Profil instantané d'une journée des jeunes Autochtones sous garde au Canada : Phase II

4. RÉSULTATS TIRÉS DES CERCLES DE PARTAGE (suite)

4. RÉSULTATS TIRÉS DES CERCLES DE PARTAGE (suite)

Les deux buts principaux de la recherche menée dans le cadre des cercles de partage étaient les suivants : mieux comprendre l'expérience des jeunes Autochtones sous garde et déterminer des stratégies qui pourraient permettre de réduire le taux d'incarcération, en fonction du point de vue des participants. L'équipe du cercle de partage a tenu 41 cercles avec environ 250 jeunes Autochtones dans 11 différents établissements de détention (voir la liste des établissements à l'annexe C). Les données tirées des cercles de partage sont des données globales pour qu'on ne puisse pas identifier d'établissements particuliers. À partir des données, on obtient douze thèmes centraux qu'on a classés en fonction de trois périodes distinctes [13].

  • 4.1 La vie à l'extérieur (le passé)
    1. Vie de famille
    2. Racisme
    3. Abus d'alcool ou de drogues
    4. Bandes organisées
  • La vie en prison (le présent)
    1. Personnel des établissements de détention
    2. Suicide
    3. Sexe des détenus
    4. Détention/probation
  • Les solutions (l'avenir)
    1. Programmation culturelle
    2. Mentorat
    3. Programmation générale
    4. Service communautaire

4.1 La vie à l'extérieur (le passé)

On a relevé plusieurs expériences communes à un grand nombre de personnes qui ont pris part aux cercles de partage en ce qui concerne leur mode de vie avant l'incarcération, particulièrement pour ce qui est de leur famille d'origine (par exemple, victimisation et abus d'alcool ou de drogues) et de leur expérience au sein du système de justice pénale (racisme, notamment).

4.1.1 Vie de famille

« Pourquoi sommes-nous des victimes ? Pourquoi créons-nous des victimes ? »

Les cercles de partage ont permis aux participants de réfléchir à la dysfonction qui accable leur famille d'origine. Bon nombre d'entre eux ont fait mention de mauvais traitements de nature physique, sexuelle et affective et du fait d'avoir été négligés, mais en termes généraux. Un petit nombre de participants ont fait des commentaires plus précis sur les sentiments qu'ils ressentent (honte, colère et impression d'avoir été trahis) et qui sont causés par la victimisation à un jeune âge.

« Je me sens sale et j'ai honte. (…) C'est ma famille qui m'a rendu comme je suis. »

« Ça me fâche d'en parler. »

« J'ai dû quitter mon foyer parce que j'avais peur de subir de mauvais traitements. »

La très grande majorité des participants s'entendait pour dire que l'abus d'alcool ou de drogues était un problème très grave au sein de leur famille.

« Ne pas boire d'alcool ni me droguer ? C'est plutôt difficile quand c'est ce qui se passe à la maison… »

« Chez moi, il y a toujours des gens qui font la fête et je ne veux pas rentrer, les gens seraient ivres… »

En outre, certain participants ont signalé des cas de criminalité au sein de leur famille, nombre de parents, de frères et sœurs et de membres de la famille élargie purgeant des peines dans des établissements sous responsabilité fédérale. De même, pour ceux qui participaient aux cercles de partage, il n'était pas rare que des membres de la famille se soient suicidés. Enfin, certain participants ont exprimé leur frustration devant le fait que, selon eux, il n'y a pas d'option disponible qui soit acceptable dans le cas où leur foyer n'est pas un milieu approprié.

