Séparation et divorce très conflictuels : options à examiner

2004-FCY-1F

2.  POUR MIEUX COMPRENDRE LES EFFETS DU DIVORCE

Dans son examen de la documentation, Stewart (2001 : 5) a signalé que, dans les années 1960 et 1970, les professionnels de la santé mentale semblaient divisés sur la question de savoir si le divorce avait des effets négatifs de longue durée sur les enfants ou si ces effets étaient négligeables ou même bénéfiques. Rutter (1981), par exemple, a conclu que le fait d’être séparé de sa famille intacte pouvait rendre un enfant malheureux à court terme, mais n’avait guère d’importance comme cause directe des troubles de longue durée. En outre, Kurdek et Siesky (1980b) ont affirmé que les enfants de parents divorcés ne se considéraient pas inférieurs à ceux vivant avec leurs deux parents et n’estimaient pas que le divorce avait nui à leurs relations avec les pairs ou à leurs aspirations sur le plan conjugal.

Cependant, une minorité d’études présentent le divorce comme une période de transition difficile qui a des effets relativement bénins sur les enfants. Selon la majorité d’entre elles, le divorce est une période extrêmement difficile pour les enfants et il a de graves effets immédiats et à court terme. Ces études peuvent se ranger en trois catégories : celles qui s’attachent aux facteurs contributifs ou précisent les retombées néfastes pour les enfants après le divorce de leurs parents; celles qui font ressortir les facteurs émotionnels et ceux liés aux relations et au milieu structurel qui contribuent à une issue favorable pour les enfants; et celles qui traitent des liens entre les modalités de garde et le droit de visite et de leurs répercussions sur les enfants.

2.1  ADAPTATION NÉGATIVE DES ENFANTS APRÈS LA SÉPARATION ET LE DIVORCE

Voici les études qui traitent de l’adaptation négative des enfants.

Jacobson (1978) a examiné les facteurs qui influent sur l’adaptation psychologique des enfants au cours des douze mois suivant la séparation. Elle s’est penchée sur la situation de 51 enfants répartis entre 30 familles et a constaté que plus s’étirait la période passée par l’enfant loin de son père, plus marquée était sa mésadaptation quant à l’agressivité et aux difficultés d’apprentissage.

Peterson et Zill (1986) ont analysé des données d’enquêtes nationales sur les enfants menées aux États-Unis et concernant environ 2 301 enfants. Ils ont conclu que les enfants les moins déprimés et les moins renfermés étaient ceux qui vivaient avec leurs deux parents et non ceux qui vivaient avec leur seule mère biologique. Le nombre d’enfants déprimés/renfermés parmi ces derniers enfants était particulièrement élevé, surtout chez les garçons, et plus d’enfants affichaient un comportement anti-social parmi ceux qui vivaient avec leur mère par rapport à ceux dont la famille était intacte. Cependant, la situation des filles vivant avec une mère seule n’était pas pire que celle des filles dont la famille était intacte et le milieu, peu conflictuel. D’après ces auteurs, la propension au comportement déviant était particulièrement marquée chez les enfants vivant avec un parent du sexe opposé.

Stolberg, Camplair, Currier et Wells (1987) ont examiné les déterminants individuels, familiaux et environnementaux de l’adaptation et de l’inadaptation des enfants après un divorce. Les influences environnementales incluaient les changements physiques sur le plan du voisinage (notamment l’installation dans un nouveau quartier), les aptitudes sociales nécessaires pour se faire de nouveaux amis et les aptitudes requises en communication pour exprimer la colère accrue résultant des changements non souhaités. Les influences familiales incluaient l’hostilité dans le couple et les méthodes d’éducation inadéquates qui peuvent rendre les enfants agressifs. Les auteurs, qui ont comparé 87 mères divorcées et 47 familles intactes, ont conclu que les changements dans la vie d’un enfant, comme l’installation dans une nouvelle maison ou le changement d’école, étaient les déterminants les plus importants de son inadaptation après un divorce, suivis de l’hostilité dans le couple et de l’adaptation des parents.

Kelly et Wallerstein (1977) ont examiné les habitudes des enfants de 60 familles en instance de divorce, en ce qui concerne les visites au parent n’ayant pas la. En général, les jeunes enfants (de deux à huit ans) voyaient ce parent plus souvent que les plus âgés. Pour la moitié de ces derniers (les neuf et dix ans), les visites étaient irrégulières ou rares, voire inexistantes. Face au divorce, les enfants plus âgés réagissaient en manifestant de la colère. Les auteurs ont conclu qu’il y avait un lien entre la rareté des visites et les habitudes de visite destructrices.

