La prostitution chez les jeunes : analyse documentaire et bibliographie annotée

4.  Résumé et conclusion

4.  Résumé et conclusion

Au Canada, la prostitution chez les jeunes a suscité beaucoup de préoccupations et de débats au sujet de la signification du commerce du sexe chez les jeunes et de la meilleure façon d’y mettre fin. Par exemple, au début des années 1900, les réformateurs se sont rendu compte que la « traite des blanches » à l’échelle internationale s’était développée et que les jeunes femmes et les enfants pouvaient être incités à se livrer à la prostitution. Des groupes de femmes, des puristes sociaux et des organisations religieuses ont exercé des pressions sur le gouvernement fédéral pour qu’il adopte des lois contre la prostitution et qu’il criminalise le trafic international des jeunes femmes (voir McLaren, 1986). Plus récemment, le Comité Badgley (1984), le Comité Fraser (1985), et le Groupe de travail FPT sur la prostitution (1998) ont présenté de nombreuses constatations et conclusions concernant le commerce du sexe chez les jeunes. En outre, tous les ordres de gouvernement (fédéral, provincial, municipal) ont créé de nombreux rapports, comités, groupes de travail, programmes et initiatives sur la prostitution chez les jeunes. Par ailleurs, les ouvrages en sciences sociales examinent divers débats et questions entourant la prostitution chez les jeunes. La présente analyse documentaire a révélé bon nombre des questions clés relatives à l’incidence de la prostitution chez les jeunes, et elle a soulevé d’importantes questions sur la façon dont nous comprenons le commerce du sexe chez les jeunes et dont nous y faisons face.

Trois thèmes importants ressortent de la littérature: 1) Il s’est produit un changement de perspective : au lieu de considérer les jeunes qui se livrent à la prostitution comme des criminels, on les considère comme des victimes ayant besoin de protection. 2) les facteurs qui amènent un jeune à se prostituer font l’objet d’un vaste débat dans les ouvrages en sciences sociales. 3) D’après la présente analyse documentaire, il semble y avoir un écart considérable entre les politiques et programmes récents concernant le commerce du sexe chez les jeunes (p. ex., les soins de protection) et les principales conclusions présentées dans les comptes rendus de recherche. Un certain nombre de chercheurs ont constaté un écart entre la réalité vécue par les jeunes qui se prostituent et ce que reflètent la littérature et les politiques de l’État.

4.1 Historique et élaboration de la législation

La littérature sur l’historique et l’élaboration de la législation révèle que, depuis la fin des années 1800, les prostituées ont été assujetties à des lois discriminatoires et d’application inégale, quel que soit leur âge. Par rapport aux prostituées, les hommes ayant recours à leurs services et les proxénètes ont bénéficié d’une immunité relative en vertu de la loi.

Malgré les lois discriminatoires sur la prostitution adoptées et appliquées par le passé, il y a des signes de changement. Depuis les années 1990, les discussions et les efforts visant à éliminer la prostitution chez les jeunes ont commencé à porter sur les proxénètes. Les jeunes prostitués ne sont plus accusés d’infractions aux termes de l’article 213 (loi sur la sollicitation) aussi souvent que par le passé. Par ailleurs, les prestataires de services et les membres de la collectivité dans plusieurs administrations canadiennes ont mis en question l’immunité virtuelle dont jouissaient les hommes qui achetaient les services sexuels des jeunes et ils ont exercé des pressions en faveur de la protection des jeunes qui se livrent au commerce du sexe.

Depuis le milieu des années 1990, on s’entend de plus en plus pour dire que les jeunes qui se prostituent sont des victimes de l’exploitation et(ou) de la violence sexuelles plutôt que des délinquants. Dans bien des administrations canadiennes, il y a de nouvelles initiatives visant à protéger les jeunes prostitués victimes d’abus sexuels, et dans certains cas il y a des tentatives pour modifier les lois provinciales sur le bien-être de l’enfance afin de redéfinir la prostitution chez les jeunes comme étant de la violence sexuelle à l'endroit des enfants. Les lois sur les soins de protection adoptées en Alberta (et des lois semblables proposées dans d’autres provinces) constituent l’initiative la plus récente visant à « protéger » les jeunes qui pratiquent le commerce du sexe.

Cependant, malgré les arguments invoqués au sujet de la nécessité de protéger les jeunes contre les hommes qui achètent leurs services, ce sont les jeunes qui continuent d’être détenus et punis sous le couvert de la protection. Plusieurs chercheurs mettent en question l’utilité du cadre de victimisation en faisant état de la difficulté de décontextualiser la décision de se prostituer. Pheterson (1996) fait valoir que les discours protectionnistes sont des euphémismes pour remplacer le mot « contrôle » : le contrôle se dissimule sous des termes comme « protection », « prévention », « réadaptation » et « réinsertion sociale » des « victimes », mais le message se résume toujours à l’interdiction de l’autodétermination. Brock (1998, p. 133) estime que l’accent mis sur la victimisation amoindrit les discussions sur les conditions qui font de la prostitution un choix pour certaines jeunes femmes et certains jeunes hommes (p. ex., les emplois peu rémunérés pour les jeunes, le manque de possibilités de s’instruire).

