Les crimes et les mauvais traitements envers les aînés : recherche bibliographique concernant surtout le Canada

5. LES CRIMES ET FORMES DE MAUVAIS TRAITEMENTS CONSTITUANT LA PLUS GRANDE MENACE POUR LES AÎNÉS

5.2 Mauvais traitements infligés par des parents et soignants

La grande majorité des mauvais traitements envers les aînés ont lieu dans la collectivité et non dans les maisons de soins infirmiers ou autres centres d'hébergement (American Psychological Association, 2009; House of Commons Health Committee, 2003-2004). C'est à la maison que les mauvais traitements sont le plus souvent infligés aux aînés, et les auteurs de ces traitements sont le plus souvent des membres de la famille ou des soignants professionnels. Il arrive parfois que le mauvais traitement soit la continuation de longues années de violence physique et psychologique dans la famille. Elle est fréquemment liée à des changements touchant l'état physique et cognitif des aînés et à la dépendance croissante de ceux-ci à l'endroit des membres de leur famille pour obtenir des soins (American Psychological Association, 2009). Bien que les aînés dont la santé est fragile et qui ont une déficience cognitive risquent davantage de subir des mauvais traitements, les autres aînés sont aussi victimes de mauvais traitements.

5.2.1 Types et signes de mauvais traitements

Les mauvais traitements envers les aînés consistent à infliger des lésions corporelles ou à causer un préjudice émotif ou psychologique à l'endroit d'une personne âgée. Le mauvais traitement peut également englober l'exploitation financière ou la négligence (intentionnelle ou accidentelle) envers une personne âgée par le soignant.

5.2.1.1 Violence physique

La violence physique comprend des gestes comme le fait de frapper, de pousser ou de battre une personne âgée ou encore de restreindre ses mouvements à l'aide de cordes ou de chaînes. Lorsqu'un parent ou un soignant utilise suffisamment de force pour causer des douleurs ou blessures inutiles, peu importe la raison qui l'incite à agir de cette façon, sa conduite peut être considérée comme de la violence. La violence physique peut comprendre des actes comme frapper, battre, pousser, rudoyer, pincer, brûler ou mordre. Elle peut également comprendre le fait de donner trop ou pas assez de médicaments à la personne âgée, de la priver de nourriture ou de l'exposer à un temps violent (American Psychological Association, 2009).

Voici des signes potentiels de violence physique visant les personnes âgées :

  • lacérations, abrasions, fractures, ecchymoses, décoloration ou enflures évidentes;
  • douleur ou sensibilité au moindre toucher;
  • brûlures causées par des cigarettes, des cordes ou d'autres éléments de contention;
  • rétine détachée, saignements ou plaies du cuir chevelu;
  • lésions corporelles inexpliquées répétées;
  • attitude de repli sur soi ou de protection à l'endroit d'un membre de la famille soupçonné de violence;
  • fait de minimiser de façon répétée les lésions et de refuser de se faire soigner (American Psychological Association, 2009; Los Angeles County DA's Office, 2009).
5.2.1.2 Violence émotive ou psychologique

La violence psychologique s'entend des attaques verbales, des menaces et de l'intimidation. Elle comprend également l'isolement social de l'aîné. Les formes de violence psychologique peuvent aller des insultes et du silence systématique à l'intimidation et aux menaces. Lorsqu'un parent ou un soignant cause inutilement de la frayeur, de l'angoisse ou de la souffrance psychologique, son comportement peut être considéré comme un mauvais traitement. Les formes de violence psychologique peuvent comprendre le fait de traiter l'aîné comme un enfant et de l'isoler de sa famille, de ses amis et de ses activités, que ce soit par la force, par des menaces ou par supercherie (American Psychological Association, 2009).

Voici des signes potentiels de violence psychologique :

  • l'aîné semble déprimée ou effrayée ou semble se replier sur lui-même;
  • l'aîné montre des changements d'humeur et de la colère inhabituels;
  • l'aîné semble avoir peur que d'autres le touchent ou s'approchent de lui;
  • l'aîné ne s'intéresse pas aux contacts sociaux;
  • l'aîné souffre de problèmes chroniques de santé physique et mentale (American Psychological Association, 2009; Los Angeles County DA's Office, 2009).
5.2.1.3 La violence sexuelle

Les actes de violence sexuelle peuvent varier de l'exhibitionnisme à l'agression sexuelle. Ils peuvent comprendre des attouchements inappropriés, le fait de photographier la personne dans des poses suggestives ou de la forcer à avoir des contacts sexuels avec une tierce partie et tout comportement à caractère sexuel non consensuel. La violence sexuelle n'est pas souvent signalée comme type de mauvais traitements envers les aînés (American Psychological Association, 2009).