« Je ne veux pas être chez moi, mais je ne veux pas non plus être pupille de l'État. »

4.1.2 Racisme

« Ils pensent que je suis sale parce que je suis autochtone. »

L'une des expériences les plus courantes dont les participants aient fait mention est l'impression que le courant dominant de la société, et particulièrement le système de justice pénale, est ouvertement raciste. Les incidents décrits n'étaient pas typiques du racisme systémique voilé que l'on reproche souvent au système. Il s'agissait plutôt de commentaires directs et malfaisants que des professionnels de la justice pénale avaient lancé aux participants. La manière dont on décrivait ce type de racisme avait un élément commun - la notion selon laquelle les Autochtones sont perçus comme de « sales alcooliques ».

« J'entends des commentaires racistes : on me dit que je suis un sale Indien, que je devrais retourner dans la brousse. »

« Tous les Indiens sont des ivrognes. »

Certaines des personnes qui ont pris part aux cercles de partage n'ont pas été bien traitées par les professionnels de la justice pénale, à leur avis, pour la simple raison qu'elles sont autochtones.

« Ils ne permettent pas aux Autochtones de se tenir ensemble en petits groupes parce qu'on nous soupçonne de faire partie d'une bande. »

« Ils traitent les Autochtones comme des chiens. (…) On ne nous respecte pas. »

4.1.3 Abus d'alcool ou de drogues

« Les drogues et l' alcool, (…) ont mené à ma perte. »

Les personnes qui ont pris part aux cercles de partage étaient aux prises avec de graves problèmes d'alcoolisme et de toxicomanie, et il avait particulièrement une dépendance à l'alcool et à la cocaïne. Certains participants ont expliqué que l'alcool et les stupéfiants leur permettaient de fuir la réalité à laquelle ils se trouvaient confrontés. Au départ, la consommation de la substance provoquant l'intoxication avait un effet positif, selon ce qui était décrit. Toutefois, avec le temps, les participants devaient faire face à des expériences hautement négatives, commettant des infractions en état d'ébriété ou sous l'empire des drogues ou dans le but d'obtenir des drogues ou de l'alcool. Les effets positifs disparaissaient et il fallait souvent vivre avec des conséquences très graves, notamment l'incarcération et le suicide de pairs ou le fait qu'ils prennent une dose massive de stupéfiants.

« J'ai l'impression que personne ne se soucie de ce qui m'arrive (…) alors, je me drogue et je bois de l'alcool pour essayer d'y penser le moins possible. »

« C'est toujours là devant moi (…) les drogues. »

« L'alcool et les drogues (…) ça mène au suicide. »

4.1.4 Bandes organisées

« C'est stupide de se joindre à une bande, mais c'est encore plus stupide de la quitter. »

Les personnes qui ont pris part aux cercles de partage ont indiqué que participer à une bande organisée est une question grave. Pour certains participants, le fait de se joindre à une bande les rendait sûrs d'eux-mêmes, leur donnait une confiance et un sens d'appartenance qu'ils ne trouvaient pas au sein de leur famille. Les bandes étaient aussi considérées comme un moyen de protection et une source de sensations fortes, de pouvoir et de stupéfiants.

« La bande, c'est ma famille. »

« Il faut se protéger, faire le nécessaire pour survivre. »

Comme pour l'abus d'alcool ou de drogues, les conséquences positives ont toutefois fait place à l'impression d'être pris au piège. De l'avis de certains participants, ils étaient obligés de se joindre à une bande parce que des membres de la famille plus âgés qu'eux et des amis en faisaient déjà partie. Tous les participants ont reconnu que, une fois qu'on fait partie d'une bande, il est extrêmement difficile de la quitter. Ceux qui ont tenté de le faire étaient agressés et punis.

« C'est dur parce que (…) j'ai des membres de ma famille dans la bande (…) c'est dur. »

« J'ai vu beaucoup de gens qui se suicident pour ne plus faire partie de la bande. »

« C'est difficile de sortir de la bande, ils se retournent contre toi, ils te frappent à coups de couteau. »

« Si on ne veut plus faire partie de la bande, il faut aller vivre ailleurs (…) mais même là, ils vont te trouver. »

4.2 La vie en prison (le présent)

À l'instar de ce qu'elles ont fait au chapitre de leur expérience avant l'incarcération, les personnes qui ont pris part aux cercles de partage ont décrit leur expérience commune au sein des établissements de détention.

