Les crimes et les mauvais traitements envers les aînés : recherche bibliographique concernant surtout le Canada

6. LACUNES DES RECHERCHES SUR LES AÎNÉS VICTIMES DE CRIMES ET DE MAUVAIS TRAITEMENTS

Dans le passé, une bonne partie des ouvrages de criminologie concernant les personnes âgées ont porté essentiellement sur la question de la peur du crime. Il a été souligné à maintes reprises que les aînés en tant que groupe craignent d'être victimes d'actes criminels et que cette crainte est démesurée par rapport au risque réel auquel ils sont exposés. Ces jugements n'ont pas tenu compte du fait qu'un simple recensement des crimes commis contre des aînés par rapport à ceux qui visent d'autres groupes n'est pas un bon indice des répercussions des crimes pour eux. Les aînés qui sont agressés sont davantage exposés au risque de mourir ou de subir des blessures débilitantes. Ils sont aussi plus susceptibles d'être placés dans des maisons de soins infirmiers que les personnes qui ne sont pas attaquées. Enfin, ils sont plus portés que les personnes appartenant aux autres groupes d'âge à taire les mauvais traitements dont ils sont victimes parce que, dans bien des cas, ils ont un lien de dépendance envers l'agresseur ou ressentent de la honte.

Les rapports de recherche portant sur les aînés et la victimisation criminelle comportent de nombreuses lacunes, qui sont observées dans les domaines suivants :

La prévalence de la victimisation
Le tableau 4.1 montre qu'il reste encore beaucoup à apprendre au sujet de la prévalence des crimes commis contre des aînés du Canada. Une seule enquête nationale a été consacrée à l'étude de cette question, et elle remonte maintenant à près de 20 ans (Podnieks et autres, 1990). Cette étude portait sur les aînés vivant dans des logements privés, de sorte que nous en savons très peu au sujet de l'ampleur des différentes formes de mauvais traitements en milieu institutionnel. Il est nécessaire de mener un plus grand nombre d'études pour en apprendre davantage au sujet de la prévalence de la victimisation criminelle et des différentes formes de mauvais traitements observées au cours des 12 derniers mois ainsi que pendant toute la période de vieillesse. De plus, alors que certaines études donnent un aperçu général de la prévalence de toutes les formes de victimisation, d'autres études présentent des données pour chaque forme de mauvais traitements.
Mauvais traitements en milieu institutionnel
Nous comprenons fort mal l'ampleur, les tendances et les types de mauvais traitements ainsi que les facteurs de risque dans les établissements canadiens. Les mauvais traitements et la négligence à l'égard des personnes âgées en milieu institutionnel constituent des préoccupations sérieuses à l'échelle internationale. Nous en savons très peu sur la proportion de crimes qui sont commis dans les établissements et qui sont signalés à la police. Il s'agit là d'un problème majeur, car ces établissements ont peut-être intérêt à dissimuler toute trace d'incidents criminels tout en cultivant l'image d'un endroit propre, ordonné, sûr et harmonieux. En raison des problèmes de signalement, il devient encore plus urgent de mener des enquêtes et des sondages auprès de groupes de discussion.
Problèmes liés aux définitions et à la méthodologie
Les études varient quant à leur objet principal (crimes par opposition aux mauvais traitements envers les aînés), aux types de mauvais traitements (violence physique, sexuelle ou psychologique ou exploitation financière), au territoire géographique examiné (national ou provincial), au milieu (institutionnel ou domicile privé) et au délai visé (mauvais traitements infligés au cours de la dernière année ou pendant toute la période de vieillesse). Des différences sont également observées en ce qui a trait à la façon dont « aîné » est définie (personne âgée d'au moins 55 ans ou d'au moins 65 ans). Les recherches dans lesquelles les auteurs adoptent la définition de « mauvais traitements envers les aînés » que donne l'OMS ont pour effet d'exclure la violence et les autres formes de maltraitance qui ne sont pas observées dans le contexte d'une relation de confiance. Il y a lieu d'élaborer des protocoles pour orienter les recherches nationales dans ce domaine afin de veiller à ce que les études soient rigoureuses et comparables. De plus, il est impératif d'assurer le suivi des études et de vérifier les rapports concernant les mauvais traitements plutôt que d'accepter telles quelles les données provenant des organismes d'enquête. Les aînés font souvent des chutes et il est nécessaire d'avoir la preuve que les lésions corporelles observées découlent de mauvais traitements (Dunn, 1995).