Voici quelques signes potentiels de violence sexuelle :

  • ecchymoses ou écoulements sanguins sur les parties génitales;
  • ecchymoses sur la poitrine;
  • sous-vêtements déchirés;
  • maladies transmissibles sexuellement.
5.2.1.4 Exploitation financière

L'exploitation financière est l'une des formes de mauvais traitements les plus répandues et peut aller de l'utilisation inappropriée de l'argent d'une personne âgée au détournement de fonds. Elle comprend la fraude, la falsification, les transferts forcés ou frauduleux de biens, l'achat d'articles coûteux avec l'argent de la personne âgée sans l'autorisation ou à l'insu de celle-ci ou le fait d'empêcher l'aîné d'avoir accès à ses propres ressources. Elle peut aussi comprendre l'utilisation à mauvais escient de certaines mesures juridiques comme les procurations.

Voici quelques signes potentiels d'exploitation financière :

  • une activité bancaire inhabituelle;
  • un mode de vie qui ne correspond pas aux ressources apparentes de l'aîné;
  • la modification de certaines mesures juridiques (comme les actes de titre, les procurations, les comptes conjoints).

Les parents et soignants ont souvent une relation continue avec la victime. Il y a exploitation financière lorsqu'une personne se trouvant dans une position de confiance vole l'argent ou les biens de la victime, en refuse l'accès ou les utilise à son avantage personnel et au détriment de la personne âgée.

Le délinquant peut utiliser les méthodes suivantes :

  • simplement prendre de l'argent ou des objets de valeur;
  • emprunter de l'argent sans le rembourser;
  • refuser l'accès à des services ou à des soins médicaux afin d'économiser de l'argent;
  • utiliser à mauvais escient les cartes de débit ou de crédit;
  • signer ou encaisser des chèques de pension sans autorisation;
  • inciter ou contraindre la personne âgée à transférer ses biens, y compris des immeubles, ou à lui donner une autorisation de signature à l'égard de ses comptes bancaires;
  • inciter la personne âgée à le nommer principal bénéficiaire de sa succession (Johnson, 2002).

Voici des exemples d'indices d'exploitation financière :

  • une nouvelle connaissance se montre intéressée aux finances de l'aîné, lui offre des soins et gagne sa confiance;
  • un parent ou soignant éprouve des problèmes financiers et montre un intérêt exagéré à l'égard de la situation financière de l'aîné;
  • un parent ou soignant exprime des préoccupations au sujet du coût des soins destinés à l'aîné et se montre réticent à utiliser l'argent de celui-ci à cette fin;
  • les factures correspondant aux dépenses principales ne sont pas payées;
  • un parent ou soignant isole l'aîné en restreignant les contacts téléphoniques ou rencontres de celui-ci;
  • les relevés bancaires et relevés de cartes de crédit sont envoyés au parent ou au soignant plutôt qu'à la personne âgée;
  • la personne âgée est accompagnée d'un parent ou soignant lors de ses déplacements à la banque et semble craindre de s'exprimer elle-même;
  • la personne âgée craint de manquer d'argent;
  • un nombre inhabituel d'opérations bancaires sont effectuées après que des comptes conjoints sont ouverts ou qu'une personne que l'aîné connaît depuis peu de temps commence à l'aider relativement aux questions financières;
  • l'aîné ne comprend pas un testament ou une procuration qui a été rédigé (Price et Fox, 1997; Illinois State Triad, 1998).
5.2.1.5 Négligence

Un soignant peut faire montre de négligence en omettant de satisfaire aux besoins fondamentaux de l'aîné, notamment en ce qui a trait à la nourriture, au logement et aux soins médicaux. Il peut aussi être négligent lorsqu'il n'accorde pas suffisamment d'attention à la personne âgée et qu'il la laisse fréquemment seule alors qu'il est tenu de s'occuper d'elle (National Center on Elder Abuse, 2005). Lorsque le soignant est chargé de payer les factures pour la personne âgée, la négligence peut aussi englober l'omission de payer celles-ci ou de gérer l'argent de l'aîné de manière responsable (American Psychological Association, 2009).

