Les victimes de la traite des personnes : Points de vue du secteur communautaire canadien

3. Résultats

Dans la présente section, les réponses des participants aux questions d’entrevue sont réparties en deux grandes catégories : 1) les caractéristiques de la traite des personnes, selon l’expérience des groupes communautaires, 2) les services offerts ou nécessaires pour les victimes de la traite des personnes au Canada, ainsi que les lacunes et obstacles systémiques actuels.

3.1 Caractéristiques de la traite des personnes

3.1.1 Définir la traite des personnes

Les répondants ont été invités à définir la traite des personnes afin de vérifier leur compréhension de ce qui constitue de la traite des personnes et d’établir un cadre d’analyse commun. On a confirmé que la plupart des groupes intervenant dans ce dossier étaient au courant de la définition adoptée par les Nations Unies; certains en font une interprétation large, alors que d’autres en contestent la possibilité d’application à des situations particulières. Bien que variées et parfois dépendantes du travail de l’organisme, les définitions de travail utilisées par les répondants étaient conformes sous un ou plusieurs aspects au Protocole de l’ONU sur la traite des personnes. Les répondants ont situé la traite des personnes au confluent du déplacement, de la contrainte et de l’exploitation.

Les travailleurs ont parfois fait référence à la définition à deux paliers adoptée par l’Alliance globale pour l’élimination du trafic de femmes (GAATW), dont ils appréciaient la distinction entre les diverses étapes de la traite des personnes : le recrutement, le transit et le point de destination. Dans cette optique, la traite des personnes peut impliquer de l’exploitation à une ou plusieurs de ces trois étapes, comme l’exprime la réponse ci dessous :

Donc il y a plusieurs choses : il y a les conditions migratoires, la condition dans laquelle la personne est dans son pays d'origine, les conditions de transport, et les conditions de vie et de travail à son point de destination. Tout ça peut être différent. Autrement dit, une personne peut être travailleuse du sexe en Roumanie, avoir une trajectoire migratoire ou, à travers son transport au Canada, elle va avoir été leurrée ou pas, voyager dans des conditions horribles ou pas et arriver au Canada et travailler dans l'industrie du sexe ou pas.

Les intervenants actifs dans le cadre du Programme concernant les aides familiaux résidants (PAFR) Note de bas de la page 1 ont indiqué que, malgré l’existence possible de pratiques de travail forcé et proches de l’esclavage dans le pays de destination, il peut être difficile, dans certaines situations, d’identifier l’exploitation aux étapes du recrutement et du transport. On a également signalé que la dimension des rapports de sexe était primordiale à la compréhension de la traite des personnes et que même les cas de simple travail forcé pouvaient également présenter un élément d’exploitation sexuelle.

Quelques répondants ont choisi d’éviter le recours à une définition donnée, en raison du caractère individuel de chaque cas de traite des personnes – qui y est sujet, par qui, comment et à quelle fin. Pour eux, la complexité du phénomène démentait une définition uniforme et les définitions strictes de la traite des personnes pouvaient nuire à une intervention efficace. Certains intervenants choisissent plutôt d’aborder les problèmes au cas par cas, et ils rencontrent habituellement les victimes dans le travail qu’ils mènent dans d’autres dossiers : revendications de statut de réfugié, travail de rue, éducation sanitaire et surtout dans les grands enjeux liés à la violence faite aux femmes. Quelques répondants préféraient ne pas appeler « victimes » les gens faisant l’objet de la traite des personnes, en parlant plutôt comme des individus ayant besoin d’aide.

Tous les répondants ont reconnu que la migration internationale et les déplacements étaient des éléments inhérents de la définition de la traite des personnes. Le fait d’être éloignées de chez elles, privées de leur système social familier et d’éventuels appuis sociaux, était perçu comme un facteur important de la vulnérabilité des personnes à la contrainte et à l’exploitation. À prime abord, la traite des personnes à l’intérieur du pays n’était pas perçue comme faisant partie du problème, à moins que les répondants ne soient directement impliqués auprès de cette population. Les groupes de Vancouver, et surtout ceux de Winnipeg, étaient les plus au fait de ce problème de traite de personnes au pays, notamment parmi les femmes et les jeunes filles autochtones.

Certains répondants ont contesté l’importance relative de la contrainte dans le déplacement des personnes. Pour eux, bon nombre des personnes qui étaient devenues en bout de ligne victimes de la traite des personnes cherchaient effectivement à migrer mais s’étaient retrouvées par inadvertance dans une situation d’exploitation échappant à leur contrôle.

L’exploitation est considérée par la majorité des répondants comme un élément clé de la définition de la traite des personnes. Dans le cas de la traite internationale, beaucoup de répondants ont mentionné qu’il pouvait y avoir exploitation même si des visas d’immigrant légaux étaient utilisés pour entrer au pays, comme dans le cas du visa d’aide familial résidant ou d’autres visas de travailleur temporaire. Dans le cas de la traite de personnes à l’intérieur même du pays, les répondants ont décrit les déplacements comme imposés soit par les trafiquants, soit par les conditions de vie de l’éventuelle victime :

Bien sûr nous rencontrons beaucoup de femmes autochtones, Inuits, dans notre travail. Est ce qu'elles sont victimes de trafic parce qu'elles ont envie de venir à Montréal ? Est ce qu'elles fuient les réserves indiennes parce que les conditions de vie sont dégueulasses ? Parce qu'elles y subissent de la violence, des abus de toutes sortes ? Elles prennent la chance de venir à Montréal puis là cela se passe moins bien…

Certains répondants ont décrit les trafiquants comme exerçant une contrainte physique, psychologique et économique sur leurs victimes. Les formes de contrainte physique mentionnées par les répondants allaient du kidnapping pur et simple (presque exclusivement exercé sur des mineurs) à la violence physique et aux menaces de violence physique contre la victime et sa famille. La contrainte psychologique incluait la création d’un sentiment factice d’ « amour » chez les victimes, en procédant par mensonge et tromperie et en sapant l’autonomie de la victime :

Les questions d'abus et de pouvoir ne sont pas faciles à régler. Les dynamiques sont compliquées. Les gens peuvent souffrir du syndrome de Stockholm. Note de bas de la page 2 Certaines vivent des dynamiques qu'elles ont déjà vécues. Ce sont des dynamiques compliquées car il a beaucoup de désir d'être reconnue aux niveaux amoureux et social. Les gens qui encouragent l'exploitation sont généralement assez au courant et habiles pour utiliser les failles chez les personnes, beaucoup de gens qui ont une fragilité émotive (…) ou qui peut être développée. Ce sont des gens isolés, mal informés.