4.2.1 Le personnel des établissements de détention

« Certains membres du personnel m'ont déjà dit que je suis né perdant, que je suis un pas grand-chose; d'autres m'encouragent et espèrent que je vais m'en sortir.»"

Comme on le voit, les commentaires sur le personnel des établissements de détention étaient à la fois positifs et négatifs. Aux yeux de bon nombre des participants, les références ou les diplômes du personnel n'étaient pas toujours pertinents à l'expérience qu'ils vivaient. C'était plutôt la personnalité du particulier qui comptait. En outre, beaucoup de participants estimaient que nombre d'employés de l'établissement carcéral leur manquaient de respect et se montraient injustes à leur égard.

« Certains d'entre eux ont une bonne personnalité, ils me font rire; grâce à eux, je me sens bien dans ma peau. »

« Le personnel ne semble avoir aucun espoir pour nous, aucune confiance en nous; on nous dit sans arrêt que nous allons nous retrouver en prison tout de suite. J'ai l'impression qu'on n'essaie pas de m'aider, on veut simplement me rabaisser. »

« (…) c'est comme pour aller aux toilettes, je demande la permission trois fois et on me la refuse (…); je veux qu'on me respecte pour ça, je ne veux pas attendre et attendre. »

Un thème qui revenait sans cesse dans tous les cercles de partage était le manque de confiance : la plupart des participants ne font confiance ni au système ni aux professionnels qui y sont affectés. Qui plus est, ils craignent que des employés échangent de l'information de nature personnelle avec d'autres membres du personnel, même s'ils sont liés par une promesse de confidentialité.

« C'est une question de confiance. »

« Ils écrivent tout, ça se retrouve dans votre dossier et tout le monde peut le lire; je ne veux pas que ça circule et que tout le monde soit au courant de mes affaires. »

4.2.2 Suicide

« Lorsque je dis au personnel comment je me sens, on me met en isolement cellulaire. (…) Et là, dans le trou, je me sens encore plus déprimé. »

Selon les personnes qui ont pris part aux cercles de partage, il est très courant qu'on songe à se suicider, qu'on s'automutile et qu'on tente de se suicider non seulement à l'intérieur des établissements de détention mais aussi au sein même des collectivités.

« C'est difficile de donner espoir aux gens, de leur faire voir que la vie a plus à leur offrir. »

« On connaît tous quelqu'un qui s'est suicidé. »

Plusieurs personnes qui ont pris part aux cercles de partage avaient des critiques à formuler au sujet des politiques qu'adoptent les établissements de garde, lesquelles dictent les mesures à prendre lorsqu'un adolescent confie qu'il a des pensées suicidaires. Selon les participants, lorsque le jeune indique au personnel qu'il songe à se suicider, on le met immédiatement en isolement cellulaire, on le dépouille de ses vêtements et on lui enlève ses effets personnels, on l'habille d'une blouse et on l'observe à tous moments. Aux yeux des participants, cette façon de faire semble contraire à l'intuition et il est clair qu'on les décourage ainsi de manifester toute pensée suicidaire. Le système répond à leur abattement en mettant en place une pratique qui, pour les participants, est en fait une punition.

« Il n'y a personne à qui parler ici sans craindre qu'ils vous envoient au trou. »

« La plupart des gens ont peur d'avouer qu'ils songent à se suicider parce qu'ils ne veulent pas se retrouver au trou .»


[13] Ces périodes sont quelque peu artificielles puisque les thèmes qui figurent sous chaque rubrique ne portent pas nécessairement sur la période en cause. Ainsi, les personnes qui participaient au cercle de partage faisaient toujours face à des problèmes tels l'abus d'alcool ou de drogues et les bandes de jeunes, par exemple, pendant leur incarcération.

Date de modification :