Et la vie continue : expansion du réseau familial après la séparation des parents

2004-FCY-9F

CONCLUSION

Cette troisième phase de la recherche relative aux effets des transitions parentales sur l'environnement familial des enfants et leur bien-être économique s'est attardée aux répercussions de la séparation. Nous nous sommes penchés d'abord sur l'expansion du réseau familial des enfants lorsque les parents continuent leurs parcours conjugaux et parentaux après la séparation, formant de nouvelles unions et fondant de nouvelles familles. Ensuite, au moyen de données recueillies auprès des enfants eux-mêmes, nous avons tenté d'évaluer les effets des changements familiaux sur la perception qu'ont les enfants de leur relation avec leurs parents biologiques et avec leur beau-père.

Les analyses de la première partie se fondent sur les antécédents familiaux des enfants nés à la fin des années 1980. Bien que la plupart d'entre eux n'avaient pas encore atteint l'adolescence au moment de l'enquête, bon nombre avaient déjà vécu l'arrivée dans leur univers familial de nouvelles figures parentales, de demi-frères et de demi-sœurs de sang et par alliance. Ces parcours familiaux complexes sont susceptibles de devenir encore plus fréquents chez les enfants nés dans les années 1990, étant donné le nombre encore plus élevé de séparations. D'autres tendances, notamment le nombre croissant de familles dont les parents ne se marient pas et de naissances en dehors d'une union, portent à croire que ce genre de parcours familial pourra devenir de plus en plus généralisé.

Le cheminement familial des enfants est donc fait de contrastes — entre les enfants nés dans des familles biparentales et ceux nés dans des familles monoparentales, par exemple, ou ceux dont les parents étaient mariés ou non — compte tenu des différents degrés de complexité des parcours familiaux. La série d'événements enclenchés par la séparation modifient l'univers familial de l'enfant, multiplient le nombre de parents, de frères et de sœurs ainsi que d'autres proches avec qui l'enfant devra interagir durant ses premières années. Il existe un autre contraste, entre les enfants qui passent toute leur enfance dans une famille « intacte », sans parents autres que leur père et mère biologiques et sans demi-sœur ni demi-frère, et ceux qui vivent différemment. Dans ce dernier groupe, il y a de plus en plus de jeunes pour qui la notion et l'expérience de la vie de famille sont tout à fait différentes.

En tant que phénomène relativement nouveau, cette expansion de la famille n'a pas été « complètement institutionnalisée », pour emprunter l'expression de Cherlin (Cherlin, 1978). Il existe peu de règles strictes indiquant comment ces transitions devraient s'effectuer, comment les droits et les responsabilités envers les enfants devraient être partagés entre les parents au sein de différents ménages et comment les parents devraient répartir les ressources entre les enfants qui ne vivent pas tous sous un même toit.

Les familles doivent relever ces défis constamment tout en disposant de très peu d'indications. La fréquence et la rapidité avec lesquelles les parents séparés forment de nouvelles unions augmentent sans cesse, ce qui veut dire que ces questions ne disparaîtront pas. À mesure qu'un nombre croissant de parents prennent sous leur aile des enfants issus de plus d'une union, plus de familles devront composer avec les différentes exigences des enfants présents dans la vie d'un même parent.

De même, le nombre de plus en plus grand d'adultes et d'enfants qui vivent dans des relations par alliance soulève des questions quant aux droits et aux responsabilités des beaux-parents. Alors que ceux-ci se voient rapidement confier des obligations envers les enfants, notamment celle de verser une pension alimentaire pour l'enfant[11], le contraire n'est pas vrai : le législateur ne permet pas aux beaux-parents d'obtenir facilement des droits en rapport avec les enfants du conjoint. Par exemple, le parent biologique a normalement l'autorité parentale sur l'enfant, et cette autorité ne peut lui être enlevée que par une ordonnance judiciaire en faveur du beau-parent, par une ordonnance de garde, par adoption, etc.

Les beaux-parents n'ont aucun pouvoir légal sur les enfants, sauf dans les cas où existe l'une des ordonnances mentionnées ci-dessus leur confiant des droits de garde ou les droits d'un parent adoptif. Cependant, le parent biologique se trouve dans une position privilégiée lorsque le tribunal doit déterminer la responsabilité parentale et la garde (le critère de l'intérêt de l'enfant se fonde sur les liens biologiques dans la plupart des lois, voire toutes). L'adoption exige aussi le consentement éclairé et écrit des parents biologiques.

Pour bon nombre de beaux-parents et d'enfants, la situation actuelle est inacceptable. La réalité au Canada est que bon nombre d'enfants se retrouvent avec plusieurs figures parentales, ce qui n'est pas pris en considération dans l'application de la loi, puisqu'on continue de s'appuyer essentiellement sur le modèle de la « cellule familiale », où les droits et responsabilités sont généralement définis en fonction des liens biologiques avec l'enfant. L'adoption peut en être l'exemple le plus évident, car les droits du parent biologique doivent être complètement éteints pour que l'enfant puisse être mis en adoption chez un beau-parent.

Les structures, les lois et les institutions ne parviennent pas à refléter la diversité de la famille. Or, cela devrait être une priorité. Comment ces transitions familiales touchent-elles les enfants? Les effets seront-ils négatifs à long terme ou ces enfants seront-ils mieux préparés que ceux ayant vécu une enfance plus « stable »?

On a beaucoup écrit sur l'incidence des transitions familiales sur le bien-être des enfants et, sauf pour dire que le bien-être économique de l'enfant tendait à baisser, les auteurs s'entendent peu sur leurs effets. Cependant, on convient en général que plus ces transitions sont simples et harmonieuses, plus l'adaptation peut se faire rapidement et devenir une réussite, tant pour les parents que pour les enfants. L'élaboration de lignes directrices qui « institutionnalisent » et facilitent ce processus en constante évolution devrait être une priorité.

Enfin, on peut tirer une conclusion positive des déclarations faites par les enfants sur leurs parents : il faut plus qu'une séparation pour détruire les liens qui existent entre les parents et leurs enfants. Ces derniers semblent avoir moins de difficulté à vivre avec des figures parentales multiples que les parents eux-mêmes. Même si le fait d'habiter avec un parent après la séparation favorise la proximité des rapports, si le parent non gardien continue d'être associé à la vie de ses enfants, il demeure une figure importante et proche à leurs yeux.


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