Au plan économique, les trafiquants enchaînent souvent leurs victimes au moyen de dettes énormes, assorties de lourdes conséquences en cas de non paiement, Note de bas de la page 3 ou leur font des promesses de prospérité à venir. Dans le cas des victimes internationales, les menaces de dénonciation aux autorités d’immigration constituent un autre instrument de contrôle. Dans le cas de la traite pratiquée au pays, l’exploitation de dépendances existantes et la création de nouvelles dépendances sont un facteur important. De plus, beaucoup de trafiquants utilisent la menace de sanctions criminelles comme façon de garder leurs victimes sous contrôle. Par exemple, on dira à celles ci qu’elles seront emprisonnées si la police les découvre.

Les répondants avaient de la difficulté à distinguer clairement la traite des personnes d’autres formes d’abus et d’exploitation, les cas de travail forcé ou d'ateliers clandestins, par exemple. Pour beaucoup de répondants, notamment les organisations de femmes et les intervenants auprès des victimes de la traite à l’intérieur du pays, la principale forme d’exploitation pratiquée dans la traite des personnes se produit dans le commerce du sexe. Mais alors que certains répondants établissaient un lien direct entre l’exploitation survenant dans le commerce du sexe et la traite des personnes, d’autres insistaient pour dire que le travail effectué dans le commerce du sexe ne constituait pas en soi une situation abusive. Les intervenants auprès des personnes immigrantes ou réfugiées ont une perspective plus vaste de l’exploitation, qui inclut le travail domestique, les soins aux enfants ou aux aînés, le mariage forcé, le travail forcé ou l’emploi confinant à l’exploitation dans des entreprises familiales, des restaurants, des entreprises agricoles et l’industrie légère.

3.1.2 Victimes de la traite des personnes rencontrées par les répondants

Les répondants ont été invités à dresser un profil des victimes de la traite des personnes rencontrées dans le cadre de leur travail. On leur a demandé de préciser les caractéristiques des victimes : ce qui les rend vulnérables à la traite des personnes, leurs modes de recrutement, de transit et d’exploitation au point de destination, ainsi que les incidences à plus long terme pour les victimes. Les répondants ont dit avoir rencontré, en moyenne, 10 victimes de traite des personnes par organisation au cours des dernières années Note de bas de la page 4.

En règle générale, la plupart des victimes de la traite rencontrées par les répondants étaient des femmes et des jeunes filles de divers âges et origines ethniques.

Les victimes de la traite internationale des personnes arrivent de divers pays. Les nationalités asiatiques et est-européennes Note de bas de la page 5 étaient les plus courantes parmi les personnes rencontrées, mais des victimes provenaient aussi du Moyen Orient, d’Afrique, d’Amérique latine et des Antilles.Note de bas de la page 6 À Vancouver, on a surtout fait état de victimes asiatiques, en provenance notamment de la Chine et des Philippines. À Toronto, l’Europe de l’Est et l’Amérique Latine étaient les régions d’origine les plus courantes. Montréal présentait une grande diversité de pays d’origine, alors que les groupes de Winnipeg intervenaient plus souvent dans des situations de traite des personnes à l’intérieur du pays, impliquant des femmes autochtones.

Pour ce qui est de la traite des personnes à l’intérieur du pays, les réserves situées au Nord de la Colombie Britannique, des Prairies et du Québec étaient les régions sources les plus souvent citées, mais les répondants ont fait valoir la vulnérabilité élevée à la traite des personnes des jeunes en fugue et des femmes pauvres isolées pour d’autres raisons, dans toutes les régions du pays. Comme l’a indiqué une des personnes interviewées :

Même les garçons et les filles qui partent de chez eux au Canada (…) ils abandonnent l’école et se retrouvent dans les grandes villes du Canada. Dans ces cas là, on voit ces personnes être ciblées même au Canada, parce qu’il y a des prédateurs qui guettent précisément ce genre de personnes qui sont dans le besoin, les mineurs et les immigrants, par exemple.

Selon l’expérience des répondants, la majorité des victimes de la traite de personnes provenant du Canada sont des Autochtones, et particulièrement des jeunes femmes autochtones. Très peu de répondants ont parlé de la traite intérieure de personnes immigrantes, une fois celles ci arrivées au Canada, bien qu’on ait mentionné l’existence de déplacements de Vancouver vers l’intérieur ou la partie nord de la Colombie Britannique (C.-B.) pour des mariages forcés, le commerce du sexe et le travail agricole.

À Winnipeg, les répondants d’organisations autochtones et non autochtones ont signalé que les victimes de la traite étaient habituellement des Autochtones avec ou sans statut Note de bas de la page 7, issues de collectivités rurales et urbaines et dont certaines avaient vécu à Winnipeg toute leur vie. Les répondants ont fait ressortir que les victimes de la traite de personnes que rencontraient les organismes de Winnipeg avaient migré des réserves à la ville et étaient des femmes ou des transgenres vivant en tant que femmes. C’est à la fois le trajet migratoire et l’exploitation sexuelle qui en font des victimes de la traite des personnes.