Voici des situations pouvant constituer des signes de négligence de la part d'un parent ou soignant :

  • l'aîné se sent isolé par le soignant et ne peut parler librement ou passer du temps avec d'autres personnes;
  • le soignant omet d'aider la personne âgée dans les activités d'hygiène personnelle ou de lui fournir des vêtements;
  • le soignant a des antécédents de violence, de maladie mentale, d'alcoolisme ou de toxicomanie;
  • le soignant autre que le conjoint dépend de la personne âgée sur les plans financier et psychologique;
  • le soignant est indifférent ou hostile à l'endroit de la personne âgée;
  • l'aîné montre des signes de déshydratation ou de malnutrition;
  • l'aîné souffre de plaies de lit;
  • la personne âgée a perdu du poids de façon soudaine;
  • la personne âgée est privée d'objets de première nécessité comme des lunettes, des prothèses dentaires ou autres, des appareils auditifs, une marchette ou d'autres articles essentiels (American Psychological Association, 2009; Los Angeles County DA's Office, 2009; National Center on Elder Abuse, 2005).
5.2.1.6 Violation de droits

Il appert de certaines études menées aux États Unis que le soignant peut violer les droits de la personne âgée. Ainsi, il peut lire ou retenir le courrier de celle-ci ou la gêner dans l'exercice de ses pratiques religieuses (Woolf, 1998). Ce concept ne s'applique peut être pas directement en droit canadien. Ainsi, ni la Charte canadienne des droits et libertés ni les différentes lois fédérales, provinciales ou territoriales en matière de droits de la personne ne s'appliqueraient aux interactions entre les individus (p. ex., les cas où des membres de la famille entravent l'exercice des pratiques religieuses). Cependant, les droits protégés par une loi, comme les droits concernant le fait d'ouvrir ou de retenir le courrier sans autorisation, seraient semblables.

5.2.1.7 Autres signes de mauvais traitements

Des signes de mauvais traitements peuvent également être observés lorsque la victime et le plaignant sont vus en même temps. La victime peut s'asseoir à une certaine distance du soignant et permettre à celui-ci de répondre à sa place en tout temps. Le soignant peut tenter d'empêcher l'examen de la victime ou la tenue d'une conversation avec elle. Il peut aussi donner des explications non plausibles au sujet des lésions dont souffre l'aîné. Le soignant peut sembler nerveux ou irritable et faire des remarques désobligeantes au sujet de l'aîné (American Geriatrics Society, 2005).

5.2.2 Caractéristiques de l'auteur des mauvais traitements

Les auteurs de mauvais traitements qui ont des liens avec la personne âgée sont le plus souvent des enfants adultes (Aged Rights Advocacy Service, 1999). Bien qu'il n'existe aucun profil de l'auteur de mauvais traitements envers les personnes âgées, les parents ou soignants qui maltraitent les aînés affichent souvent les caractéristiques suivantes (National Center on Elder Abuse, 2005) :

  • dépendance à la drogue ou à l'alcool;
  • antécédents de violence familiale ou de mauvais traitements;
  • maladie mentale et dépendance;
  • traits de personnalité comme une humeur changeante, un esprit très critique et une tendance à rejeter la faute sur d'autres en cas de problèmes;
  • difficultés financières et problèmes personnels.

Les parents et soignants qui maltraitent des personnes âgées exploitent le lien créé avec celles-ci pour commettre leurs actes frauduleux. Selon une enquête menée aux États Unis, ces personnes sont habituellement beaucoup plus jeunes que leurs victimes. Environ 40 p. 100 d'entre elles ont moins de 40 ans et un autre 40 p. 100 sont âgées de 41 à 59 ans. La majorité sont des hommes, et environ 60 p. 100 ont des liens de parenté avec la victime (National Center on Elder Abuse, 1998).

Il existe trois catégories générales d'auteurs de mauvais traitements :

  1. les enfants, petits enfants et autres membres de la famille d'âge adulte;
  2. les soignants professionnels et
  3. les amis proches ou d'autres personnes se trouvant dans une position de confiance.

La majorité des auteurs de mauvais traitements appartiennent à la première catégorie (Sklar, 2000). Il existe deux types fondamentaux de contrevenants, indépendamment de la catégorie dont ils font partie. Le premier type englobe les personnes qui ont des problèmes d'alcoolisme, de toxicomanie ou de stress, y compris le stress découlant de la responsabilité liée aux soins à donner à la personne âgée, et qui ne cherchent pas explicitement à en faire leur victime, mais exploitent passivement les possibilités qui se présentent à elles. Le deuxième type d'auteur de mauvais traitements s'attaque directement aux personnes âgées vulnérables et obtient systématiquement le contrôle sur leurs biens (Tueth, 2000).