Judith Wallerstein est l’une des plus éminentes spécialistes des effets du divorce sur les enfants. Elle a participé à une étude longitudinale, échelonnée sur 25 ans, au sujet des réactions des enfants et des adolescents face à la séparation ou au divorce de leurs parents. L’étude est basée sur des entrevues menées auprès de 130 enfants et de leurs deux parents. Vingt-cinq ans plus tard, les personnes qui étaient alors enfants ont parlé avec tristesse de l’enfance qu’elles n’avaient pas eue et elles ont dit avoir ressenti de la colère et souhaité que quelqu’un s’occupe d’elles. D’après leurs propos, le divorce les avait privées d’un certain degré d’affection et de protection durant leur croissance. La moitié des jeunes de l’échantillon avaient fait un usage abusif de drogues et d’alcool pendant leur adolescence. Plus de la moitié avaient un degré de scolarité inférieur à celui de leurs parents. À l’âge adulte, ils craignaient que leurs propres relations ne soient vouées à l’échec, comme celles de leurs parents (Wallerstein et Lewis, 1998). Dans un ouvrage plus récent, Wallerstein concluait que les enfants du divorce étaient ceux qui souffraient le plus à l’âge adulte :

Ils ressentent le plus cruellement l’impact du divorce lorsqu’ils recherchent l’amour, l’intimité sexuelle et un engagement. Le fait de ne pas pouvoir se représenter un homme ou une femme jouissant d’une relation stable et le souvenir de l’échec de leurs parents à demeurer mariés nuisent énormément à leurs aspirations, leur causent beaucoup de chagrin et les mènent au désespoir (Wallerstein et coll., 2000). [Traduction]

Amato et Keith (1991a) ont examiné 92 études comparant des enfants qui vivaient dans une famille monoparentale en raison du divorce à des enfants qui vivaient dans une famille demeurée intacte, selon des critères de mesure du bien-être. Dans bon nombre d’études, ils ont noté que les enfants de familles divorcées avaient bénéficié d’un degré moindre de bien-être, indépendamment du rendement scolaire, de la conduite, du développement psychologique, de l’estime de soi, des aptitudes sociales et des rapports avec d’autres enfants. Les auteurs ont examiné ces études sous trois angles de nature à expliquer les choses : les enfants du divorce bénéficient souvent d’une attention, d’une aide et d’une surveillance moindres de leurs parents; en général, le divorce entraîne une baisse du niveau de vie des familles dirigées par la mère, souvent en deçà du seuil de la pauvreté; de plus, les conflits entre parents avant et durant la séparation causent un grave stress aux enfants. Les conclusions de la méta-analyse donnent à penser que les enfants du divorce sont handicapés par l’absence d’un parent et donnent un peu moins de poids à la croyance selon laquelle les conséquences négatives du divorce tiennent en partie au recul économique. Les témoignages recueillis permettent de vérifier l’hypothèse selon laquelle un conflit familial entraîne un faible degré de bien-être. Dans une autre méta-analyse sur le divorce des parents et le bien-être à l’âge adulte, Amato et Keith (1991b) ont conclu, d’après les données de 37 études, que les conséquences du divorce des parents se font sentir sur le bien-être psychologique (dépression, faible satisfaction de vivre), sur le bien-être familial (faible qualité des relations matrimoniales, divorce), sur le bien-être socio-économique (bas niveau d’instruction, faible revenu et peu de prestige sur le plan professionnel) et sur la santé physique. Cependant, plusieurs réserves s’imposent, notamment parce que l’importance de ces conséquences n’a pas été vraiment évaluée. Dans une autre méta-analyse des études sur le divorce, Amato (1994) a conclu que les enfants de familles divorcées présentaient davantage de difficultés comportementales et plus de symptômes d’inadaptation psychologique, et avaient des résultats scolaires inférieurs, plus de difficultés sur le plan social et une estime d’eux-mêmes moindre que les enfants de familles intactes.

Après avoir analysé plus de 200 études britanniques sur l’impact de la séparation et du divorce sur les enfants, Rodgers et Pryor ont conclu aux désavantages à long terme suivants pour les enfants de parents divorcés : le faible revenu du ménage, un niveau d’instruction moindre, un comportement renfermé, l’agression et la délinquance, les problèmes de santé, l’abandon du foyer en bas âge, l’activité sexuelle précoce, la dépression et la toxicomanie. Cependant, on constate ces problèmes seulement chez une minorité de personnes dont les parents sont séparés. Ces auteurs ont aussi signalé que ces piètres résultats sont loin d’être inévitables et qu’il n’y a pas de lien direct entre la séparation des parents et la façon dont les enfants s’adaptent. Même si ces résultats sont clairs, on ne peut présumer simplement que la séparation des parents en est la cause fondamentale (Joseph Rowntree Foundation, 1998).