En règle générale, peu de données officielles sont recueillies, et les caractéristiques des clientèles desservies par chaque organisme présentent des différences assez marquées. Par exemple, les organisations liées au PAFR aident particulièrement les femmes qui arrivent des Philippines, les associations à caractère ethnique interviennent surtout auprès des membres de leur propre ethnie, et des groupes spéciaux peuvent se former autour de problèmes ponctuels comme l’arrivée des « boat people » chinois. Note de bas de la page 8 Voilà pourquoi les origines nationales précitées ne reflètent pas nécessairement leurs véritables statistiques d’occurrence dans une ville donnée.

Au plan de l’âge et du sexe, la plupart des victimes rencontrées par les répondants étaient des femmes âgées entre la vingtaine et la fin de la quarantaine. Toutefois, on rapporte que certaines victimes ont moins de 18 ans et peuvent être aussi jeunes que 7 ans dans le cas d’enfants autochtones souffrant de toxicomanie. Des répondants des Prairies et de l’Ontario ont aussi signalé la traite d’enfants à des fins d’exploitation sexuelle ou d’adoption. Des adolescentes peuvent falsifier leur âge pour obtenir un visa de travail temporaire. Dans le cas de la communauté de Bountiful (C. B.), Note de bas de la page 9 les répondants croient que des filles qui semblent avoir entre 13 et 24 ans font l’objet d’une traite des personnes qui origine des États Unis et de l’intérieur du Canada. Il existe peu de données sur l’implication de garçons qui, aux dires de certains répondants, peuvent être surtout liés au monde de la prostitution homosexuelle.

Le genre, la pauvreté, la crise sociale, l’éducation, l’âge, l’isolement social, les toxicomanies et l’alcoolisme ont été cités par les répondants comme autant de facteurs créant la vulnérabilité à la traite des personnes. La pauvreté a souvent été liée à l’inégalité économique mondiale et l’isolement social a été attribué à des conditions comme des troubles familiaux, des antécédents d’agression sexuelle et des problèmes de santé mentale. On a insisté sur l’impossibilité de sous estimer le rôle joué par la consommation de drogue. Les répondants travaillant dans le dossier de la traite des personnes à l’intérieur du pays ont mis l’accent sur la situation particulière des communautés autochtones du Canada. Il est clair qu’un passé d’exploitation coloniale et de racisme a aggravé les risques de marginalisation des gens de ces communautés.

Dans le cas de la traite internationale, la pauvreté a été citée par la presque totalité des répondants comme la principale source de vulnérabilité à la traite des personnes. La pauvreté et le manque de débouchés affectent particulièrement les femmes dans leurs pays d’origine, ce qui les pousse à chercher des débouchés ailleurs. Les répondants de chacune des villes ont indiqué que ces facteurs sociostructurels attisaient la traite des personnes dans les pays en voie de développement.

C’est vraiment la pauvreté, vous savez? Je veux dire : pour quelle autre raison? Bon, peut être une idée illusoire de l’aventure, Mais là encore, il s’agit de pauvreté. C’est vraiment la pauvreté. La plupart des femmes que nous avons rencontrées ne nous disent vraiment pas autre chose pour expliquer ce qu’elles font maintenant ou comment elles en sont venues là. C’était par nécessité. Elles voulaient aider leur famille, dans la plupart des cas. C’est particulièrement vrai lorsqu’on parle aux femmes originaires d’Asie. Je remarque que cela revient comme un leitmotiv : « Aider ma famille, gagner de l’argent pour ma famille, etc. »

Les répondants ont indiqué que la capacité d’obtenir un visa pour entrer au Canada comme danseuse exotique ou dans le cadre du PAFR était extrêmement attrayante dans ce genre de contexte, ce qui avait pour effet de favoriser la traite des personnes en rendant beaucoup de gens, dépourvus d’autres choix, vulnérables à la tromperie et à l’exploitation. Ces programmes offrent aux trafiquants la possibilité d’attirer beaucoup de femmes vulnérables dans une situation où elles peuvent devenir victimes de la traite des personnes.

De façon similaire, les personnes interviewées ont indiqué que les victimes de la traite de personnes pratiquée à l’intérieur du pays étaient susceptibles de l’être en raison de l’appauvrissement économique et du manque de débouchés dans leurs collectivités. Ces personnes étaient parfois séduites par des représentations média ou des descriptions anecdotiques de la vie en ville. Les régions urbaines exercent beaucoup d’attirance sur les jeunes Autochtones vivant dans des collectivités adjacentes aux grandes villes ainsi que sur les jeunes des communautés nordiques.

Les personnes peuvent être également amenées à se déplacer en quête d’instruction ou d’emploi. Dans les cas de traite de personnes à l’intérieur du pays, bien des jeunes provenant des régions isolées viennent d’abord en ville faute d’accès à des ressources pédagogiques suffisantes dans leur propre communauté. Une fois arrivés, leur manque d’aptitudes à l’emploi et leur peu d’expérience de la vie en contexte urbain ont pour effet d’accroître leur vulnérabilité à la traite des personnes.

3.1.3 Processus de la traite de personnes

Les répondants ont également été invités à décrire le processus de traite des personnes auquel leur travail les avait exposés, y compris le recrutement, le transit et les modes d’exploitation, selon qu’il s’agissait de la traite internationale ou nationale des personnes.

Dans l’ensemble, les participants à l’étude ont fait état d’une vaste gamme de techniques utilisées dans le recrutement de victimes. À l’échelle internationale, on avait recours à des agences d’emploi, des agents de recrutement, des contacts personnels et des annonces de journal. À l’échelle nationale, les trafiquants semblaient plus souvent miser sur l’établissement d’un rapport personnel et d’une dépendance chez la victime.