4.2 Les ouvrages en sciences sociales

Il y a un certain débat dans la littérature en sciences sociales concernant l’association entre la violence physique et sexuelle subie pendant l’enfance et le fait de se prostituer par la suite. À partir du rapport du Comité Badgley (1984), on a soulevé plusieurs questions au sujet de la nature et de la prévalence des précurseurs de la prostitution chez les jeunes. Pour certains chercheurs, il existe des données selon lesquelles les prostitués ont subi plus de violence physique et sexuelle dans leur milieu familial pendant leur enfance que les non-prostitués. D’autres chercheurs ont mis en question le lien entre la violence subie par l’enfance et la prostitution.

Malgré les désaccords, il est possible de définir le processus général que suivent les jeunes qui commencent à se prostituer :

  1. De nombreux jeunes prostitués ont fait une fugue ou ont été « chassés » à un jeune âge de leur domicile qu’ils ont décrit comme un milieu intolérable, parce qu’ils étaient souvent victimes de violence physique, sexuelle ou psychologique.
  2. Beaucoup de jeunes prostitués masculins font une fugue pour échapper à la discrimination fondée sur leur orientation sexuelle. À cet égard, la violence familiale et le dysfonctionnement de la famille amènent certains jeunes à quitter leur foyer  (voir Lowman, 1987).
  3. Après avoir pris la décision de faire une fugue, de nombreux jeunes prostitués sont attirés par le style de vie de la rue parce qu’ils veulent être autonomes et obtenir de l’argent.
  4. En raison de la pauvreté des jeunes de la rue (c.-à-d. faibles niveaux d’études, employabilité limitée, chômage et services inadéquats) et de la demande constante (masculine) de services sexuels, la prostitution semble constituer une solution de rechange acceptable pour certains d’entre eux.
  5. Ce ne sont pas tous les jeunes prostitués qui ont été victimes de violence physique et sexuelle pendant leur enfance (par ailleurs, les jeunes victimes de violence sexuelle ne deviennent pas tous des prostitués). Cependant, selon les données, il y a un lien étroit entre la violence physique et sexuelle subie pendant l’enfance, le fait de faire une fugue, la pauvreté et le fait de se prostituer par la suite.

On ne peut pas comprendre et discuter les précurseurs de la prostitution chez les jeunes sans tenir compte des facteurs structurels généraux qui contribuent au commerce du sexe chez les jeunes, c'est.-à-dire la socialisation sexuelle des hommes, l’oppression des jeunes, les structures d’emploi des jeunes et les questions de sexe, de race et de classe. Comme Brock (1998, p. 141) le soutient, « le commerce du sexe continuera d’être une option viable pour les femmes, en particulier les femmes de la classe ouvrière, tant qu’elles toucheront un salaire inégal et qu’elles bénéficieront de piètres perspectives d’emploi, qu’elles feront l’objet d’une répartition par filières défavorable, qu’elles feront face à un coût de la vie élevé et qu’elles recevront des services inadéquats, comme les services de garderie, et qu’elles n’auront pas la liberté de déterminer combien d’enfants elles auront et le moment de les avoir ». De même, Lowman estime que la prostitution chez les jeunes résulte d’une structure de pouvoir basée sur le sexe qui alimente la demande de services sexuels par les hommes et contribue à la pauvreté des jeunes prostitués (Lowman, 1992). « En fin de compte, pour résoudre le problème de la prostitution juvénile, il faudra transformer la socialisation sexuelle des hommes dans le cadre d’un système diversifié de formes familiales et trouver une solution à la marginalité des jeunes, en particulier les jeunes filles, sur le marché du travail » (Lowman, 1987, p. 111). À cet égard, il faut transformer la forme actuelle de la prostitution en mettant en question les conditions sociales qui font de la prostitution un choix favorable chez certains jeunes (Brock, 1998; Sullivan, 1992).

4.3 Écarts

L’examen général de la littérature révèle un écart entre les réponses (judiciaires et extrajudiciaires) au commerce du sexe chez les jeunes, d’une part, et les constatations et discussions dans les comptes rendus de recherche, d’autre part, entre la réalité vécue par les jeunes prostitués et les conclusions de la plupart des ouvrages, d’une part, et les approches actuelles adoptées dans de nombreuses initiatives stratégiques récentes, d’autre part.

