Enquête préliminaire sur les crimes dits « d'honneur » au Canada

7. La psyché d'une personne qui commet un crime d'honneur

Le sentiment de toute-puissance de l'homme existe depuis toujours et est enraciné profondément dans la plupart des sociétés du monde. Les hommes issus de cultures traditionnelles adoptent le principe de la « domination des hommes » et perçoivent les femmes uniquement dans leur rôle domestique traditionnel. Au fil du temps, les femmes obtiennent les mêmes droits que les hommes et assument des rôles importants dans la société des pays développés et de certains pays en voie de développement. Avec la migration mondiale, les hommes issus d'une culture traditionnelle s'inquiètent de plus en plus du fait que « leur » épouse, une fois en terre étrangère, sera « influencée » par la culture environnante dominante; pour contrer une telle situation, ils peuvent devenir extrêmement intransigeants à propos de la religion, recourir à des attitudes agressives et, à certains moments, à la violence. Une anxiété perpétuelle et une hypervigilance prédominent dans la psyché de ces hommes. Les hommes socialement et économiquement défavorisés peuvent développer « un plaisir narcissique » à exercer le contrôle sur les femmes, c'est-à-dire sur leurs filles ou leur épouse.

Les théories liées à l'évolution peuvent aider à expliquer pourquoi des crimes d'honneur sont commis. La certitude de la paternité revêt une grande importance pour certains hommes qui sont prêts à investir pour l'intérêt de leurs enfants s'ils savent qu'ils sont vraiment les leurs. Alors que les femmes sont toujours certaines de leur lien de filiation avec leur enfant, certains hommes peuvent avoir recours à l'agression pour contrer des menaces et pour protéger la certitude de leur paternité. De nombreuses cultures ont reconnu l'importance d'assurer une telle certitude en adoptant des normes sociales permettant de protéger l'exclusivité des hommes lors des relations sexuelles et en établissant des lois patriarcales punissant l'adultèreNote de bas de la page 61.

Il va sans dire que les attitudes socioculturelles peuvent aussi jouer un grand rôle sur la psyché des auteurs de crimes d'honneur. Ces influences socioculturelles peuvent atteindre la psyché perturbée d'une partie de la population et les amener à imposer leur domination avec la plus grande cruauté et sans aucune conscience. Toutefois, de nombreux individus qui vivent avec les mêmes influences socioculturelles ne commettront jamais de tels actes. C'est pour cette raison qu'il faut aussi considérer le rôle de la psychopathologie lors de crimes d'honneur.

Même s'il n'existe pas d'études établissant la présence ou l'absence de psychopathologie chez les auteurs de crimes d'honneur, selon des observations qui ont été faites de divers cas de crimes d'honneur, il pourrait exister un processus psychopathologique. De nombreux reportages dans les médias concernant les crimes d'honneur font état de certaines tendances psychopathiques chez les auteurs de ces crimes. Les traits de personnalité, particulièrement les tendances psychopathiques, peuvent prendre la forme d'un mépris irresponsable pour la sécurité des femmes, le défaut de se conformer aux normes de conduite légales et l'absence de remords. Dans certains cas devant les tribunaux, les actes violents perpétrés lors d'homicides prémédités indiquaient une certaine psychopathologie. Par exemple, l'auteur du crime pouvait souffrir d'un « trouble de stress aigu ». Ceux qui souffrent de troubles de stress aigu connaîtront les symptômes d'un trouble dissociatif tels que l'émoussement émotionnel, l'amnésie, la déréalisation et la dépersonnalisation lorsqu'ils feront face à ce qu'ils perçoivent comme une menace sérieuse. Il peut y avoir un certain nombre de troubles psychiatriques qui mènent à la perpétration d'un homicide de cette nature. Par exemple, la schizophrénie paranoïde ou une psychose de nature non déterminée accompagnée d'un trouble de la perception peuvent mener à commettre de tels crimes.

La psychopathologie peut varier d'un état proche du trouble de la personnalité à une psychose aiguë. Le développement de la psyché chez les individus est influencé par les archétypes culturels, les mentalités traditionnelles, les systèmes de valeurs et l'environnement hyperreligieux.

Lorsqu'il est question de « crimes d'honneur », un état d'esprit culturel, joint à des délires, peut présenter des dangers. La présence d'une certaine mentalité culturelle et en plus d'une psychopathologie, particulièrement la schizophrénie, peut mener à une diminution de la responsabilité lors de la perpétration d'un crime. Par contre, les simples problèmes de personnalité, ne peuvent et ne devraient pas être qualifiés comme des éléments suffisants pour diminuer la responsabilité lorsque les crimes d'honneur sont prémédités, et minutieusement planifiés et exécuté.

