à l’intention de Sanderson avant de l’écraser[35].

On a prêté beaucoup d’attention au problème de la discrimination systémique contre les Autochtones au sein du système judiciaire, et bien des recherches se sont consacrées à l’étude de ce problème. Cependant, peu d’efforts ont été déployés pour déterminer les facteurs qui motivent les gestes de violence raciale personnelle posés contre les Autochtones par des non-Autochtones. Quels facteurs motivent des hommes blancs de classe moyenne à réagir violemment contre des Autochtones, particulièrement contre des femmes autochtones?

L’analyse documentaire réalisée par l’Université Simon Fraser (Cohen, 2002) traite brièvement de la façon dont le racisme et les stéréotypes dirigés contre les femmes autochtones exacerbent et aggravent le risque de victimisation, y compris la victimisation par des hommes autochtones. Le « colonialisme intériorisé » se manifeste lorsque des hommes autochtones victimisent des femmes et des enfants autochtones parce que leur croyance en la nature dévaluée de leur propre peuple a été renforcée par le racisme et le sexisme dans la société en général (Cohen, 2002, LaRocque, 1994).

9.3 Sommaire

L’importance de la violence familiale et de la victimisation des Autochtones est incontestée au sein de la société canadienne. C’est un grave problème social. Les causes de la prévalence de la victimisation chez les Autochtones sont elles aussi maintenant largement incontestées. On considère de plus en plus que des facteurs comme l’abus d’alcool et la pauvreté sont les symptômes d’une cause plus large, celle de l’impact de la colonisation. La documentation doit maintenant traiter des mesures qui doivent être prises. Comment doit-on procéder quand on a affaire aux contrevenants dont la majorité est autochtone?

Malheureusement, comme Johnston (1997) le maintient, la société a souvent réagi au traumatisme vécu par les Autochtones maltraités et aux effets qui découlent de ces abus en emprisonnant les personnes visées ou en les plaçant dans d’autres établissements. Souvent, les victimes autochtones ayant besoin de thérapies ou de modes de guérison spécifiques à leur culture ne sont pas couverts par la protection sociale et ne reçoivent pas d’aide. Dans ces circonstances, les victimes autochtones deviennent souvent elles-mêmes des agresseurs. Les études de Sugar et Fox (1990) et de La Prairie (1996) indiquent toutes deux que la plupart des détenues ont été elles-mêmes victimes de violence. Sugar et Fox dépeignent avec émotion le caractère tragique des liens entre un grand nombre de femmes autochtones et la prison :

Comme le montrent nos histoires, les femmes autochtones qui sont en prison grandissent en prison, bien que les prisons où elles ont grandi ne sont pas celles auxquelles elles sont condamnées par la loi. (p. 3)

Comme l’explique McIvor (1992), un grand nombre des femmes autochtones qui sont en prison se sont retrouvées là en raison de crimes violents parce qu’on les avait « acculées au pied du mur et qu’elles ont réagi avec violence ». Enfants, elles avaient été victimes d’inceste, d’agression sexuelle et de violence physique.

Puisque l’histoire de leur vie révèle qu’ils sont, pour la plupart, autant victimes qu’agresseurs, on se demande comment on doit procéder lorsqu’on a affaire aux contrevenants autochtones. Ce problème a entraîné un débat important. Ces contrevenants devraient-ils bénéficier de programmes autochtones de justice alternative qui privilégient la guérison et la réconciliation ou devraient-ils être punis et isolés du reste de la société pour que celle-ci soit protégée?

Les opinions à ce sujet sont partagées. Ursel (2001) fait un résumé de la question :

D’un point de vue historique, il est difficile de distinguer les victimes des agresseurs en raison du passé rempli d’agressions des Autochtones. En ce qui concerne les contrevenants autochtones (qui peuvent très bien avoir été maltraités au cours de leur enfance), on doit se poser la question suivante : méritent-ils des conséquences différentes en raison de leur passé? (p. 3)

Dans le cadre d’une étude nationale sur les contrevenants autochtones, Johnston (1997) a découvert que ces derniers avaient, au cours de l’enfance, souffert d’un certain nombre de désavantages socioéconomiques :

On a constaté que l’abus précoce de l’alcool et des drogues était chose courante (57,9 % et 60,4 % des sujets de l’échantillon, respectivement), de même que les problèmes de comportement (57,1 %). Les cas de violence physique ou sexuelle étaient également fréquents (45,2 % et 21,2 %, respectivement), de même que les cas de pauvreté extrême (35,3 %) et d’absence ou de négligence des parents (41,1 %). En outre, 20,5 % des délinquants de l’échantillon ont déjà tenté de se suicider(Johnston, 1997).

À la lumière des données ci-dessus, Ursel (2001) énumère les problèmes qui doivent être abordés :

En ce qui concerne les victimes autochtones, l’importance de leur passé et l’urgence des risques immédiats semblent nous mener dans deux directions différentes. Les victimes autochtones méritent-elles de bénéficier plus souvent d’interventions policières parce qu’elles sont plus souvent à risque, ou, au contraire, doivent-elles faire l’objet d’interventions policières moins poussées parce que leurs agresseurs ont souvent eux-mêmes été agressés? Comment peut-on le plus efficacement protéger ces victimes? On semble souvent se demander si l’on doit privilégier ceux qui ont été des victimes dans le passé ou ceux qui sont présentement des victimes? (p. 3)

Dans la section suivante, qui porte sur l’impact du système judiciaire et sur les solutions de remplacement au système de justice pénale actuel, nous explorons plus en détails, outre ces questions controversées, d’autres problèmes faisant l’objet de débats importants.


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