Rapport sur la pratique des mariages forcés au Canada : entrevues avec des intervenant(e)s de première ligne.
Une recherche exploratoire menée à Montréal et à Toronto en 2008

4. Recommandations

Les participant(e)s à l'enquête font les recommandations suivantes:

  • Mener une campagne de sensibilisation et de prévention au niveau national à l'instar de celles lancées dans certains pays européens pour éveiller les consciences à ce problème.
  • Mettre en place des mécanismes visant à aider les personnes aux prises avec des contraintes au mariage (lieux d'accueil accessibles, lieux d'hébergement, espaces de médiation parents-enfants-professionnels, mise en place d'une ligne téléphonique d'urgence)
  • Prévoir un meilleur financement pour renforcer les structures d'écoute et d'accueil.
  • Élaborer un plan de formation et concevoir des outils spécifiques à la problématique des mariages forcés destinés aux intervenant(e)s de première ligne.
  • Produire une trousse d'information destinée aux enseignant(e)s et aux étudiant(e)s.
  • Confectionner des prospectus et des affiches informatifs et dissuasifs à déposer dans les centre local de services communautaires (C.L.S.C), centres communautaires, centres d'accueil pour les immigrant(e)s, lieux de culte, établissements scolaires, etc.
  • Organiser des séances d'information juridique à l'intention des parents et des jeunes sur le caractère illégal et contraire aux droits de la personne et aux droits des femmes du mariage forcé.
  • Entreprendre un travail de sensibilisation auprès des jeunes au sein des établissements scolaires pour qu'elles/ils soient aptes à identifier chez leurs camarades une détresse due à une situation de pression en vue d'un mariage et à rapporter les cas aux responsables.
  • Prévoir des dispositions légales claires applicables dans le cas d'une union imposée, dont l'annulation de celle-ci sans aucune limite quant au délai fixé et sans imposer le fardeau de la preuve à la victime.
  • Organiser au niveau local, avec le soutien des associations communautaires, des réunions de discussion afin que parents et enfants échangent leurs points de vue sur le sujet et en débattent.
  • Organiser des rencontres entre familles et autorités religieuses afin que ces dernières transmettent le message que le mariage forcé ne relève pas d'un principe religieux mais d'une pratique culturelle car, bien des parents qui soumettent leurs enfants à un mariage forcé pensent obéir à une prescription islamique et se conformer ainsi à leur religion. Que les autorités religieuses rappellent, notamment lors des prêches du vendredi, que le mariage exige le consentement de la femme et de l'homme, un engagement entre deux personnes libres de choisir.
  • Éviter de porter des jugements de valeur sur les communautés où cette pratique existe.
  • Favoriser l'intégration des membres des groupes minoritaires dans le tissu social plutôt que la ghettoïsation et le communautarisme.

Conclusion

Notre étude de terrain a donc confirmé l'existence de la pratique des mariages forcés dans la société canadienne, en particulier chez certaines familles de certaines communautés. Le plus souvent reproduction d'une pratique culturelle, le mariage forcé, qui est illégal et constitue au regard des lois internationales une violation des droits de la personne est, aux yeux des familles qui s'y adonnent, une partie importante de leurs traditions matrimoniales. Le problème s'avère très complexe, et notre étude auprès d'acteurs et d'actrices de terrain a révélé plusieurs aspects et de tristes conséquences.

Un mariage est dit forcé lorsque les personnes qui le mettent en pratique ne se soucient pas du consentement de celle ou de celui qui le subit et exercent sur elle des pressions pour arriver à leurs fins. Il est toujours accompagné de violence qu'elle soit verbale, psychologique ou physique et touche principalement des jeunes femmes. S'il est encore largement sous-estimé voire ignoré dans l'espace sociétal canadien, c'est qu'il demeure un sujet tabou de sorte que les victimes gardent le secret pour ne pas faire rejaillir l'opprobre sur leur famille. Le secret est d'autant plus fort que la situation se vit dans l'intimité.

L'enquête met en évidence les raisons qui poussent les parents ou familles à arranger un mariage pour leurs enfants et à les y forcer en cas de refus. Elles sont diverses et fondées sur les notions d'honneur et de devoir. En effet, c'est très souvent par devoir que des parents ou des familles marient ou tentent de marier de force leurs enfants jeunes et de préférence dans le cercle familial ou communautaire et au nom de l'honneur de la famille ou du groupe d'appartenance. Une autre raison est la peur de voir leurs enfants « mal tourner » en entreprenant des relations amoureuses ou sexuelles ou encore en concluant un mariage hors-groupe et porter ainsi atteinte à la réputation familiale. L'intérêt lucratif fait également partie des motifs identifiés par nos informateurs(trices).

En tant qu'enjeu, un mariage imposé se déroule toujours autour d'une lutte intra-familiale entre d'une part, des parents ou familles qui usent de diverses pressions pour soumettre à leur décision les personnes à marier et d'autre part, ces dernières qui mettent en œuvre différentes stratégies pour renverser celle-ci. S'installe alors un rapport de pouvoir où chacune des parties en présence use de sa marge de possibilités pour gagner ou défendre ce qu'elle considère comme un enjeu. Si l'enquête révèle que certaines personnes marquent peu ou pas de résistance à l'annonce d'un mariage non désiré, nombreuses sont celles qui s'y objectent et bataillent pour faire échouer le projet. Dans cette lutte deux gestes extrêmes se profilent: la menace de mort par les uns, la fuite par les autres.

Si les personnes interviewées s'entendent pour dire qu'il faut porter ce sujet sur la place publique, certaines d'entre elles craignent toutefois les dérapages médiatiques et la stigmatisation des membres des communautés musulmanes, car cette pratique est généralement associée à l'islam. Étant conscientes de l'impact des discours médiatiques et de la manière dont sont dépeints les musulmanes et l'islam dans ceux-ci, elles redoutent que ce sujet, à l'instar de l'Affaire du voile, de l'instauration d'un tribunal islamique en Ontario ou des accommodements raisonnables au Québec vienne à nouveau déchaîner les passions contre les citoyennes et citoyens d'appartenance musulmane.

Enfin il est clair que presque tout est à faire dans tous les domaines. La liste des recommandations formulées par les intervenant(e)s le montre à l'évidence: des recherches de diverses sortes, des mesures législatives et administratives, des efforts d'organisation s'imposent certes, mais non sans éducation, sensibilisation et dialogue, affirment-elles. Et, faut-il le noter, en distinguant ce qui est exploitation et abus de ce qui est fruit d'une tradition culturelle.

Cela dit, au terme de cette enquête, nous ne pouvons conclure que le mariage forcé constitue un phénomène de société au Canada. En effet, elle ne permet d'en connaître ni la fréquence ni la gravité des situations ni les lieux de prévalence. Des études plus approfondies devraient être menées pour mieux cerner le sujet et voir si oui ou non nous faisons face à un réel problème de société: des enquêtes statistiques ou qualitatives restent à faire pour mesurer, localiser, comprendre, expliquer le problème dans ses aspects multiformes.

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