Cette analyse démontre qu'il faut procéder à une évaluation psychiatrique minutieuse des auteurs de ce genre d'homicides. Lorsqu'un clinicien pose un diagnostic de psychopathologie dans les cas de crimes d'honneur, il doit le faire avec beaucoup de circonspection. Il est essentiel qu'il comprenne les motifs et les attitudes socioculturels pour effectuer une évaluation précise et impartiale. Il est probable que la majorité des auteurs de crimes d'honneur n'aient aucune psychopathologie permettant de justifier une responsabilité diminuée.

Il est important de se rappeler que les crimes d'honneur sont souvent erronément assimilés aux « crimes passionnels » lesquels sont des actes de violence soudains, impulsifs et non prémédités commis par des personnes qui ont été obligés de faire face à un incident inacceptable à leurs yeux et qui les a rendues, le temps de poser l'acte, incapables de se contrôler.

Comme les travaux de RatnerNote de bas de la page 62 le démontrent, il faut comprendre que les émotions sont des appréciations cognitives de certaines situations et qu'elles prennent forme à partir de valeurs et de normes culturelles où interviennent profondément « l'être ». Dans ces circonstances, bien que les « crimes passionnels » puissent à certains égards paraître prémédités, les crimes d'honneur sont habituellement des actes délibérés, bien planifiés et prémédités au cours desquels un individu tue manifestement une femme de sa famille pour sauver son honneur. Ainsi, à première vue, les crimes d'honneur sont comme les autres meurtres prémédités et, en l'absence d'un diagnostic de psychopathologie, ces crimes devraient donner lieu au même châtiment par les tribunaux.

Le rôle des professionnels en matière de santé mentale est très important dans tous les cas de meurtre, y compris les crimes d'honneur. Néanmoins, en ce qui a trait aux procès qui portent précisément sur les crimes d'honneur, un psychiatre expérimenté ayant de bonnes connaissances culturelles, pourra venir en aide aux tribunaux. À la demande d'un tribunal, le psychiatre (expert) pourra prendre un certain nombre de mesures pour évaluer une personne accusée d'avoir commis un crime d'honneur. Son évaluation se fondera principalement sur les éléments suivants : un examen approfondi des aspects psychodynamiques du développement de l'accusé, un examen de son histoire personnelle comprenant les valeurs et le contexte culturels, et un examen de ses antécédents en mettant l'accent sur les éléments judiciaires.

De plus, un examen approfondi de l'état mental de l'accusé pourrait révéler la présence d'une psychopathologie, laquelle pourrait indiquer clairement la présence de problèmes de santé mentale graves. La recommandation de faire passer certains tests psychologiques, tels que l'évaluation de la personnalité, pourrait être utile pour effectuer l'évaluation. Lorsque cela est nécessaire, des tests cognitifs pourront faire partie de ce processus. Dans certains cas, les résultats d'une IRM (imagerie par résonance magnétique), d'un EEG (électroencéphalographe) et d'une TEP (tomographie par émission de positrons) peuvent s'avérer des éléments supplémentaires précieux lors de la préparation d'un rapport approfondi.

8. Profils des crimes d'honneur

Les renseignements sur l'incidence des crimes d'honneur ne sont pas recueillis à grande échelle. Toutefois, certains organismes au Pakistan ont tenté de quantifier le taux d'incidence de ces crimes. Ces taux sont utiles pour décrire la situation, mais il est difficile d'en tirer des généralisations, car ces chiffres sont probablement bien en-deçà des chiffres réels. Bon nombre de crimes d'honneurs ne sont pas signalés, et ce, pour diverses raisons, notamment le refus des policiers de consigner ces affaires; en outre, bon nombre de ces décès peuvent être déclarés incorrectement comme étant des suicides ou des accidents. De fait, un envoyé spécial de l'ONU en Turquie qui a mené une enquête sur les suicides suspects chez les jeunes filles kurdes a déclaré que dans certaines régions habitées par des Kurdes, certains suicides semblaient être des [TRADUCTION] « crimes d'honneur déguisés en suicides ou en accidents »Note de bas de la page 63.

Les écarts entre les données signalées par divers organismes reflète la nature inexacte de ces taux d'incidence. Selon la Commission des droits de la personne du Pakistan, 1 464 crimes d'honneur ont été commis au Pakistan entre 1998 et 2002Note de bas de la page 64. Selon le gouvernement du Pakistan, 4 101 crimes d'honneur ont été signalés entre 1998 et 2003. Selon la banque de données de la ligne d'aide Madadgaar, 3 339 crimes d'honneur ont été signalés entre 2000 et 2004. Finalement, selon un rapport de police, un total de 4 383 crimes d'honneur ont été signalés au Pakistan entre 2001 et 2004, et 2 228 d'entre eux ont été commis dans la province du SindNote de bas de la page 65.

