Les crimes et les mauvais traitements envers les aînés : recherche bibliographique concernant surtout le Canada

4. LES RECHERCHES ET DONNÉES CANADIENNES SUR LES CRIMES COMMIS CONTRE LES AÎNÉS

4.1 La prévalence et l'incidence de la victimisation criminelle et des mauvais traitements envers les aînés

En raison de sa taille et de sa méthodologie d'échantillonnage rigoureuse, l'ESG est probablement la source canadienne la plus fiable sur la prévalence des crimes dont les victimes sont des aînés. Selon l'enquête menée en 2004, un aîné sur dix a déclaré avoir été victime d'un crime au cours de l'année précédente (tableau 4.1). La majorité de ces personnes ont été victimes de crimes contre les biens, tandis qu'un peu plus d'une personne âgée du Canada sur cent a été victime d'un crime violent.

Aucune autre source d'information canadienne que nous avons trouvée ne fournit de données sur la prévalence de la victimisation criminelle pour l'année précédente. Cependant, une étude menée par Podnieks et ses collègues (1990) — la seule enquête nationale consacrée à la question des mauvais traitements envers les aînés — a révélé que plus de 1 p. 100 des aînés ont déclaré avoir été victimes de violence verbale au moins dix fois au cours d'une même année. À peine un peu moins d'un demi d'un p. 100 des aînés ont déclaré avoir été victimes de négligence au moins dix fois au cours de l'année précédente et un demi d'un p. 100 ont souligné qu'ils avaient été victimes de violence physique pendant cette même période. Cette dernière donnée va raisonnablement de pair avec le pourcentage de 1 p. 100 révélé par l'ESG en ce qui concerne les aînés victimes de violence. L'écart pourrait s'expliquer, en partie, par la distinction faite par les personnes interrogées entre les crimes violents et la violence physique.

Bien que le Programme DUC2 présente de l'information sur les incidents criminels plutôt que sur la prévalence de la victimisation, certaines déductions peuvent être tirées du constat selon lequel, en 2006, 149 incidents criminels violents pour 100 000 aînés ont été signalés à la police. Étant donné qu'environ la moitié de tous les crimes violents sont signalés à la police (tableau 4.3 ci-dessous), il est permis de déduire de la base de données du Programme DUC2 qu'il y a environ 300 incidents de violence signalés et non signalés pour 100 000 aînés. Certaines des personnes en cause ont sans doute été victimes de plus d'un incident de violence; en conséquence, le nombre de victimes est inférieur (le nombre exact étant inconnu) à 300 pour 100 000 personnes. Malgré ces rajustements, il appert du Programme DUC que 0,3 p. 100 (300/100 000) des aînés sont victimes de violence, soit environ le quart du pourcentage fourni par l'ESG.

Il est nécessaire de mener d'autres recherches et analyses pour déterminer les motifs de cet écart entre ces deux principales sources de données. Statistique Canada reconnaît que le Programme DUC2 ne couvre pas tous les ressorts du Canada. Il se pourrait donc que les ressorts couverts ne représentent pas l'ensemble du pays. De plus, il est peut-être plus facile pour les personnes âgées de dévoiler des incidents de violence aux chercheurs du gouvernement qu'à la police. En fait, il appert d'autres recherches que les aînés sont particulièrement réticents à divulguer des crimes à qui que ce soit (Gabor et Mata, 2004). Cette question doit être examinée plus à fond.

L'ESG de 2004 et l'enquête menée par EKOS en 2007 sont assez proches en ce qui concerne leurs estimations de la prévalence de la victimisation découlant des crimes contre les biens (Ogrodnik, 2007; McDonald, 2007). Bien que leurs données détaillées sur ces crimes soient différentes, ces deux sources permettent de constater que la prévalence de cette victimisation s'établit à un peu plus ou un peu moins de 10 p. 100 pour l'année précédente.

Le tableau 4.1 montre que les deux études nationales ont examiné la prévalence des mauvais traitements envers les aînés pendant la période de vieillesse de la personne interrogée (Environics Research Group, 2008; Podnieks et autres, 1990). Selon ces études, environ 4 à 5 p. 100 des aînés ont déclaré avoir été victimes d'une forme de mauvais traitement à compter de l'âge de 65 ans. L'étude d'Environics a permis de constater que la violence verbale ou psychologique et l'exploitation financière ont touché un nombre à peu près égal d'aînés (1 p. 100). L'enquête menée par Podnieks et ses collègues a révélé que l'exploitation financière représentait la principale forme de mauvais traitements envers les aînés (2,5 p. 100). En revanche, selon une petite enquête menée par Spencer (1998) en Colombie Britannique, l'exploitation financière semblait beaucoup plus prévalente et a touché apparemment près de 10 p. 100 des aînés, bien que cette étude soit peut-être moins fiable et qu'elle se prête moins à des généralisations en raison de sa taille modeste, de sa portée locale et de la méthodologie d'échantillonnage utilisée.