Au plan international, des agences de placement et des consultants en immigration illégitimes et peu scrupuleux semblent faire particulièrement problème aux Philippines, où ils recrutent des personnes pour être exploitées au Canada en jouant la carte du PAFR :

Ces agences de recrutement s’organisent parfois pour que leurs victimes entrent au Canada à l’aide de visas réservés au personnel diplomatique étranger ou comme touristes. Les agences de recrutement et les consultants en immigration étaient des acteurs clé dans la traite de personnes pour du travail domestique; des agences de liaison organisaient parfois la traite sous la forme de mariages par correspondance.

Des agences de placement illégitimes servent également au recrutement du commerce du sexe, atteignant leurs victimes au moyen d’annonces imprimées et radiodiffusées, ainsi que par bouche à oreille, en promettant des emplois à l’étranger dans l’industrie des services. Cela se fait surtout par le biais des circuits et des lieux de prostitution internationale, que n’importe qui peut apprendre à connaître et utiliser. On a indiqué que des clubs américains et canadiens étaient en communication. Ils communiquaient également avec des clubs et de soi disant « agences de placement » en Europe centrale et en Europe de l’Est. Des groupes criminels asiatiques et russes ont été identifiés comme acteurs clés de ce genre de trafic. Les principaux réseaux de traite des personnes sont basés à l’étranger mais on nous dit qu’ils sont reliés à des réseaux actifs au Canada. Selon certains répondants, il s’agit de nouveaux réseaux, non reliés aux formes traditionnelles de crime organisé.

Que ce soit à l’échelle internationale ou nationale, les trafiquants approchent, aux dires des répondants, des gens qui semblent vulnérables et leur offrent des emplois, des occasions ou l’accès à des programmes d’éducation. Une fois l’approche effectuée et la conversation engagée, le trafiquant « informe » la victime au sujet du Canada, des « aubaines » et « services gratuits » qu’elle y trouvera et des occasions de gagner de l’argent, acquérir des biens matériels et échapper à la pauvreté. Les jeunes femmes se voient offrir des emplois comme serveuses ou coiffeuses; elles en parlent à leurs parents et la famille fournit la somme réclamée par le trafiquant, qui s’occupe de tous les documents de voyage.

Les victimes sont parfois dirigées vers le trafiquant par des amis ou des parents, qui peuvent connaître ou non ses intentions. On verra souvent des familles vendre tout ce qu’elles possèdent pour payer le voyage d’un de ses membres, dont elles n’entendront plus jamais parler, ce qui jette toute la famille dans l’extrême pauvreté. Dans d’autres cas, des agents qui opèrent dans des régions rurales ou des villages peuvent kidnapper des enfants et les remettre à des réseaux plus vastes qui en font l’exploitation. Les trafiquants maintiennent cette exploitation de leurs victimes par le contrôle et la contrainte, ajoutant ainsi à leur vulnérabilité :

Comme certaines personnes croient qu’elles trouveront un emploi ici, la famille vend sa terre et ses bijoux. Ces gens là vendent tout ce qu’ils possèdent pour trouver l’argent à verser pour le voyage. Puis, les gens perdent tout et ne reçoivent même pas de nouvelles de la personne qui arrive ici. C’est à la pauvreté qui règne là bas que l’on doit de telles conditions. La plupart de ces personnes ne retournent pas chez elles. Leurs vies sont sacrifiées. Elles sont assassinées. Ce sont tous des aspects de la traite des personnes.

Les agents de recrutement ou « consultants en immigration » vont aussi dans les bars, dans les lieux du commerce du sexe et dans les cafés des villages et des villes défavorisées pour y chercher des femmes et les impliquer dans diverses formes d’exploitation sexuelle. Les éventuelles victimes sont rencontrées dans les lieux publics. La plupart de ces recruteurs sont des hommes, même s’il s’y trouve aussi des femmes ayant une expérience du commerce du sexe.

D’autres genres de trafiquants signalés par les répondants sont des barons de la pègre et des fonctionnaires qui, à l’étranger, se font soudoyer et fournissent des passeports. Le mensonge, la manipulation et le chantage font souvent partie du processus de recrutement, les trafiquants disant aux victimes : « Je vais t’emmener là bas, mais il faut que tu me rembourses ce service. » Cet élément joue aussi bien dans le recrutement pratiqué au Canada que dans sa version internationale.

Au Canada, les répondants indiquent que le recrutement se fait dans les abribus et les terminus, dans les centres d’achat et les villages. Les relations personnelles semblent être le mode principal de recrutement, beaucoup de victimes étant attirées hors de leur ville natale par des « chums » qui les conduisent ensuite dans un réseau de traite. L’ordinateur a également été mentionné comme nouvel outil utilisé pour attirer des personnes plus jeunes.

Au Canada, la traite des personnes est surtout contrôlée par les gangs de motards. Elle implique aussi, à moins grande échelle, des individus, des réseaux de pédophiles et des petites entreprises pratiquant le commerce des drogues et du sexe. En Colombie Britannique et dans l’État de l’Idaho, des extrémistes mormons sont associés à la traite de jeunes filles et de femmes pour des mariages dans des communautés polygames.

La plupart des intervenants interrogés disposaient de peu de renseignements sur les modes et les itinéraires de transport dans la traite des personnes. Pour ce qui est de la traite internationale, la principale distinction semble être la possession ou non par la victime de documents légitimes d’entrée au Canada. Celles qui avaient des visas ou pour qui aucun visa n’était requis sont arrivées directement par avion au Canada. Lorsque des visas ont été émis, c’était habituellement dans le cadre du PAFR ou des visas de travail temporaire, notamment pour les danseuses exotiques. Les victimes ayant de faux papiers ou entrées au Canada en clandestinité ont suivi des itinéraires plus indirects, combinant divers modes de transport. À l’intérieur du Canada ou entre le Canada et les États Unis, le transport semble surtout se faire par voiture ou par autobus.