Selon d’autres études, les épouses divorcées doivent supporter un fardeau économique plus lourd. En général, leur situation économique est pire que celle de leurs ex-époux (Espenshade, 1979). Leur bien-être diminue après le divorce et augmente avec le remariage (Espenshade, 1979; Beuhler et coll., 1985-1986).

2.2  ADAPTATION POSITIVE DES ENFANTS APRÈS LA SÉPARATION ET LE DIVORCE

Ces études incluent ce qui suit :

Dans un article paru en 1980, Kurdek et Siesky ont évalué les réponses aux questionnaires remis à 71 parents seuls divorcés et aux 130 enfants dont ils avaient la garde. En général, le questionnaire remis aux parents avait trait : au compte rendu des parents concernant la gravité du conflit avant la séparation; à leur description de la façon dont les enfants avaient été informés du divorce et avaient réagi à cette nouvelle; à leurs perceptions quant à l’attitude de leurs enfants face au divorce et aux impressions des parents quant aux forces que leurs enfants pouvaient avoir acquises au cours du divorce. Le questionnaire remis aux enfants portait sur les points suivants : leurs réactions face aux définitions du terme « divorce »; les raisons du divorce des parents et son acceptation; les descriptions des deux parents par les enfants; leurs impressions quant à l’influence du divorce sur leurs relations avec les pairs; les interactions des enfants avec le parent ayant la garde et leur opinion à l’égard du mariage.

L’article comprenait dix tableaux statistiques, dont certains sur les descriptions des parents par les enfants. Au tableau cinq, par exemple, on évaluait la relation entre le sentiment de blâme qu’éprouve l’enfant à l’égard du divorce et sa description des deux parents, sous les rubriques « positive », « négative », « positive et négative » et « neutre ». Les enfants qui semblaient se blâmer pour le divorce considéraient leurs parents d’une manière plutôt négative. Les tableaux neuf et dix portaient sur la relation entre les forces acquises par les enfants du fait du divorce de leurs parents et les descriptions des deux parents faites par les enfants sous les rubriques « positive », « négative », « positive et négative » et « neutre ». Dans le tableau neuf, les enfants considérés comme ayant acquis des forces avaient une opinion plus « positive » de leurs deux parents. Le tableau dix portait sur la relation entre certaines forces des enfants, p. ex., l’« indépendance », le « souci pour le parent », l’« expression des sentiments » et la « patience/compassion » ainsi que sur leurs descriptions des deux parents sous les rubriques précitées. Presque toutes les forces particulières mentionnées étaient relevées chez les enfants qui avaient exprimé une opinion « positive » à l’égard de leurs deux parents. Les auteurs ont noté des réactions et adaptations favorables chez les enfants qui avaient défini le divorce comme une « séparation psychologique » au lieu d’une « dissolution du mariage » ou d’une « séparation physique », qui avaient parlé du divorce à leurs amis, qui avaient donné à leurs deux parents une cote relativement positive et estimaient avoir acquis des forces et un meilleur sens des responsabilités par suite du divorce (Kurdek et Siesky, 1980b).

Dans une étude menée auprès de 51 familles qui avaient conclu une entente de garde physique partagée, Steinman, Zemmelman et Knoblauch (1985) ont dressé une liste de facteurs qui mènent à une entente fructueuse. Ces facteurs étaient : le respect et la compréhension du lien entre l’enfant et l’ex-conjoint; la capacité de demeurer objectif en ce qui a trait aux besoins des enfants durant les procédures de divorce; la capacité d’empathie avec le point de vue de l’enfant et de l’autre parent; la capacité de changer ses attentes émotionnelles en passant du rôle de compagne/compagnon à celui de co-parent; la capacité de fixer les limites du nouveau rôle et de faire preuve d’une haute estime de soi et de souplesse.

2.3  LES LIENS ENTRE LES MODALITÉS DE GARDE ET DE VISITE ET L’ADAPTATION DES ENFANTS

Les études examinées sont les suivantes :

Steinman (1981) s’est penché sur le cas de 32 enfants qui, pendant trois ans, faisaient l’objet de modalités de garde physique partagée. En général, la majorité des parents étaient satisfaits des modalités, mais les enfants l’étaient moins. Ces derniers ont indiqué qu’ils préféraient nettement le mariage au divorce, même s’il y avait des conflits entre leurs parents. En général, ils trouvaient peu commodes les modalités de garde partagée. Le tiers d’entre eux affichaient de graves troubles psychologiques causés par le régime de garde partagée.

Steinman, Zemmelman et Knoblauch (1985) ont compilé une liste des facteurs relevés dans les familles qui percevaient négativement la garde physique partagée. Ces facteurs étaient : l’hostilité et les conflits continus dont on ne pouvait pas éloigner l’enfant; une très grande colère et un besoin continuel de punir le conjoint; des antécédents de sévices et de toxicomanie; la ferme conviction que l’autre conjoint est un mauvais parent et l’incapacité de distinguer ses propres sentiments et besoins de ceux de l’enfant.