Biais d'échantillonnage
Les études et groupes de discussion visant les aînés sont souvent fondés sur de petits échantillons locaux qui ne représentent pas nécessairement d'autres aînés de la localité ou de la région en question et encore moins ceux qui se trouvent ailleurs. Il se peut que les aînés qui participent à ces études soient des dirigeants communautaires ou des personnes indépendantes jouissant d'une bonne santé. En conséquence, ils ne subissent pas nécessairement les mauvais traitements dont sont victimes les personnes qui sont dépendantes parce qu'elles sont malades ou pauvres ou qu'elles vivent en établissement, ni ne comprennent l'ampleur de cette maltraitance. De plus, les personnes qui sont victimes de mauvais traitements et qui ont un lien de dépendance avec leurs agresseurs ne sont parfois nullement au courant de l'existence d'enquêtes de cette nature ou sont très réticentes à y participer.
Auteurs des crimes ou de mauvais traitements envers les aînés
Bien qu'il nous reste beaucoup de choses à apprendre, la majorité des études ont mis l'accent sur les aînés qui sont victimes de crimes ou de mauvais traitements. En plus du caractère insuffisant des recherches portant sur les auteurs des mauvais traitements, un mur de silence entoure la question, de nombreuses formes de maltraitance n'étant pas signalées aux autorités ni même mentionnées au cours des enquêtes (Gabor et Mata, 2004). En conséquence, la plupart des auteurs de mauvais traitements ne sont pas identifiés. Jusqu'à maintenant, les criminologues, les travailleurs sociaux, les infirmières et les autres professionnels préoccupés par les mauvais traitements envers les aînés se sont davantage affairés à mieux protéger les victimes qu'à chercher à comprendre les facteurs qui influent sur la conduite des auteurs de mauvais traitements.
Personnes qui évitent les mauvais traitements et l'exploitation
S'il est souhaitable de mener des recherches plus approfondies sur les caractéristiques des victimes, il serait également intéressant d'en apprendre davantage au sujet des aînés qui réussissent à éviter l'exploitation financière et d'autres formes de mauvais traitements (Johnson, 2002). Ces recherches peuvent fournir des indices utiles sur les mesures prises par les aînés et pour eux de manière à accroître leur résistance aux mauvais traitements. Nous devons déterminer les caractéristiques de ce groupe, leurs modalités de résidence (p. ex., vivent-ils seuls?), la mesure dans laquelle ils sont exposés aux télévendeurs frauduleux, la façon dont ils mettent fin aux offres de vente qu'ils ne souhaitent pas et les consultations et les recherches qu'ils mènent avant de prendre des décisions en matière d'achat.
Les crimes et les mauvais traitements familiaux
Il est encore plus difficile de percer le mur du silence qui entoure les cas de mauvais traitements lorsque l'incident se produit au sein de la famille. Force est de constater que les personnes âgées sont peu enclins à déclarer avoir été victimes de maltraitance de la part d'un membre de leur famille. Nous savons très peu de choses au sujet de la véritable ampleur de la maltraitance, des formes les plus prévalentes de celle-ci, des éléments déclencheurs, des facteurs de risque, des caractéristiques qui distinguent les agresseurs et de toutes les conséquences que la maltraitance entraîne pour les personnes âgées qui en sont victimes.
Signes de mauvais traitements
Dans bien des cas, les soignants, les organismes qui offrent de la protection aux aînés, le personnel médical et les agents d'application de la loi n'ont pas les outils nécessaires pour faire une distinction entre les lésions corporelles découlant de maltraitance et celles qui sont imputables à une maladie, à un accident ou au vieillissement (McNamee et Murphy, 2006). Il n'y a pas de test unique pour déceler les mauvais traitements ou la négligence (Dyer et autres, 2003). Il est nécessaire de mener des recherches pour mieux connaître les signes médico-légaux des mauvais traitements infligés et déterminer les facteurs qui exposent les personnes âgées à des risques, tant en milieu institutionnel qu'ailleurs.