Des répondants nous ont communiqué divers comptes rendus anecdotiques issus de victimes de la traite des personnes :

  • Des victimes roumaines sont amenées par camion à un pays méditerranéen, d’où elles prennent des cargos pour l’Afrique ou des avions vers un pays européen où un fonctionnaire peut être soudoyé pour les laisser entrer. L’Italie et la Grande Bretagne sont d’importants points de transit. Une fois dans ces pays, il est plus facile d’obtenir un visa d’entrée au Canada. Après leur arrivée au Canada, les victimes peuvent rester au pays ou être transportées illégalement aux États Unis.
  • Les victimes qui restent au pays sont souvent « vendues » à des trafiquants dans une autre ville, après un certain temps – par exemple, une fois atteint l’âge de 18 ans, quand les jeunes filles sont considérées comme vieilles. Les filles subissent souvent une rotation entre Winnipeg, Vancouver et Calgary pour éviter de demeurer longtemps au même endroit.
  • Les victimes originaires d’Afrique transitent souvent par l’Allemagne ou l’Italie, tandis que celles venues des Philippines passent habituellement par Hong Kong ou Singapour.

La traite des personnes à l’intérieur du pays est un problème croissant au Canada :

Nous voyons bien sûr des femmes autochtones attirées du Nord, ainsi que des jeunes femmes venues de toutes les provinces. Et il est arrivé que des Américaines soient amenées dans le circuit. Je l’ai constaté à mon centre. D’autres centres ailleurs au pays accueillent des femmes qui traversent la frontière américaine mais aussi des femmes qui migrent des régions rurales vers les régions urbaines. Nous nous occupons aussi de femmes envoyées dans le circuit qui relie Toronto, Montréal et New York, Seattle, Vancouver, Edmonton, tous ces circuits de traite commerciale des personnes. Mais il y a aussi beaucoup de circulation entre Vancouver et New York et entre des centres du Nord comme Prince Rupert et Vancouver. Donc, oui nous sommes au courant de certains circuits.

Des répondants des provinces de l’Ouest ont soulevé une préoccupation réelle en disant qu’un corridor nord sud de traite des personnes émergeait et prenait de l’ampleur en Alberta. On a fait valoir que le Manitoba constituait un point crucial dans la traite des jeunes Autochtones et que des femmes autochtones étaient transportées à la fois le long de la côte du Pacifique, entre le Canada et les États Unis, et à travers le Canada. Des travailleurs ayant l’expérience du commerce du sexe indiquent qu’un certain nombre de femmes et d’enfants autochtones sortent du Canada dans le cadre de la traite des personnes, aboutissant au Japon, au Mexique ou ailleurs.

Selon les personnes interviewées, la traite des personnes piège souvent les victimes dans une relation de servitude pour dette. Elles sont amenées au Canada et contraintes à payer de 5 000 à 10 000 dollars US, en plus des coûts de billets d’avion, des droits exigés pour les services d’immigration, des cours de formation, etc. Tant que cette dette n’est pas remboursée, ce qui peut exiger plus de vingt ans, les créanciers des victimes leurs imposent des conditions d’exploitation extrême (heures de travail, salaire, santé et sécurité). Un de nos répondants a décrit cette exploitation comme suit :

Oui, de l’esclavage. Comme le fait de les faire travailler vingt quatre heures par jour, sept jours par semaine, sans les payer. Ils les traitent comme des machines. Ils n’ont aucun sentiment… Ces femmes sont sensées ne jamais tomber malades. Même si elles le sont, elles doivent travailler.

Bon nombre des victimes identifiées par les répondants travaillaient dans le commerce du sexe comme danseuses de cabaret, strip teaseuses ou prostituées sur la rue, dans des maisons closes, des bordels ou des salons de massage. Mais on a également signalé que des victimes de la traite des personnes étaient employées domestiques, travaillaient dans des restaurants ou des fabriques de vêtements, vendaient de la drogue ou faisaient du travail de ferme. Certaines femmes vivaient des mariages forcés ou étaient exploitées dans le cadre de mariages par correspondance. Même si les femmes étaient pour la plupart identifiées comme victimes de la traite sexuelle, des répondants nous ont prévenues contre l’impression fausse qu'il n’existe pas de traite de personnes à d'autres fins. Toutefois, les personnes exploitées dans d’autres contextes de travail peuvent être moins susceptibles d’être interceptées par les autorités, moins portées à se percevoir comme victimes et moins susceptibles d’être considérées comme telles par les fournisseurs de services.

On a également constaté une corrélation entre la traite des personnes et de grands événements publics, comme le cas des femmes qui auraient été amenées à Vancouver d’ailleurs au Canada à titre de travailleuses du sexe pour de la prostitution forcée durant Expo 86. Certaines personnes sont préoccupées que les Jeux Olympiques d’hiver de 2010 ne donnent lieu à une autre importation en masse.

Ce qui arrive aux victimes de la traite des personnes à leur sortie des services communautaires semble dépendre du niveau de marginalisation des victimes. Des répondants mentionnent que les femmes amenées à la prostitution par la traite des personnes et qui y échappent trouvent parfois de l’emploi auprès d’organisations comme Prostitution Alternatives Counselling and Education (PACE) ou Prostitutes Empowerment Education and Resource Society (PEERS), qui essaient d’aider d’autres femmes à quitter les mêmes situations d’exploitation.

Dans d’autres cas, le niveau d’exploitation a été si extrême – au plan de la santé psychologique et physique – que les victimes n’arrivent pas à se rétablir. Les répondants de Vancouver, notamment, ont parlé du quartier Downtown Eastside comme le point d’aboutissement de femmes ayant subi une exploitation terrible dans le cadre de la traite des personnes à l’intérieur du pays et qui vivent présentement avec la dépendance à l’alcool et aux drogues, le VIH, le sida ou l’hépatite C. Ces femmes succombent prématurément à leurs médiocres conditions de travail, aux violences qu’elles vivent ou à de graves problèmes de santé. Des exemples semblables ont été cités dans les autres villes pour les cas de victimes issues de la traite internationale des personnes. Les répondants ont également parlé des problèmes de santé mentale qui résultent parfois de l’exploitation vécue par les victimes.

