Et la vie continue : expansion du réseau familial après la séparation des parents

2004-FCY-9F

I EXPANSION DU RÉSEAU FAMILIAL

La séparation et sa conséquence immédiate, soit la vie avec un parent seul, ont reçu beaucoup d'attention ces dernières années. La proportion grandissante de parents et d'enfants qui vivent cette première transition familiale, qui est aussi la plus fréquente, pose un défi pour ceux qui prennent des décisions en matière de politiques sociales. On en connaît toutefois moins sur ce qui se produit ensuite, lorsque le père et la mère séparés poursuivent leur vie conjugale et parentale, c'est-à-dire lorsqu'ils créent une unité familiale différente dans le cadre d'une union avec un nouveau partenaire.

On ne sait pas non plus quels sont les effets de ce processus sur la vie de famille des enfants. Lorsqu'une mère séparée forme une nouvelle union, par exemple, une autre figure parentale et, peut-être, des demi-frères et des demi-sœurs par alliance font leur apparition dans l'univers familial de l'enfant. Il en est de même pour le père séparé. Par la suite, ces nouveaux couples peuvent décider d'avoir un enfant ensemble, ce qui élargit encore davantage l'environnement familial de l'enfant avec la naissance de demi-frères ou de demi-sœurs de sang.

Les transitions qui s'opèrent dans la vie même du parent gardien modifient la composition de l'unité familiale dans laquelle vit l'enfant. Dans la vie du parent avec qui l'enfant n'habite pas, les transitions peuvent exiger une adaptation comparable, car les enfants voient d'autres enfants « prendre leur place » dans le foyer de ce parent. Tous ces changements peuvent aussi se traduire par de nouvelles responsabilités familiales qui ont une incidence sur la relation entre les enfants et le parent non gardien.

En outre, chaque transition familiale peut avoir des répercussions sur d'autres aspects de la vie de l'enfant. En effet, un nouveau partenaire peut impliquer un déménagement, ce qui entraîne parfois un changement d'école et de nouveaux amis pour l'enfant. Chez le parent non gardien, il peut être nécessaire de réorganiser les droits de visite ou d'accepter des contacts moins fréquents. Les obligations familiales additionnelles peuvent en plus inciter le parent avec qui l'enfant ne vit pas à demander une modification de la pension alimentaire pour enfants.

Bien que la société ait reconnu l'importance croissante des belles-familles créées à la suite des nouvelles unions des parents gardiens, on ne saisit pas vraiment à quel point le parcours familial peut devenir complexe pour les enfants dont les parents biologiques ne vivent plus ensemble. Cette complexité est même souvent dissimulée dans la répartition des familles fondées sur des données transversales et restreintes à l'unité familiale dont les membres vivent sous un même toit[2]. Or, il est essentiel de comprendre cette complexité lorsqu'on doit évaluer l'incidence des changements familiaux sur les enfants ou élaborer des politiques publiques qui tiennent véritablement compte des effets de cette expansion de l'environnement familial de l'enfant, notamment en ce qui concerne les droits et les responsabilités des beaux-parents.

Dans la présente partie, nous nous servons des données longitudinales tirées des deux premiers cycles[3] de l'ELNEJ en vue d'étudier l'élargissement du réseau familial des enfants lorsque les parents se séparent. Dans un premier temps, nous nous attachons à l'arrivée (et au départ) de nouvelles figures parentales découlant de la formation ou de la rupture de nouvelles unions par les pères et les mères séparés. Nous avons adopté la démarche suivante :

  • nous évaluons la fréquence des nouvelles unions des pères et des mères, ainsi que le moment où elles sont formées, au Canada dans son ensemble et dans les différentes régions;
  • nous reconstituons le parcours familial des enfants canadiens afin d'illustrer comment chaque transition conjugale dans la vie des mères et des pères séparés engendre un changement familial pour les enfants en élargissant et en diversifiant le parcours que suivent ces derniers depuis leur petite enfance;
  • nous montrons comment la complexité des parcours de vie des enfants est étroitement liée aux différents contextes dans lesquels ils sont nés (en dehors d'une union, à l'intérieur d'un mariage ou d'une union de fait);
  • nous examinons la façon dont ces nouvelles unions élargissent le réseau des frères et sœurs avec l'arrivée de demi-frères ou de demi-sœurs par alliance (c'est-à-dire les enfants de la nouvelle figure parentale) et la manière dont elles engendrent de nouvelles unités familiales dans lesquelles naissent des demi-frères et des demi-sœurs de sang (dans les deux cas, ces nouveaux frères et sœurs peuvent habiter ou non au sein de la même unité familiale que l'enfant).

