Les crimes et les mauvais traitements envers les aînés : recherche bibliographique concernant surtout le Canada

5. LES CRIMES ET FORMES DE MAUVAIS TRAITEMENTS CONSTITUANT LA PLUS GRANDE MENACE POUR LES AÎNÉS

5.3 Les crimes et les mauvais traitements en milieu institutionnel

Selon le recensement de 2001, 9,2 p. 100 des Canadiennes et 4,6 p. 100 des Canadiens (287 000 personnes au total) âgés de 65 ans et plus vivaient dans des établissements de soins de longue durée (Canadian Network for the Prevention of Elder abuse—CNPEA, 2009), y compris des maisons de soins infirmiers, des établissements de soins pour personnes âgées infirmes et des centres de soins complexes. Bon nombre de ces résidents sont âgés de 80 ou 90 ans et passeront le reste de leurs jours dans ces établissements. Ils conservent toutefois les mêmes protections que celles que la loi accorde aux autres adultes canadiens, et plusieurs provinces ont adopté des mesures législatives renforçant différentes protections pour eux (p. ex., liberté religieuse, accès aux visiteurs, protections contre l'isolement dans une pièce, choix de refuser des médicaments).

5.3.1 Formes de mauvais traitements en milieu institutionnel

L'ampleur des mauvais traitements en milieu institutionnel est peu connue à l'échelle internationale. Les formes de mauvais traitements observées dans ce milieu comprennent les comportements suivants (Brower, 1992; Kogut, 1993; Meddaugh, 1993; Spencer, 1994; Hall et Bocksnick, 1995; House of Commons Health Committee, 2003-2004; Nerenberg, 2002; Protection for Persons in Care Act, 2003-2004) :

  • la violence physique;
  • la violence psychologique/verbale;
  • la négligence à l'égard des besoins physiques et psychologiques;
  • l'exploitation financière;
  • la violence sexuelle;
  • les mauvais traitements systémiques, soit les pratiques à l'échelle du système qui entraînent de la négligence, des soins inférieurs aux normes, l'entassement des personnes, l'atteinte à la dignité (comme la surmédication ou le fait de restreindre certaines libertés ou d'obliger tous les résidents à porter une culotte d'incontinence afin de mieux les contrôler en raison d'une pénurie du personnel).

5.3.2 Ampleur des mauvais traitements

Le vol de biens personnels, les voies de fait commises par les employés ou par d'autres résidents et l'adoption de restrictions excessives sont peut-être observés plus fréquemment dans les établissements dont le personnel est insuffisant ou mal formé.

Les recherches canadiennes concernant la prévalence des mauvais traitements dans les établissements pour personnes âgées sont pour ainsi dire inexistantes. Celles qui sont menées aux États Unis ont été entreprises récemment, et une foule de problèmes liés aux définitions et aux méthodologies compliquent les travaux. Par exemple, comment établir une distinction entre les mauvais traitements ou la négligence et les soins inférieurs aux normes? Bien que les études fondées sur les observations directes, les enquêtes auprès des résidents ou l'analyse des incidents signalés soient peu nombreuses, plusieurs études ont été menées auprès d'infirmières et d'autres professionnels qui travaillent dans des établissements résidentiels. Bien que ces études ne fournissent pas de données sur la prévalence, elles montrent que la maltraitance en milieu institutionnel est assez répandue.

Selon une étude menée en Ontario auprès de plus de 1 600 infirmières et aides-infirmières, près du tiers des personnes interrogées avaient vu ou entendu un membre du personnel :

  • rudoyer des patients dans des maisons de soins infirmiers;
  • crier après des malades ou proférer des jurons à leur endroit;
  • faire des commentaires embarrassants aux patients (Ordre des infirmières et infirmiers de l'Ontario, 1993).

De plus, 10 p. 100 d'entre eux ont vu des membres du personnel frapper ou pousser des patients. Selon une étude américaine menée auprès de 600 infirmières et aides-infirmières qui travaillaient dans des maisons de soins infirmiers du New Hampshire, plus du tiers de ces personnes ont été témoins d'agressions physiques, et plus de 80 p. 100 ont vu un membre du personnel faire preuve de violence verbale à l'endroit d'un résident (Pillemer et Moore, 1989).

