Profil instantané d'une journée des jeunes Autochtones sous garde au Canada : Phase II

4. RÉSULTATS TIRÉS DES CERCLES DE PARTAGE (suite)

4. RÉSULTATS TIRÉS DES CERCLES DE PARTAGE (suite)

4.2 La vie en prison (le présent) ( suite )

4.2.3 Sexe du délinquant

« Les garçons sont mieux traités parce qu'ils sont si nombreux. »

Les adolescents et les adolescentes qui ont pris part aux cercles de partage ont fait des commentaires analogues sur nombre de thèmes figurant au présent rapport. Toutefois, on a relevé une différence claire, en ce sens que les participantes estimaient que les participants se voyaient offrir plus d'occasions simplement en raison de leur nombre. Ainsi, selon la plupart des adolescentes, les établissements de détention qui prenaient part aux cercles de partages offraient aux jeunes de sexe masculin davantage de programmes culturels et de programmes récréatifs, par rapport à ce qui était offert aux adolescentes.

« Les garçons ont plus de temps libre. »

« Il n'y a pas de suerie pour les filles. »

4.2.4 Détention/Probation

« La probation, c'est juste une excuse pour me garder en prison. (…) C'est extrêmement facile de faire une erreur (…), tout le monde est coupable d'un manquement, tout le monde est ici à cause d'un manquement. »

Bien que les personnes qui ont pris part aux cercles de partage n'aient pas donné beaucoup d'information sur la garde en tant que mesure précise, elles estiment bel et bien que l'incarcération leur donne l'occasion d'affûter leurs compétences criminelles du fait qu'elles sont en contact avec des jeunes plus endurcis.

« La prison, ça fait de vous un vrai criminel. »

Entre participants, on s'entendait pour dire que la probation n'est pas une solution souhaitable. En fait, on soutenait que la probation nuit à la réadaptation des délinquants et accroît les risques qu'ils se retrouvent en détention.

« La probation, c'est un aimant pour les accusations. »

« Tu reviens ici pour des raisons stupides. »

Avant tout, on considère que les conditions rattachées aux ordonnances de probation ne sont pas réalistes, particulièrement lorsqu'il s'agit du couvre-feu, de l'interdiction de consommer de l'alcool et de drogues et du fait de s'associer avec des pairs aux tendances antisociales (ceux dont on sait qu'ils ont un casier judiciaire). La plupart des participants ont fait remarquer la futilité de telles conditions puisque chaque personne qu'ils connaissent, ou presque, était soit toxicomane ou criminel reconnu.

« Je n'ai pas l'habitude de devoir respecter un couvre-feu et il y a trop de restrictions. »

« Les conditions qui ont trait à l'usage de stupéfiants sont les plus difficiles à respecter; il y a toujours un moment où tu dérapes. »

« On te dit que tu n'as pas le droit de parler aux membres de ton clan. »

« Je n'ai pas le droit de m'associer à des criminels reconnus, mais je ne connais personne d'autre. »

4.3 Les solutions (l'avenir)

Lorsqu'on a demandé aux participants d'indiquer les mesures qui les aideraient dans le cours de la garde et au moment de la réintégration, ils ont signalé les mêmes idées et les mêmes solutions.

4.3.1 Programmation culturelle

« J'aimerais vivre en fonction de la culture autochtone avec laquelle j'ai grandi. »

Il était clair que la plupart des participants souhaitaient avoir accès à des programmes traditionnels autochtones axés sur la culture et la spiritualité. En effet, ils ont déclaré qu'une meilleure compréhension de la culture autochtone favoriserait leur réadaptation. Parmi les activités dont les jeunes ont fait mention, signalons les sueries, les cercles de partage, les pow-wows, le cercle du tambour, le chant, la danse, l'équitation, les camps culturels, le port des peintures traditionnelles et l'artisanat. On manifestait aussi de l'intérêt à apprendre des langues autochtones et à étudier l'histoire d'après une perspective autochtone. Enfin, beaucoup de participants aimeraient pouvoir s'entretenir plus souvent avec les Aînés.