Luepnitz (1986) a comparé l’adaptation des enfants de 43 familles dont la mère ou le père avait la garde dite traditionnelle ou qui avaient des modalités de garde physique partagée. Tous les enfants des familles sous ce régime étaient régulièrement en contact avec leurs deux parents, tandis que la moitié des enfants en régime de garde dite traditionnelle ne voyaient jamais l’autre parent. La majorité des enfants en régime de garde partagée étaient satisfaits de ce régime qui ne les gênait pas. Les familles à garde partagée intentaient beaucoup moins de poursuites que celles à garde dite traditionnelle. Même s’il n’était pas en faveur de la garde partagée obligatoire, l’auteur a conclu qu’on pouvait raisonnablement supposer que la garde partagée à son meilleur était supérieure à la garde dite traditionnelle à son meilleur.

En revanche, Kline, Tschann, Johnston et Wallerstein (1989), qui ont utilisé un échantillon d’un comté de la Californie, n’ont observé aucune différence notable entre les familles en régime de garde partagée et celles en régime de garde dite traditionnelle.

Dans son examen de certaines de ces études et d’autres recherches sur la garde partagée, Lye (1999), qui a analysé la recherche sur l’exercice des responsabilités parentales après le divorce et le bien-être des enfants pour le compte de l’État de Washington, a conclu que, selon les témoignages obtenus, les enfants en régime de garde partagée ne jouissaient pas d’un avantage considérable. Et les témoignages ne permettent pas de supposer que la garde partagée ou tout autre régime concernant la résidence après le divorce entraîne des inconvénients majeurs.

2.4  ANALYSE ET CONCLUSIONS

Stewart (2001 : 13) a affirmé que les études précitées pouvaient être réparties en quatre catégories méthodologiques : les évaluations psychométriques où les enfants de parents divorcés passent une batterie de tests permettant d’établir un lien entre le divorce et le profil psychologique de l’enfant; les études longitudinales portant sur de grands groupes témoins où tous les enfants d’une certaine zone géographique passent des tests permettant de comparer le profil d’enfants de familles divorcées et celui d’enfants de familles intactes; les études narratives où les enfants interrogés expliquent en quoi le divorce de leurs parents les a affectés; et les études comparatives des résultats pour les enfants qui vivent selon divers régimes de garde et de visite.

Stewart a signalé les limites de chacune de ces catégories d’études :

Un des graves problèmes de ce genre d’études provient du fait qu’elles ne se fondent pas uniformément sur des mesures précises. En effet, on y a recours à divers types de mesures, dont les tests psychométriques et les questionnaires. Les échantillons sont de diverses provenances, y compris les grandes enquêtes nationales et les petits échantillons aléatoires de personnes bénéficiant, auprès d’un organisme particulier, de counselling ou d’aide juridique. Ces disparités au niveau méthodologique donnent des travaux remplis de contradictions et de variations qui entraînent des résultats qui ne sont guère réutilisables. Ces travaux nous disent qu’il y a effectivement quelque chose qui ne va pas, mais les recherches qui sont menées ne le sont pas sur une base suffisamment scientifique pour permettre d’établir, d’une étude à l’autre, la liste des facteurs précisément définis qui contribuent à provoquer des conséquences néfastes chez les enfants (Stewart, 2001 : 14).

Malgré ces limites, l’auteur a néanmoins conclu que ces quatre types de recherches permettaient de cerner avec plus ou moins d’exactitude les facteurs de risque que le divorce déclenche et qui semblent avoir des conséquences néfastes chez les enfants (Stewart, 2001 : 14). Ces facteurs de risque incluent : les incidents violents; la persistance, entre les parents, de conflits et d’hostilité continuels; les changements soudains et (ou) fréquents de domicile et d’école; la coupure des liens de l’enfant avec ses camarades; les difficultés financières; la perturbation des rôles et des capacités parentales; la venue de nouveaux partenaires des parents; le remariage; la perte de contact avec le parent qui n’a pas la garde; la mésadaptation psychologique de l’un des parents ou des deux; la perte de sécurité et l’imprévisibilité. Pris ensemble, ces facteurs de risque semblent directement liés à diverses conséquences néfastes pour les enfants, notamment : les troubles psychologiques (dépression et angoisse); les sentiments de tristesse et de perte, la colère; un rendement insuffisant à l’école et au travail; des problèmes sociaux comme la délinquance et la déviance; plus de cas d’abus de drogues et d’alcool; de piètres rapports parents-enfants; et de piètres relations à l’âge adulte dus au manque de confiance et une fréquence élevée de divorces précoces.

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