5.2.3 Facteurs contribuant aux mauvais traitements envers les aînés par des parents ou soignants

Les mauvais traitements envers les aînés peuvent être causés par les situations et les tensions familiales auxquelles les soignants sont exposés. La présence de l'aîné peut aussi créer des conflits dans la famille. Les rajustements des habitudes de vie et les tensions financières peuvent être énormes. Dans certains cas, les mauvais traitements envers les aînés est simplement une continuation d'une autre forme de violence vécue dans la famille depuis de nombreuses années (American Psychological Association, 2009). Il peut arriver que la violence conjugale se produise depuis un certain temps parce que la victime est peu susceptible de faire un signalement, notamment lorsqu'elle est très âgée ou qu'elle a des problèmes de santé. Animés d'un esprit de vengeance, les conjoints et les enfants des personnes âgées qui les ont maltraités pourraient renverser la vapeur ou refuser de nourrir ou soigner celles-ci (Quinn et Tomita, 1986).

Un couple de personnes âgées peut vivre des contraintes lorsqu'il doit vivre sous le même toit que ses enfants d'âge adulte. Il se pourrait aussi que le déménagement de la personne âgée crée des tensions entre l'enfant adulte et le conjoint de celle-ci. Lorsque les tensions montent, le risque de maltraitance ou de négligence augmente. Les victimes peuvent taire les infractions commises par les personnes qui vivent avec elles parce qu'elles sont effrayées ou qu'elles éprouvent des sentiments contradictoires qui les incitent à protéger l'auteur du mauvais traitement.

L'isolement social peut accroître les risques de mauvais traitements (American Psychological Association, 2009). Si cette situation découle parfois d'une stratégie délibérée pour éviter d'ébruiter les mauvais traitements, elle peut aussi être une conséquence accidentelle des tensions liées aux soins que nécessite un membre de la famille plus âgé et qui accaparent le soignant, lui laissant peu de temps pour établir ou maintenir des contacts sociaux. L'isolement empêche les soignants qui sont des membres de la famille de bénéficier du soutien dont ils ont besoin pour composer avec les tensions liées à leur tâche. Il empêche également les personnes de l'extérieur d'intervenir afin de protéger la personne âgée qui se trouve dans une situation de maltraitance et de venir en aide tant à la victime qu'à son agresseur.

L'angoisse que vit le soignant est un des grands facteurs qui favorisent une attitude caractérisée par les mauvais traitements et la négligence (American Psychological Association, 2009). Étant donné que la plupart des aidants naturels n'ont ni la formation ni l'information nécessaires pour concilier les besoins de la personne âgée avec leurs propres besoins et qu'ils n'ont pas accès non plus aux ressources et au soutien communautaires pouvant les aider, ils peuvent ressentir une grande frustration qui risque d'aboutir à différents comportements abusifs.

Le risque de mauvais traitements envers les aînés s'amplifie lorsque le soignant est responsable d'une personne âgée qui est malade ou souffre d'une déficience (Wolf, 1998). Les soignants qui n'ont pas suffisamment de soutien de la part de leur famille et de la société pourraient se sentir pris au piège dans ces situations et recourir à la violence physique ou verbale pour gérer les situations difficiles. Dans certains cas, la perception d'« enfant obéissant » que le soignant a de lui-même peut aggraver le problème en l'incitant à croire que la personne âgée veut que lui seul s'occupe d'elle et qu'il trahira sa confiance s'il envisage un répit ou le placement en milieu institutionnel.

Lorsque le soignant est financièrement dépendant d'une personne âgée atteinte d'une déficience, il peut être tenté d'exploiter celle-ci. À l'inverse, si la personne âgée souffrant d'une déficience dépend entièrement du soignant, celui-ci éprouvera peut-être du ressentiment et sera enclin à adopter un comportement abusif (American Geriatrics Society, 2005; Kurrle et autres, 1997).

Les problèmes psychologiques du soignant peuvent également l'inciter à maltraiter une personne âgée dont il s'occupe. Par ailleurs, un soignant toxicomane ou alcoolique ou qui souffre d'un trouble de la personnalité est davantage enclin à devenir violent plutôt qu'à demander de l'aide lorsqu'il doit composer avec les frustrations découlant des soins à donner à une personne âgée (American Psychological Association, 2009; Kurrle et autres, 1997)

Les attitudes de la société et les facteurs culturels peuvent également jouer un rôle dans les mauvais traitements envers les aînés au sein de la famille. Dans bien des cas, cette forme de mauvais traitements est considérée comme une affaire privée. Les groupes culturels n'ont pas tous la même perception de mauvais traitements, et il existe des différences quant à la tolérance envers les mauvais traitements infligés aux femmes (American Psychological Association, 2009). Enfin, les attitudes de la société qui ont pour effet de dévaloriser les personnes âgées et de les considérer comme des personnes inutiles favorisent le manque de respect et les mauvais traitements à leur endroit (American Psychological Association, 2009; House of Commons Health Committee, 2003-2004).

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