Pour les victimes qui échappent relativement tôt à la traite des personnes ou chez qui les violences ont été moins sévères, les répondants signalent différents cas de figure. Pour les victimes internationales, les scénarios comprennent le rapatriement volontaire, l’obtention du statut de résident permanent au Canada, le rapatriement involontaire (c. à d. la déportation), la clandestinité au Canada, la poursuite du trajet vers un autre pays, notamment les États Unis, ou la rechute entre les mains des trafiquants.

Le rapatriement volontaire est rarement signalé et semble surtout se produire lorsque des jeunes femmes et des enfants ont été kidnappés, vendus ou, de quelque autre façon, entièrement ignorants de la situation où on les amenait, notamment dans le contexte de l’industrie du sexe. Les cas de rapatriement volontaire signalés lors des entrevues ont eu lieu grâce à l’appui d’organisations caritatives ou militantes. Celles de ces personnes qui souhaitaient rester au pays ont parfois réussi à obtenir un statut permanent en présentant une demande de statut permanent pour des raisons d’ordre humanitaire, en faisant accepter une revendication de statut de réfugié ou en épousant un Canadien.

Le rapatriement involontaire, par contre, est chose commune. On nous a dit que cette filière était particulièrement probable si la victime avait d’abord été interceptée par des agents de police ou d’immigration. Des répondants de Vancouver et de Toronto ont parlé de déportation presque immédiate après la découverte et la détention des personnes, en se demandant si celles ci avaient bénéficié du plein exercice de leurs droits :

On voit souvent que, même si les personnes ont le droit de consulter un avocat, la pratique actuelle est axée sur la détention. Il s’est produit, dans les faits, un changement de politique. Selon la politique officielle, quand une personne se présente à un point d’entrée, elle est sensée avoir accès à une audition impartiale et à une aide juridique face à cette instance. Mais la pratique est maintenant de les placer en détention et de les déporter rapidement. Les femmes n’ont pas la possibilité de parler à un avocat pour savoir quels sont leurs droits. Elles sont placées en détention, ce qui contrevient à notre politique nationale. Elles sont souvent déportées sans avoir pu défendre leurs droits.

Lorsque des victimes de la traite des personnes quittent le pays ou sont déportées, il existe peu de données sur ce qui leur arrive. On signale que bon nombre de celles qui n’arrivent pas à obtenir le statut de réfugiées poursuivent leur périple vers les États Unis, avec une vaste gamme de résultats. Certaines personnes, restées en contact avec les organismes d’aide, demeurent apparemment dans le commerce du sexe ou dans d’autres formes de servitude pour dette : travail en restaurant ou dans d’autres industries. Dans de tels cas, les femmes obtiennent le gîte et le couvert en échange de journées de dix à douze heures de travail, six ou sept jours par semaine. La majorité de leur paie va à ceux qui les ont fait entrer au pays en « contrebande » et le reste, à leur famille.

Quant aux personnes qui demeurent au Canada, elles travaillent surtout dans l’industrie du vêtement et en restauration. Il arrive qu’elles progressent dans l’industrie de la restauration, passant de la plonge à la préparation des mets, par exemple. D’autres survivantes se marient et ont des enfants. On nous a dit que plusieurs femmes ayant fait l’objet de la traite sexuelle des personnes étaient retournées volontairement à l’industrie du sexe mais en de meilleures conditions. Dans le cas des femmes que la traite a amenées au pays dans le cadre du PAFR, la plupart de celles à avoir demandé l’aide d’organismes ont finalement réussi à s’établir au Canada. Pour la plupart des survivantes, la réunification familiale ne fait que débuter et s’avère difficile en raison de leur grande pauvreté, qui les rend incapables de payer les droits exigés et autres dépenses encourues pour amener des membres de leur famille au Canada. Note de bas de la page 10

Pour les personnes faisant l’objet de la traite à l’intérieur du pays, le statut d’immigrant ne fait pas problème et un retour involontaire à leur région d’origine est extrêmement improbable, sauf dans le cas de personnes mineures. Les répondants ont plutôt désigné les cas de figure suivants : retour volontaire à leur collectivité d’origine et choix d’une nouvelle résidence ou quelque autre façon d’échapper à la sphère d’influence de leur trafiquant.

Enfin, plusieurs répondants ont cité les cas de femmes qui avaient demandé de l’aide mais qui étaient, pour diverses raisons, retombées entre les mains de leurs trafiquants. Par exemple, dans une région rurale du Québec, un groupe de danseuses exotiques venues de l’étranger ont été amenées à un autre endroit, inconnu, lorsque leur trafiquant a appris qu’elles étaient en lien avec un centre d’aide aux victimes d’agression sexuelle. La contrainte psychologique exercée par le trafiquant et les menaces de violence à l’égard des membres de la famille ont été citées comme facteurs expliquant le retour de plusieurs femmes vers la situation de traite des personnes et leur bris du contact avec les fournisseurs de services. Enfin, plusieurs organisations ont parlé de la frustration éprouvée à tenter d’aider des femmes entrées au pays avec des visas de travail temporaire comme danseuses exotiques. Sommées de choisir entre demeurer avec leur employeur, dans des conditions d’exploitation et d’abus, ou retourner dans leur pays d’origine, beaucoup d’entre elles ont choisi de rester dans la situation d’abus avec l’espoir d’en arriver à améliorer leur situation.

3.1.4 Besoins des victimes

Les personnes interviewées ont identifié différents besoins des victimes de la traite des personnes. On a cependant souligné l’extrême diversité des expériences des victimes et la nécessité de tenir compte de leur situation propre dans l’évaluation de ces besoins. Le sexe, l’âge, le statut d’immigrant ou d’Autochtone et les conditions de santé sont autant de facteurs qui façonnent les besoins de chaque victime, tout comme l’étape actuelle de son exploitation ou de son rétablissement.