DE NOUVELLES UNIONS — DE NOUVELLES FIGURES PARENTALES

Une nouvelle union dans la vie d'un parent séparé signale l'arrivée d'une nouvelle figure « parentale », c'est-à-dire un beau-père ou une belle-mère qui se joint au réseau familial de l'enfant[4]. Chez les enfants dont les parents biologiques se sont séparés avant ou après leur naissance, combien ont vu une nouvelle figure paternelle ou maternelle entrer dans l'univers familial? Dans quelle proportion ont-ils dû s'adapter à une nouvelle figure paternelle et à une nouvelle figure maternelle? Pour répondre à ces questions, nous nous servons des renseignements recueillis dans la section relative aux antécédents familiaux et à la garde légale dans l'ELNEJ en ce qui concerne la séparation des parents et la formation de nouvelles unions par les parents séparés. La majeure partie des analyses qui suivent s'applique aux enfants interviewés lors du cycle 2 (1996-1997) qui avaient entre 0 et 13 ans.

Tout d'abord, le graphique 1.1 montre combien il est courant pour les enfants nés à l'extérieur d'une union ou dont les parents se sont séparés[5] de voir une nouvelle figure parentale apparaître dans leur réseau familial lorsque leur père ou leur mère établit une nouvelle union. Même s'ils avaient en moyenne seulement huit ans, plus de la moitié des enfants (52 %) avaient en effet déjà accueilli au moins une nouvelle figure parentale dans leur environnement familial en 1996-1997, et près d'un enfant sur cinq (18 %) en avait deux. Lorsqu'on tient compte des enfants dont les deux parents avaient de nouveaux partenaires, le tiers (14 % + 18 %) avaient une nouvelle figure paternelle et près des deux cinquièmes (20 % + 18 %), une nouvelle figure maternelle.

Même si elles sont élevées, ces proportions ne traduisent pas l'ampleur du phénomène, car elles conjuguent l'expérience des enfants dont les parents sont séparés, peu importe le moment, parfois dès la naissance de l'enfant. Bien qu'une nouvelle figure parentale ait déjà pu avoir fait partie du milieu familial lors de la séparation et même avoir été la cause de la rupture, l'expansion de l'univers familial de l'enfant se produit avec le temps. Dans la prochaine section, nous nous servirons des techniques basées sur les tables de survie pour estimer avec une plus grande précision la fréquence des nouvelles unions chez les parents séparés ainsi que le moment où ces unions se créent.

Graphique 1.1 Répartition des enfants âgés de 0 à 13 ans en 1996–1997 dont les parents ne vivaient plus ensemble, selon que la nouvelle union parentale a fait entrer une autre figure parentale dans l'environnement familial, ELNEJ, cycles 1 et 2

Fréquence et moment de l'établissement de nouvelles unions par le père et la mère

Aux cycles 1 et 2, lorsque les parents biologiques vivaient séparés, les parents répondants ont dû préciser si eux-mêmes, ou l'autre parent, avaient un partenaire différent et, le cas échéant, quand cette nouvelle union s'était établie.

Les mères qui avaient eu leur enfant en dehors d'une union et n'avaient jamais vécu avec le père après la naissance, toutefois, ignoraient souvent la date d'établissement d'une nouvelle union par le père de l'enfant. Étant donné que cette information était essentielle pour calculer les probabilités basées sur les tables de survie, les enfants qui n'avaient jamais habité avec leur père ont été exclus de l'analyse. Ces tables s'appliquent donc seulement aux enfants qui avaient vécu avec leurs deux parents depuis la naissance ou à un moment donné par la suite et dont les parents se sont séparés plus tard.

Les tables s'appuient néanmoins sur un échantillon plus large que celui dont nous nous servons dans les autres analyses de la présente partie (environ 3700 enfants), car la méthode fondée sur les tables de survie permet d'inclure des antécédents incomplets dans les calculs. En conséquence, les renseignements sur tous les enfants (ayant des parents séparés) interviewés dans le cadre du premier cycle, qu'ils aient fait partie ou non de l'enquête au deuxième cycle, ont été pris en considération dans les estimations[6].

Le graphique 1.2a présente la proportion d'enfants séparés dont le père ou la mère a formé une union avec un partenaire différent; il montre que la probabilité d'établir une nouvelle union s'accroît constamment avec les années qui suivent la séparation. Les pères nouent de nouvelles relations plus facilement que les mères : dans les trois années qui suivent la séparation, le tiers des pères et le quart des mères s'étaient déjà remariés ou avaient commencé à cohabiter avec une personne qui n'est pas le parent de l'enfant. Dix années après la séparation, plus de 63 % des enfants ont vu leur mère s'installer avec un nouveau partenaire, comparativement à 67 % des pères.