Tableau 4.1 Prévalence et incidence des crimes de mauvais traitements ciblant les aînés

Source Échant. Victime d'un crime au cours des 12 derniers mois Victimisation subie comme aîné Victime d'un crime violent au cours des 12 derniers mois Victime d'un crime contre les biens au cours des 12 derniers mois Victime de mauvais traitements au cours des 12 derniers mois
ESG (2004) 24 000, 15 ans et plus 10 %   1,2 % 9 % biens pers. 8,7 % ménages des aînés  
DUC2 (2006) Données recueillies par 149 corps de police     149 incidents pour 100 000 aînés    
EKOS (2007) 1 505, 55 ans +       6 % vol de biens 5 % fraude  
Environics Research Group (2008) 3 001, 18 ans   5 % toutes les formes 1 % verb./psyc. 1 % financière <1 % néglig.      
Podnieks et autres. (1990) 2 008, 65 ans+ demeurant dans des domiciles privés   4 % toutes les formes de mauvais traitements 2,5 % exploitation financière     1,4 % violence verbale (au moins 10 fois/an) 0.4 % néglig. (au moins 10 fois/an) 0,5 % physique
Spencer (1998) 200, 65 ans + (C.-B. seulement)   8 % financière      

Sources : L. Ogrodnik (2007) Les aînés victimes d'actes criminels 2004 et 2005. Ottawa : Centre canadien de la statistique juridique; L. Ogrodnik (2008) La violence familiale au Canada : un profil statistique. Ottawa : Statistique Canada; S. McDonald (2007) Fraude à l'endroit des aînés et fraude par marketing de masse — Résumé (Ekos Research Survey). Ottawa : Ministère de la Justice du Canada; Environics Research Group (2008) Sensibilisation et perceptions des Canadiens et des Canadiennes à l'égard des mauvais traitements envers les aînés. Ottawa : Ressources humaines et développement social Canada; Podnieks, E., Pillemer, K., Nicholson, J. P., Shillington, T., et Frizell, A. F. (1990). Une Enquête nationale sur le mauvais traitement des personnes âgées au Canada. Toronto (Ontario) : Ryerson Polytechnical Institute; C. Spencer (1998) Diminishing Returns: An Examination of Financial Abuse of Older Adults in British Columbia. Vancouver: Gerontology Research Centre, Simon Fraser University.

Il existe également des études sur les perceptions qui, sans fournir de données sur la prévalence, montrent la fréquence de la violence et des mauvais traitements envers les aînés comparativement à d'autres segments de la population. Par exemple, EKOS (2002 : 41) a interrogé des Canadiens au sujet des incidents de violence familiale dont ils étaient au courant. La violence conjugale, la violence envers les enfants et la violence envers les parents étaient beaucoup plus susceptibles d'être mentionnées que la violence envers les personnes âgées. L'on suppose que, lorsqu'elles mentionnaient la violence conjugale et la violence envers les parents, les personnes interrogées faisaient allusion à des personnes autres que des aînés.

Au cours d'une autre enquête, un échantillon de 3 001 Canadiens (y compris 718 personnes âgées) et 20 professionnels de première ligne ou intervenants communautaires ont été interrogés au sujet de leur connaissance et de leurs perceptions concernant les mauvais traitements envers les aînés (Environics Research Group, 2008). Ces perceptions sont fort révélatrices, car elles s'appuient souvent sur l'expérience personnelle. Dans l'ensemble, les Canadiens percevaient la négligence, suivie de la violence psychologique et de l'exploitation financière, comme les formes les plus courantes de mauvais traitements envers les aînés à travers le pays. La plupart des professionnels travaillant avec des aînés ont déclaré que l'exploitation financière représentait la forme de mauvais traitements la plus répandue, tandis que d'autres estimaient qu'il s'agissait de la violence psychologique. Plus d'un cinquième des Canadiens ont mentionné un cas précis d'un aîné qui, selon eux, pourrait être victime de mauvais traitements. La plupart du temps, ces personnes ont ajouté que l'agresseur et la victime étaient des membres d'une même famille et que la violence était surtout de nature psychologique ou émotive. Un Canadien sur dix a également déclaré avoir demandé des renseignements ou de l'aide au sujet d'un cas de mauvais traitement réel ou présumé. Selon les répondants, il pouvait s'agir de négligence, d'exploitation financière ou de violence psychologique et physique. Ces perceptions vont de pair avec les résultats de recherche présentés au tableau 4.1 en ce qui concerne la prédominance de l'exploitation financière et de la violence psychologique.