Même si des répondants ont mentionné avoir rencontré des victimes qui avaient échappé à leurs trafiquants ou avaient été « rejetées » par eux sans intervention extérieure, plusieurs ont mentionné la nécessité de se montrer proactifs pour localiser les victimes de la traite des personnes et pour leur offrir de l’aide. Un des premiers besoins qu’éprouvent les victimes est d’échapper à la situation de traite de personnes, ce qui peut se produire indépendamment ou avec l’aide de tierces parties. Dans cet esprit, les répondants ont identifié un modèle d’intervention en trois volets : une intervention empathique de la police dans les situations de séquestration ou de contrôles sévères; une démarche à long terme d’approche et de travail de rue auprès d’éventuelles victimes, pour les informer de leurs droits et de sources possibles de soutien, et un travail d’éducation dans les communautés où la traite des personnes risque le plus de sévir. La patiente création d’un rapport de confiance a été désignée comme facteur clé de programmes efficaces d’approche des victimes. À cet égard, plusieurs répondants ont signalé que c’était souvent un voisin, un client, un visiteur dans une maison privée ou un pair qui avait d’abord signalé un cas de traite de personnes et demandé de l’aide pour la victime.

L’accès à des services de protection a été identifié comme un besoin pressant des victimes après qu’elles ont réussi à échapper à une situation de traite des personnes. Les besoins de protection diffèrent d’un cas à l’autre. Les personnes impliquées dans des réseaux de crime organisé, et notamment celles qui acceptent de témoigner contre leurs trafiquants, peuvent nécessiter une protection policière ou des programmes semblables à ceux de protection de témoins. D’autres femmes, comme celles amenées à la traite sexuelle ou au mariage forcé par de petits entrepreneurs, ont été décrites comme ayant besoin du genre de protection offerte aux victimes de violence conjugale. On nous a signalé que, pratiquée à faible envergure et accompagnée de relations affectives personnelles, la traite des personnes présentait beaucoup de points communs avec les situations de violence conjugale.

Les répondants ont fait valoir que les victimes échappant à une situation de traite des personnes étaient peu susceptibles d’avoir quelque argent ou les ressources personnelles pour se trouver elles mêmes un logis. L’hébergement d’urgence constitue donc un besoin immédiat – pour pouvoir s’échapper, les victimes ont besoin d’un endroit où aller :

Le problème le plus courant est l’absence d’un toit : elles n’ont nulle part où aller. Il n’existe presque pas d’hébergement de transition pour ces femmes. On devrait simplement les prendre telles qu’elles sont parce qu’elles n’ont peut être pas d’autre endroit où aller. Si elles sont sans abri, elles sont vulnérables.

Pour les dispositions initiales d’hébergement, la sécurité demeure encore la préoccupation principale puisque les victimes ont besoin d’être protégées non seulement de leurs trafiquants mais également d’autres prédateurs éventuels.

Bien qu’utiles, les refuges ne constituent qu’une solution temporaire. À plus long terme, et compte tenu du type de violence subie et des problèmes associés dont les victimes peuvent souffrir, qu’il s’agisse de dépendances ou de problèmes de santé, il peut être nécessaire de leur offrir des services d’aide à la vie autonome, où des travailleurs sociaux ou d’autres aidants professionnels continuent à leur apporter du soutien.

En bout de ligne, la plupart des femmes doivent se loger de façon autonome. Les travailleurs de première ligne ont insisté sur la nécessité réelle de logements abordables si l’on veut que les victimes de la traite des personnes arrivent à devenir autonomes et moins vulnérables à l’exploitation. On a aussi qualifié de primordiale la sécurité des femmes qui quittent les refuges ou les services d’aide à la vie autonome pour réintégrer complètement la collectivité.

Les services de santé ont également été désignés comme un besoin essentiel des victimes de la traite des personnes. Les répondants ont soulevé plusieurs aspects des besoins de santé à court, moyen et long terme des victimes : les programmes de prévention des maladies, l’accès aux soins de santé publics, les soins de santé mentale et les services de désintoxication et de réadaptation. Ces services de santé devraient être proposés dans les milieux où peuvent être rencontrées les victimes de la traite des personnes, comme les salons de massage, les clubs de strip tease et les cours de langues donnés dans le cadre du PAFR.

Les victimes du trafic de personnes ont également été décrites comme exceptionnellement susceptibles à trois genres de problèmes de santé : ceux liés à la sexualité, aux drogues et à la santé mentale. L’implication de beaucoup de victimes dans l’industrie du sexe – dans des conditions où elles ne peuvent pas contrôler leurs activités ou imposer des limites – leur fait vivre des risques plus élevés d’infections transmises sexuellement, de grossesses non désirées et de traumatismes physiques :

Elles sont réellement en danger, avec des infections et des toxicomanies, et ont besoin de bons conseils et d’orientation sur des façons de prendre soin d’elles mêmes, et sur tout ce qui concerne le système de soins de santé.

Les répondants ont insisté sur le besoin de services de santé mentale. Que la personne ait été vulnérable à la traite des personnes en raison d’une maladie mentale préalable ou que la maladie soit apparue suite à l’expérience traumatique, son besoin est le même. Les liens entre l’abus de drogue et d’alcool et la traite des personnes ont de graves incidences au plan de la santé. Les victimes souffrant de dépendances peuvent se révéler plus vulnérables aux maladies infectieuses véhiculées par le sang. Des travailleurs de première ligne ont aussi fait valoir que chacune de ces trois catégories de problèmes de santé augmentait la probabilité de vivre d’autres conditions préoccupantes.

Des personnes intervenant auprès de jeunes et de femmes autochtones, notamment à Winnipeg, ont insisté sur le besoin de traitements appropriés des dépendances à l’alcool et aux drogues, et sur d’autres formes de soins de santé. Les répondants de Vancouver ont parlé du besoin d’un centre de ressourcement autochtone.