« Je souhaiterais qu'on m'enseigne davantage de choses, qu'il y ait des classes où on m'apprend l'histoire, les choses spirituelles, quelque chose de plus au sujet de ma culture. »

« Je suis plus heureux, j'ai plus d'énergie et je me sens plus en santé (…) après une suerie. »

Certains participants ont toutefois reconnu que, en raison de leur consommation excessive d'alcool ou de drogues, ils avaient beaucoup de difficulté à participer activement aux programmes culturels. En effet, selon certaine des personnes qui ont pris part aux cercles de partage, les jeunes qui consomment de l'alcool et des stupéfiants se voient interdire l'accès à de nombreux programmes. En outre, si l'adolescent fait partie d'une bande, il est exclu du programme.

« À quelques reprises, les Aînés ont refusé de m'entendre (…) parce que j'étais soûl ou défoncé. »

« L'alcool et tout ça, ça m'empêche de profiter de la culture parce que dans les traditions autochtones, il n'y a ni alcool ni drogues. »

Certains participants se préoccupaient également du fait qu'on a facilement accès aux programmes uniquement à l'intérieur des établissements de détention. Une fois que le jeune réintègre son groupe d'origine, il n'a pas toujours les connaissances nécessaires pour avoir accès aux programmes communautaires. On a donc proposé comme solution qu'il y ait un mentor (notion dont il est question ci-dessous) à qui le jeune peut s'adresser après sa mise en liberté.

« C'est difficile d'aller à une suerie à l'extérieur parce que je ne sais pas à qui m'adresser pour avoir de l'information sur ce genre de choses. »

4.3.2 Programme de mentorat

« J'aimerais mieux aller parler à quelqu'un en qui j'ai confiance, le diplôme ou le certificat n'a pas d'importance, j'aimerais mieux trouver quelqu'un qui me comprend. »

Comme on l'a indiqué, la question de la confiance était particulièrement importante pour les personnes qui ont pris part aux cercles de partage. En règle générale, on a indiqué qu'on préférait les programmes offerts sur une base individuelle dans le cadre de la détention. Nombre de jeunes ont proposé qu'on instaure un programme de mentorat : en effet, selon eux, ce programme leur permettrait d'avoir davantage confiance dans le système et faciliterait une réadaptation efficace. De l'avis des adolescents, il serait plus avantageux d'avoir accès seul à seul aux services d'un mentor qui connaisse leur réalité plutôt que de traiter avec le personnel des établissements de détention dans le cadre de la démarche traditionnelle. Il ne faut pas nécessairement que ce soit une relation thérapeutique en bonne et due forme. Ce que ces jeunes souhaitent, c'est avoir accès à une personne qui pourrait leur dispenser des conseils sur une base informelle et avec qui ils pourraient partager des heures de loisir.

« Selon moi, on n'a pas besoin de compétences spécialisées, il faut juste savoir écouter ou comprendre dans quelle situation je me trouve, ou même mieux, être passé par là soi-même. »

« Je pense que ce serait utile d'avoir un mentor ou un travailleur social, quelqu'un à qui on peut s'adresser pour rédiger un curriculum vitæ ou tout simplement quelqu'un qui va au cinéma avec moi, pour que je ne m'attire pas d'ennuis. »

« J'aimerais avoir un mentor bénévole (…) quelqu'un qui serait là pour moi, pas parce qu'il est payé pour faire ce travail. »

4.3.3 Programmation générale

« Je veux changer. »

Outre une programmation culturelle améliorée à laquelle on a facilement accès et un programme de mentorat, les personnes qui ont pris part aux cercles de partage ont fait nombre de suggestions qui, à leur avis, favoriseraient la réadaptation.

  1. Programmes relatifs à l'emploi et formation d'apprenti traditionnels (par exemple, mécanique automobile, esthétique, programmes culinaires) ainsi que rédaction de curriculum vitæ et techniques d'entrevue; ces programmes seraient conçus pour accroître l'employabilité des participants et aider ceux-ci à trouver et à conserver un emploi;
  2. Programmes récréatifs, notamment des sports et un entraînement aux poids structurés et non structurés;
  3. Dans le cas de l'alcoolisme et de la toxicomanie, des programmes intensifs à long terme visant à mettre fin à l'abus d'alcool ou de drogues;
  4. Des programmes de prévention du suicide, dans le cadre desquels on dispense de l'information sur la manière dont on doit envisager la mort subite d'amis et de membres de la famille;
  5. Des programmes dans le cadre desquels on enseigne les connaissances élémentaires en mettant l'accent sur un mode de vie autonome (par exemple, trouver et conserver un logement, établir et respecter un budget, faire la cuisine, le ménage, la lessive, maîtriser l'art d'être parent );
  6. Des programmes d'intervention auprès des familles qui s'adressent non seulement à l'adolescent, mais aussi à sa famille de façon directe, et ce, particulièrement lorsque le degré de dysfonction est élevé (par exemple, lorsqu'il y a de la violence ou une consommation excessive d'alcool ou de drogues).