5.3.3 Quelles sont les personnes les plus vulnérables?

Les femmes âgées de 85 ans ou plus sont les personnes les plus exposées au risque de subir de mauvais traitements dans un établissement. Au Canada, plus du tiers de ces femmes vivent en milieu institutionnel, car les femmes ont tendance à survivre à leurs époux et n'ont peut-être pas les aptitudes cognitives et la santé ou le soutien nécessaire pour vivre dans la société. Ainsi, une bonne proportion de personnes vivant en milieu institutionnel sont des femmes de plus de 85 ans et représentent les personnes exposées au plus grand risque, en raison de leur nombre dans ces établissements (CNPEA, 2009). En ce qui concerne les autres éléments pouvant exposer les résidents à un risque, les avis sont partagés quant à la question de savoir si l'existence d'une déficience constitue un facteur. Bien que les personnes souffrant de déficiences physiques et cognitives semblent plus vulnérables, les aînés plus actifs sont peut-être plus réticents à respecter les règles de l'établissement, ce qui crée un risque de conflit avec le personnel de celui-ci (Spencer, 1994; Menio, 1996).

Les personnes vivant en milieu institutionnel peuvent être exposées à une forme de maltraitance parce qu'elles sont isolées de la société et que les incidents sont traités à l'interne au sein de l'établissement. En conséquence, il se pourrait que les incidents de maltraitance échappent à toute forme de contrôle. Le personnel est appelé à relever des défis croissants en raison de la hausse du nombre de personnes qui souffrent de déficiences physiques et cognitives et dont l'espérance de vie augmente également. Le risque de maltraitance s'accroît au fur et à mesure que l'écart se creuse entre les besoins des résidents et les compétences du personnel (CNPEA, 2009).

5.3.4 Facteurs contribuant aux mauvais traitements en milieu institutionnel

En plus du nombre insuffisant d'employés et de la formation inadéquate qui leur est donnée, plusieurs facteurs, systémiques et autres, peuvent favoriser la maltraitance (Nerenberg, 2002; CNPEA, 2009; Goodridge et autres, 1996) :

  • la direction ne s'efforce pas de cultiver des relations axées sur le respect entre le personnel et les résidents et ne renforce pas l'idée selon laquelle tous les résidents doivent être traités avec dignité;
  • les membres du personnel ont des perceptions différences de ce qui constitue des mauvais traitements et ont des attitudes différentes envers les résidents;
  • le personnel vit des tensions liées au travail qui mènent parfois à l'épuisement professionnel;
  • le personnel réplique à une agression commise par un résident;
  • certains facteurs sociétaux et culturels ont pour effet de cultiver une perception selon laquelle les personnes âgées sont des membres inutiles de la société;
  • les normes relatives aux établissements de soins de longue durée sont appliquées de façon laxiste.

5.3.5 Indicateurs de mauvais traitements en milieu institutionnel

Les indicateurs de mauvais traitements en milieu institutionnel peuvent être liés au comportement ou à l'environnement (Spencer, 1994). Voici quelques indicateurs possibles liés au comportement :

  • le résident a un comportement euphorique ou absurde en réaction paradoxale à un mauvais traitement;
  • la personne habituellement bavarde cesse de communiquer, se replie sur elle-même ou devient déprimée;
  • le résident se montre angoissé ou pleure en silence au cours d'activités routinières, par exemple au moment de prendre son bain;
  • les habitudes de sommeil du résident se détériorent;
  • l'état de santé général de la personne commence à se détériorer sans raison apparente.

Les indicateurs liés à l'environnement comprennent le manque d'intimité, la censure du courrier et la difficulté de joindre le résident depuis l'extérieur de l'établissement.

5.3.6 Caractéristiques des auteurs de mauvais traitements

Les auteurs des mauvais traitements infligés en milieu institutionnel aux résidents peuvent être des membres du personnel, des visiteurs (y compris des membres de la famille et des amis), d'autres résidents ou des professionnels qui fournissent des services à cet endroit. Les membres du personnel le plus souvent observés dans ce contexte sont les aides-infirmières, qui sont plus nombreuses et ont davantage d'occasions d'adopter un comportement abusif que les autres employés. Voici quelques facteurs associés aux auteurs de mauvais traitements en milieu institutionnel :

  • âge — les comportements abusifs sont davantage observés chez les jeunes employés que chez le personnel plus âgé (Pillemer et Moore, 1990);
  • sexe — les hommes sont peut-être plus enclins à adopter un comportement abusif que les femmes (Payne et Cikovic, 1995);
  • traits de personnalité — selon les observations, les auteurs de mauvais traitements sont des individus agressifs, dominateurs, moins empathiques et moins tolérants à l'endroit des résidents ayant eux-mêmes commis une agression (Shaw, 1998).
Date de modification :