Des données épidémiologiques permettent d'établir des profils des victimes, des auteurs de tels crimes et de leurs complices. Les profils présentés ci-après ont été élaborés à partir des données du Pakistan et peuvent nous aider à comprendre le phénomène des crimes d'honneur au Canada.

8.1 Profil des victimes

Les victimes de crimes d'honneur sont le plus souvent des femmes adultes mariéesNote de bas de la page 66. Toutefois, des femmes célibataires et des hommes de tous âges peuvent aussi en être victimes.

Les femmes sans emploi, analphabètes et vivant dans la pauvreté sont encore plus à risque d'être victimes de ces crimes. La combinaison de facteurs comme la vulnérabilité économique, le soutien social limité et la méconnaissance de leurs droits empêche les femmes de changer leur statut subalterne dans la société.

Le fardeau psychologique qui pèse sur les femmes vivant dans des sociétés patriarcales est évident s'il l'on en juge le nombre élevé de cas de maladie mentale chez les Pakistanaises. Il est donc possible que bon nombre de victimes de crimes d'honneur dans ces sociétés aient souffert de maladie mentale. Toutefois, dès qu'une femme est accusée, elle subira inévitablement une détresse psychologique importante qui pourrait même la pousser à se suicider avant ce qui lui semble l'issue inévitable : l'homicideNote de bas de la page 67.

8.2 Profil des auteurs

Presque tous les auteurs de crimes d'honneur sont des membres de la famille de sexe masculin, le plus souvent l'époux ou le père et, au deuxième rang, les frères de la victime. Lorsque c'est possible, une famille peut décider de confier la tâche à un jeune homme âgé de moins de dix-huit ans, car cette pratique s'apparente au « syndrome des jeunes hommes », dans lequel la compétition pour l'honneur, le statut et la nubilité est la plus intense. Une telle décision permet de faire en sorte que l'auteur du crime soit jugé comme un délinquant juvénile et qu'il purge ainsi la peine de prison la plus courte possible. Les facteurs associés à de tels crimes sont le désavantage, la classe ou la situation économique et la pression que subissent les jeunes hommes de se plier aux normes associées à leur sexe; la violence contre les femmes devient alors une expression de leur masculinité et un exutoire pour les frustrations liées à leur incapacité de répondre à de telles attentes de la société ou de la collectivité.

Fait intéressant, les données montrent également que l'arme à feu est l'arme de prédilection des auteurs de meurtres. L'agression à l'arme blanche, la strangulation, la pendaison, l'électrocution et l'empoisonnement sont aussi utilisés pour commettre des crimes d'honneurNote de bas de la page 68. Quelle que soit l'arme utilisée, la plupart des décès résultent de crimes avec violence.

Jusqu'à maintenant, aucune étude n'a porté sur la présence ou l'absence d'un processus psychopathologique qui pousserait les gens à commettre des crimes d'honneur. Toutefois, dans bon nombre des rapports de cas examinés, on a relevé la présence de certaines tendances chez les auteurs de tels crimes. Ces tendances comprennent notamment un mépris insouciant de la sécurité des femmes, l'incapacité d'adopter des comportements licites et l'absence de remords. En outre, le fait que certains cachent les motifs de leur acte meurtrier derrière la tradition des crimes d'honneur ajoute du poids à l'argument de l'existence d'un processus psychopathique. Finalement, le fait que les auteurs dissimulent leur crime laisse à penser que la plupart d'entre eux comprennent la nature criminelle de leurs actes, même s'ils croient que le rétablissement de l'honneur de la famille est plus important que le fait d'échapper aux sanctions criminelles.

8.3 Profil des complices

Les membres de la famille de la victime, les membres de la collectivité de même que les autorités juridiques et gouvernementales de certains pays peuvent devenir des complices explicites ou implicites du meurtre. Les familles et les collectivités participent à la dissimulation du meurtre commis en gardant le silence, parce qu'elles approuvent les crimes d'honneur, qu'elles voient comme des actes acceptables et héroïques. D'autres gardent le silence par crainte de représailles. Par exemple, certaines cours tribales imposent la peine capitale à ceux qui dénoncent des crimes d'honneur à la policeNote de bas de la page 69.

Les autorités juridiques et gouvernementales de certains pays contribuent à la dissimulation des crimes commis en évitant de s'en occuper. Et même lorsqu'elles s'en occupent, la discrimination fondée sur le sexe continue de faire pencher la balance en faveur de l'auteur du crime. Ces autorités sont aussi parfois corrompues, ce qui vient accentuer le désavantage des femmes. Le fait que peu d'auteurs de crimes d'honneur soient arrêtés est une bonne indication de l'absence d'intervention de la part des autorités juridiques.

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