On a indiqué que les femmes amenées au pays pour des mariages forcés se retrouvaient souvent dans une situation semblable à celle des femmes ayant subi d’autres types de traite des personnes; elles n’ont que peu ou pas de contrôle sur leur vie sexuelle et vivent une exploitation sexuelle.

À chacun des sites de recherche, des répondants ont fait valoir la nécessité de services de counseling à long terme pour les victimes de la traite des personnes :

Je crois qu’on devrait d’abord leur offrir un soutien général. (…) Et bien sûr beaucoup de counseling et d’appui pour ces femmes. (…) C’est la première étape du soutien mais on ne peut pas vraiment amorcer le counseling avant que ces gens n’aient réussi à stabiliser leur vie. On ne peut pas vraiment conseiller quelqu’un qui est drogué ou sans abri. Beaucoup de ces personnes n’ont pas le téléphone alors elles viennent me voir mais elles risquent parfois d’avoir de la difficulté à me contacter de nouveau. Il leur est difficile de prendre des rendez vous et tout ce genre de choses. Leur vie est trop désorganisée. Il leur faut plus de stabilité. Tout le monde a besoin de stabilité. Comment peut on améliorer sa condition d’une façon ou d’une autre quand on n’a aucune stabilité?

Des intervenants de première ligne estiment que les victimes gagneraient à être appuyées dans la prise de décisions quant aux prochaines étapes de leur vie et pour surmonter leurs expériences traumatisantes et leurs sentiments de faible estime de soi. On a souligné que le counseling offert devrait être sensible aux différences culturelles. Il devrait être offert dans la langue maternelle de la victime et prendre en compte son contexte ethnique et culturel.

À Winnipeg, on a parlé du besoin d’aide post traumatique et, à Montréal, de la réorientation des personnes amenées au pays dans le cadre du PAFR. Dans chaque ville, les répondants ont convenu que les victimes avaient également besoin de soutien pour faire face aux séquelles de la violence et des abus sexuels, ainsi que d’aide pour retrouver leurs enfants lorsque ceux ci ont été pris en charge par les services de protection de la jeunesse.

Comme on l’a dit, les problèmes économiques sont perçus comme le facteur clé de la vulnérabilité individuelle à la traite des personnes. C’est également, aux dires des répondants, un des principaux éléments qui permettent aux trafiquants de garder leurs victimes sous contrainte. Les intervenants de première ligne ont décrit l’accès à un revenu viable comme l’une des principales préoccupations des personnes échappant à des situations d’exploitation. Les contraintes économiques les poussant dans des conditions où elles risquent d’être l’objet de la traite demeurent réelles même après leur sortie de ces situations, dans la mesure où elles éprouvent encore des difficultés à satisfaire leurs besoins de base, à soutenir leur famille au pays et à rembourser leurs dettes à l’égard de prêteurs peu scrupuleux.

Les répondants ont, dans toutes les villes, désigné l’accès à l’aide sociale comme un besoin immédiat des victimes de la traite des personnes :

Elles ont vraiment besoin d’une source de revenu. Je vois l’aide sociale comme une garantie de revenu, tout à fait nécessaire pour offrir aux femmes une chance de succès dans leur situation.

Le revenu personnel s’avérait très important. Dans les situations où l’accès à l’aide sociale était problématique, des organisations ont fait valoir la nécessité de fonds caritatifs ou issus d’autres budgets gouvernementaux pour pallier les besoins des gens dans l’intervalle.

Les organisations ont également convenu que l’emploi, l’accès à l’information, l’éducation et la formation continue constituaient, à long terme, les besoins fondamentaux des victimes et l’objectif de presque toutes celles qu’elles rencontraient. Les répondants ont fait valoir que les victimes venues de l’étranger avaient besoin de renseignements donnés dans leur langue maternelle. Celles ci ont besoin d’apprendre comment trouver de l’aide, accéder aux services et s’orienter dans le système, notamment face aux procédures des services d’immigration. Une formation linguistique est essentielle si les victimes veulent rester au Canada, devenir autonomes et améliorer leur sort.

L’obtention du statut d'immigrant est de toute première importance pour les victimes de la traite internationale des personnes. Pour les participants à l’étude, très peu de victimes perçoivent le retour à leur pays d’origine comme une solution viable, que ce soit par peur d’être rejetées par leurs communautés, par crainte des représailles de leurs trafiquants ou pour des raisons économiques.

Si elles ont fait l’objet de la traite des personnes, elles doivent avant tout obtenir leur statut. Elles doivent rester là où on les a amenées parce que, si elles retournent à leur pays d’origine, elles n’ont aucune chance de trouver de l’appui. Il s’agit d’une évidence : ces gens arrivent de pays du Tiers Monde où il n’existe pas de services de ce genre.

La législation a été citée par plusieurs fournisseurs de services comme un cadre important de leurs interventions. Ils ont souligné la nécessité d’adopter des lois qui précisent la protection à offrir aux victimes de la traite des personnes. En effet, les fournisseurs de services ont constaté que, dans certains cas, il leur est difficile de défendre les droits des victimes, malgré l’existence d’une loi interdisant la traite des personnes :

Nous avons déjà eu une aide familiale, originaire des Philippines, qu’un trafiquant avait amenée au Canada à partir de l’Arabie Saoudite. Nous sommes allées porter plainte au poste de police. L’agent a dit : Je ne peux inscrire aucun crime dans votre plainte parce que, dans mon Code (…) l’esclavage, cela n’existe pas.

Lors de la discussion des divers besoins des victimes en matière de services, un thème récurrent dans les réponses de tous les répondants a été la nécessité d’aborder les inégalités de genre, de race et d’ethnie. À leur avis, la discrimination systémique et l’inégalité historique ont créé un environnement qui perpétue l’exploitation des victimes de la traite des personnes.

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