Le tableau 4.2 montre que les aînés ont moins tendance à déclarer avoir été victimes d'un acte criminel ou de mauvais traitements que les autres personnes, d'après l'examen d'un vaste éventail de crimes. Dans l'ensemble, selon l'ESG, les non-aînés étaient trois fois plus susceptibles que les aînés de déclarer avoir été victimes d'un crime au cours de l'année précédente (Ogrodnik, 2007). Les non-aînés étaient également deux fois plus susceptibles de déclarer avoir été victimes de violence conjugale au cours de la dernière année et beaucoup plus susceptibles de déclarer avoir été victimes de violence psychologique ou d'exploitation financière de la part d'un conjoint au cours des cinq dernières années (Ogrodnik, 2007). De plus, les aînés étaient moins susceptibles d'être victimes d'homicide que les autres personnes. Par exemple, les personnes âgées de 15 à 24 ans étaient trois fois plus susceptibles d'être victimes d'homicide. Cependant, il y avait autant de chances qu'une arme soit utilisée pour des crimes avec violence commis contre les personnes âgées que pour des infractions visant les autres segments de la population. Selon une autre observation contre-intuitive pouvant se dégager d'une enquête nationale, les aînés de 75 ans et plus avaient beaucoup moins tendance à déclarer avoir été victimes de fraude au cours de l'année précédente que les personnes âgées de 55 à 64 ans (McDonald, 2007).

Bien que la définition de l'« aîné » varie d'un pays à l'autre, il semble que le degré de mauvais traitements envers les aînés au Canada soit semblable à celui qui est observé dans d'autres pays occidentaux. Selon deux études nationales, environ 4 à 5 p. 100 des aînés canadiens subissent une forme de mauvais traitements (Environics Research Group, 2008; Podnieks et autres, 1990). Il appert de nombreuses études que ce pourcentage s'élève à 4 p. 100 aux États Unis (American Geriatrics Society, 2005), bien que l'on reconnaisse qu'il s'agit probablement d'une donnée prudente. En Australie, le pourcentage moyen révélé par les études s'élève à 5 p. 100 (Prevention of Elder Abuse Task Force, 2001), tandis qu'au Royaume Uni, la prévalence de mauvais traitements pourrait atteindre, voire dépasser, 5 p. 100 (House of Commons Health Committee, 2003-2004; Biggs et autres, 2005).

Tableau 4.2 Aînés et non-aînés victimes de certaines infractions

Infraction Aînés victimes Non-aînés victimes
Violence/agression conjugale (ESG, 2004) 1 % au cours des 12 derniers mois 8 % ont déclaré avoir été victimes de violence psychologique ou d'exploitation financière au cours des cinq dernières années de la part du conjoint actuel ou précédent 2 % au cours des 12 derniers mois 13 % chez les 55-64 ans et 31 % chez les 15-24 ans ont déclaré avoir subi des mauvais traitements aux mains d'un conjoint au cours des cinq dernières années
Homicide (DUC2, 2005) 1,16 victime/100 000 aînés 1,30 victime/100 000 chez les personnes de 55 à 64 ans 3,58 victimes/100 000 chez les personnes de 15 à 24 ans
Infractions commises au moyen d'une arme (sans recours à la force physique) 18 % des crimes violents 18 % des crimes violents
Fraude (EKOS, 2002) 3 % au cours de la dernière année pour les personnes de 75 ans et plus 7 % au cours de l'année précédente chez les personnes de 55 à 64 ans
Prévalence globale de la victimisation (ESG, 2004) 10 % 31 %

Source : L. Ogrodnik (2007) Les aînés victimes d'actes criminels 2004 et 2005. Ottawa : Centre canadien de la statistique juridique (ESG, 2004; DUC2, 2005).

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