Conséquences des mauvais traitements
Certaines données montrent que les conséquences des crimes et des mauvais traitements sont beaucoup plus graves pour les aînés. Il appert des données préliminaires qu'un nombre plus élevé d'aînés qui ont été agressés meurent ou subissent des lésions corporelles graves comparativement aux victimes plus jeunes. De plus, ils risquent de perdre leur indépendance lorsqu'ils doivent être placés dans un établissement résidentiel à la suite de l'attaque criminelle qu'ils ont subie. Il est impératif de mener un plus grand nombre de recherches qualitatives pour comprendre ces conséquences découlant des crimes afin de déterminer les interventions qui s'imposent. De simples recensements des crimes commis à l'endroit des personnes âgées ne suffisent pas pour bien comprendre les risques auxquels elles sont exposées.
Peur du crime
On a beaucoup écrit sur le degré « exagéré » de la crainte ressentie par les aînés; cependant, il faut s'efforcer de mieux comprendre pourquoi les personnes âgées ont tendance à être plus craintives que les personnes appartenant aux autres groupes d'âge. Cette crainte est-elle imputable à un sentiment de vulnérabilité physique ou d'isolement social? Une meilleure compréhension des sources de cette crainte peut favoriser l'élaboration d'interventions appropriées, car la crainte elle même peut isoler les aînés, provoquer des problèmes de santé mentale comme la dépression et les exposer davantage au risque d'être exploitées, financièrement ou autrement.
Rôle de la situation socio-économique et du sexe
Certaines formes de victimisation des personnes âgées peuvent s'expliquer par des facteurs autres que l'âge. Ainsi, la violence physique commise par un conjoint ou un enfant d'âge adulte peut être davantage liée au sexe, aux antécédents familiaux et à la situation socio économique qu'à l'âge. Il est nécessaire de mener davantage d'études contrôlées afin de cerner d'autres variables pouvant être liées aux mauvais traitements infligés aux personnes âgées. Dans certains cas, il se peut que l'âge soit un facteur secondaire ou qu'il ne constitue tout simplement pas un facteur de risque. En fait, en ce qui concerne la violence conjugale, il y a relation inverse entre la violence et l'âge, c'est-à-dire que ce comportement tend généralement à diminuer avec l'âge, toutes choses étant égales par ailleurs.
Stratégies en matière de prévention : ce qui fonctionne
Il est nécessaire de mener des recherches visant à recenser les interventions menées aux quatre coins du globe afin de prévenir les mauvais traitements envers les aînés ou, à tout le moins, d'en atténuer les effets. De plus, il est impératif de mener des évaluations rigoureuses des politiques et programmes et de déterminer les pratiques exemplaires. Ces évaluations doivent tenir compte du coût financier de différentes mesures ainsi que des conséquences auxquelles les aînés sont exposés en ce qui a trait à leur indépendance et à leur sécurité personnelle.
Réticence des aînés à signaler les crimes
Le silence des personnes âgées au sujet des crimes et des mauvais traitements dont elles sont victimes ressort de plus en plus nettement des recherches et des observations des professionnels. Une foule de raisons peuvent expliquer cette situation, notamment la honte et la crainte de représailles ou le désir de protéger les soignants et d'éviter le placement dans un établissement de soins pour bénéficiaires internes. Il est impératif de mieux comprendre ces raisons en interrogeant les personnes âgées et en créant des groupes de discussion composés d'aînés. Il serait utile de savoir, par exemple, si les aînés sont réticents à signaler des mauvais traitements parce qu'ils craignent qu'on ne les écoute pas ou que leur capacité mentale soit mise en doute, ou s'ils hésitent à signaler un crime commis par un membre de la famille parce qu'ils redoutent les conséquences du signalement pour la famille ou pour eux-mêmes. Dans le cadre de ces recherches, il y aurait également lieu de déterminer les mesures susceptibles de faciliter le signalement des crimes et des mauvais traitements; dans ce contexte, il serait intéressant de savoir si les aînés seraient davantage disposés à signaler le comportement fautif s'il existait en dehors du système de justice pénale traditionnel un mécanisme informel de règlement des conflits.
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