La comparaison de l’historique de la législation sur la prostitution et de l’application de celle-ci (chapitre 1) et des constatations et débats dans les ouvrages en sciences sociales (voir le chapitre 2) montre que les résultats des recherches ont eu peu d’effet sur bon nombre des politiques adoptées en matière de commerce du sexe chez les jeunes. Par exemple, la littérature n’a pas recommandé l’instauration de soins de protection à titre de possibilité d’action viable afin de protéger les jeunes prostitués ou de réduire le commerce du sexe chez les jeunes – sauf deux comités gouvernementaux mandatés pour examiner la possibilité d’établir des soins de protection. Fait intéressant, les ouvrages recensés contestent le discours sur la victimisation qui sous-tend les stratégies récentes en matière de soins de protection (par exemple, voir Pheterson, 1996; Brock, 1998, O’Neil, 2001). Parmi les autres exemples d’écart figurent l’écart entre les conclusions du Comité Fraser et la présentation de la loi sur le racolage, et entre la recherche sur la violence à l’endroit des prostitués et les politiques et les initiatives visant à éliminer la prostitution de certains secteurs.

L’écart entre le manque de recherche axée sur les jeunes et les politiques qui permettent aux jeunes prostitués d’avoir voix au chapitre est peut-être ce qui suscite le plus de préoccupations. Même s’il y a de plus en plus d’ouvrages qui font état du point de vue des jeunes (par exemple, voir O’Neil, 2001; Biesenthal, 1993; McIntyre, 1999), ceux-ci s’estompent par rapport aux études sur les caractéristiques des jeunes prostitués (ou les recherches à leur sujet). En outre, il y a de plus en plus de rapports gouvernementaux qui traitent des « consultations » auprès des jeunes prostitués dans le cadre de leur mandat (p. ex., Colombie-Britannique, 2000, Secure Care Working Group, 1998; Task Force on Children Involved in Prostitution, 1997). Cependant, la plupart de ces documents ne permettent pas aux jeunes d’exprimer vraiment leurs besoins et de faire part de leurs idées sur la façon d’aborder le commerce du sexe chez les jeunes. En raison de cet écart, les jeunes ne disposent pas de moyens adéquats pour indiquer les initiatives stratégiques et les politiques qui ont une incidence sur la réalité qu’ils vivent.

4.4 Recommandations concernant les travaux de recherche futurs[15]

Le manque de données des ouvrages recensés donne lieu à plusieurs idées de travaux de recherche futurs.

  • Les études devraient évaluer les modifications législatives et les pratiques en matière d’application de la loi visant les proxénètes et les hommes qui achètent les services sexuels des jeunes, c’est-à-dire l’incidence de l’application (ou de la non-application) de ces lois sur la prostitution chez les jeunes. En particulier, il faudrait entreprendre des recherches pour examiner les difficultés d’application du paragraphe 212(4) du Code criminel.
  • La littérature fait état des préoccupations de plus en plus vives que suscitent les hommes qui achètent les services sexuels des jeunes. Toutefois, il y a eu peu de recherche sur l’aspect demande (par les hommes) du commerce du sexe chez les jeunes; il faut poursuivre les recherches pour comprendre pourquoi des hommes achètent les services sexuels de jeunes, et sur l’efficacité des politiques actuelles utilisées pour confronter les clients masculins.
  • La nécessité d’évaluer l’efficacité des initiatives comme les soins de protection et d’autres programmes récents concernant le commerce du sexe chez les jeunes.
  • Il y a peu de recherches sur les caractéristiques particulières de la prostitution chez les jeunes Autochtones. Il faut encourager l’accroissement de la recherche dans ce domaine pour résoudre le problème de la surreprésentation des Autochtones dans le milieu de la prostitution.
  • Il faut accroître les recherches pour comprendre la nature et l’étendue du trafic international de jeunes femmes à des fins de prostitution.
  • Même si nous en connaissons beaucoup sur les facteurs menant à la décision de se prostituer, il y a peu de recherches sur le processus menant à l’abandon du commerce du sexe.
  • Il y a peu de travaux de recherche qui incorporent les points de vue des jeunes prostitués. Dans le cadre des futurs travaux, il faudrait demander aux prostitués quel rôle, s’il y a lieu, la loi et les services sociaux devraient jouer pour aborder le commerce du sexe chez les jeunes et s’ils ont besoin à leur avis d’une « protection »; dans l’affirmative, quelles mesures devraient être prises ?
  • Enfin, dans le cadre des travaux de recherche concernant la prostitution chez les jeunes, il faudrait faire appel à une approche intégrée pour examiner le contexte social et politique général (c.-à-d. la socialisation sexuelle des hommes, l’oppression des jeunes et la structure des emplois) qui donne lieu au commerce du sexe chez les jeunes. Il faut entreprendre des travaux de recherche portant sur le contexte social général pour élaborer des stratégies concernant les relations de pouvoir actuelles qui font de la prostitution une option viable pour certains jeunes.

[15]  En plus d’être fondées sur les ouvrages examinés dans ce rapport, les recommandations de cette section proviennent des priorités en matière de recherche que Lowman et McIntyre ont définies pour le ministère de la Justice du Canada, Division de la recherche et de la statistique (2001 – à paraître).

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