Dans le cours des cercles de partage, on a fait mention de plusieurs concepts fondamentaux liés à une programmation efficace. Tout d'abord, selon certains participants, il faut que les programmes soient largement disponibles après la mise en liberté . En deuxième lieu, il faut prévoir une phase de transition au cours de laquelle on permet au jeune de réintégrer graduellement la société en mettant l'accent sur un soutien et des programmes continus. Troisièmement, il faut tenir compte de la famille entière et non seulement de l'individu. Enfin, les jeunes en détention provisoire ne sont souvent pas admissibles aux programmes, bien qu'ils passent beaucoup de temps sous garde. Selon les participants, il serait souhaitable d'offrir des programmes aux jeunes en détention provisoire puisque nombre d'entre eux finissent par être condamnés à une peine déjà purgée.

« J'aimerais bien qu'il y ait plus de soutien de la part de la collectivité. »

« J'aimerais qu'il y ait un foyer de transition (…) où je puisse, une fois sorti d'ici, suivre des programmes, acquérir gratuitement des compétences élémentaires et avoir des activités récréatives; (…) un endroit où je pourrai améliorer ma façon de vivre. »

« Il faut venir en aide à ma famille plutôt que me renvoyer dans un milieu dysfonctionnel. »

« Le jeune en détention provisoire est traité comme s'il était un moins que rien. »

4.3.4 Service communautaire

« Le service communautaire (…), vous donnez les heures requises et c'est fini, rien ne vous pend au nez. »

Nombre de personnes qui ont pris part aux cercles de partage ont proposé « le service communautaire » en tant que solution de rechange à la probation et à la détention. Le raisonnement principal que l'on avance est le suivant : il s'agirait là d'une peine simple et relativement brève, sans toute une série de conditions difficiles à remplir. Selon les participants, cette solution peut également leur donner l'impression qu'ils « rendent » quelque chose à la collectivité. Enfin, certains participants ont fait remarquer que le service communautaire peut leur permettre d'acquérir des compétences spécialisées et une expérience précieuses au chapitre de l'emploi.

« J'aimerais mieux faire du travail communautaire, ça vous rend plus fort de toute façon et puis ça vous donne de l'expérience sur le marché du travail. »

« On devrait pouvoir juste faire le service communautaire et redonner quelque chose à la collectivité. »

4.4 Questions relatives à la recherche à venir

Les données tirées des cercles de partage soulèvent plusieurs questions importantes pour la recherche à venir.

  1. Est-il difficile pour les jeunes Autochtones de quitter de leur plein gré une bande organisée ? Si cette démarche n'est pas facile à accomplir, comment le système de justice pénale pour les jeunes peut-il aider les adolescents à quitter les bandes organisées ?
  2. Les politiques actuelles qu'adoptent les établissements qui prévoient les pratiques relatives à la prévention du suicide sont-elles inefficaces ? Si elles le sont, comment peut-on améliorer la manière dont le personnel des établissements de détention traite le cas de jeunes Autochtones sous garde qui font montre de tendances suicidaires ?
  3. Au chapitre des programmes offerts aux détenus, est-ce que les ressources sont affectées de manière inéquitable, favorisant les adolescents autochtones au détriment des adolescentes autochtones ?
  4. Comment le système de justice pénale pour les jeunes peut-il mieux répondre aux besoins des jeunes Autochtones en vue de réduire à leur minimum le nombre d'infractions liées à l'administration de la justice (par exemple, un manquement aux conditions de la probation) ?
  5. Comment les solutions touchant la programmation indiquées par les personnes qui ont pris part aux cercles de partage auraient-elles pour effet la réadaptation des délinquants ?
    1. programmation culturelle améliorée ?
    2. programmes de mentorat ?
    3. programmation continue au sein de la collectivité ?
    4. intervention auprès des familles ?
  6. Dans le cas des jeunes Autochtones, le service communautaire est-il une mesure efficace pour le système de justice pénale pour les jeunes ? Si cette mesure peut être efficace, quelles sont les circonstances appropriées ?
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