  • Graphique 1.2a Probabilité cumulative que la mère et le père séparés forment de nouvelles unions conjugales, selon le temps écoulé depuis la séparation, ELNEJ, cycles 1 et 2 (estimations basées sur les tables de survie)

  • Graphique 1.2b Probabilité cumulative qu'au moins un des parents séparés forme une nouvelle union conjugale, selon le temps écoulé depuis la séparation, ELNEJ, cycles 1 et 2 (estimations basées sur les tables de survie)

Du point de vue des enfants, l'expansion du réseau familial est encore plus rapide lorsque les pères et les mères sont pris en considération séparément. Le graphique 1.2b fait état de probabilités semblables, montrant cette fois l'arrivée de la première nouvelle figure parentale (ligne pleine) et l'arrivée de la deuxième (ligne pointillée), peu importe que ce soit le nouveau partenaire du père ou de la mère. La ligne pleine nous permet de constater ce qui suit :

  • seulement deux ans après la séparation, plus du tiers des enfants avaient déjà eu au moins une nouvelle figure parentale;
  • après cinq ans, les deux tiers avaient une figure paternelle ou maternelle supplémentaire;
  • après dix ans, près de 9 enfants sur dix de parents séparés (87 %) avaient un parent qui vivait dans une nouvelle union.

La probabilité que les deux parents se trouvent un nouveau partenaire évolue donc plus graduellement, mais après cinq ans seulement, plus d'un cinquième des enfants de parents séparés ont accueilli dans leur environnement familial une nouvelle figure maternelle et paternelle, et presque la moitié (44 %) d'entre eux après dix ans.

Similarités et différences régionales

Les graphiques 1.3a et 1.3b comparent les mères et les pères séparés dans cinq régions canadiennes sur le plan de la fréquence et du moment de l'établissement de nouvelles unions au cours des cinq premières années suivant la séparation. Les mères et les pères du Québec entraient dans de nouvelles relations plus rapidement que n'importe où ailleurs au Canada. Après seulement une année, par exemple, les parents séparés au Québec étaient deux fois plus susceptibles d'avoir établi une nouvelle union que ceux de la Colombie-Britannique. Après cinq ans, toutefois, ces divergences régionales entre les pères étaient beaucoup moins apparentes : les pères des Prairies, plus particulièrement, étaient tout aussi susceptibles de former une nouvelle union dans les cinq ans que ceux du Québec. Chez les mères, par contre, le fossé s'élargit avec les années : cinq ans après la séparation, presque la moitié des mères séparées du Québec avaient un nouveau partenaire, mais seulement le tiers des mères de l'Ontario et du Canada atlantique avaient fait de même.

  • Graphique 1.3a Probabilité cumulative que la mère séparée formera une nouvelle union conjugale, selon le temps écoulé depuis la séparation et la région au Canada, ELNEJ, cycles 1 et 2 (estimations basées sur les tables de survie)

  • Graphique 1.3b Probabilité cumulative que le père séparé formera une nouvelle union conjugale, selon le temps écoulé depuis la séparation et la région au Canada, ELNEJ, cycles 1 et 2 (estimations basées sur les tables de survie)

Dans toutes les régions, les pères se remettent en couple plus rapidement que les mères. Au Québec, l'écart entre les hommes et les femmes a plus ou moins disparu après cinq ans : alors, 47 % des mères et 49 % des pères avaient établi une nouvelle union. L'écart était des plus apparent au Canada atlantique et en Ontario, car dans ces régions, 45 % des pères avaient une nouvelle partenaire après cinq années de séparation, au plus tard, ce qui était le cas pour seulement le tiers des mères.

Ces disparités régionales ont une incidence sur la rapidité avec laquelle les réseaux familiaux des enfants prennent de l'expansion (voir le graphique 1.4). Durant les deux premières années de la séparation, les enfants du Québec étaient beaucoup plus susceptibles d'avoir une autre figure parentale dans leur univers familial que n'importe où ailleurs au Canada. Cette situation s'atténue avec le temps, lorsque les pères des autres régions rattrapent ceux du Québec.

Graphique 1.4 Probabilité cumulative qu'au moins un des parents séparés forme une nouvelle union conjugale, selon le temps écoulé depuis la séparation et la région au Canada, ELNEJ, cycles 1 et 2 (estimations basées sur les tables de survie)

Pourquoi les parents québécois séparés nouent-ils de nouvelles relations plus rapidement que les autres parents séparés au Canada? Selon les recherches, les jeunes mères forment de nouvelles unions plus fréquemment et plus rapidement que les autres femmes lorsqu'elles se séparent. Est‑ce que les mères québécoises sont plus jeunes au moment de la séparation qu'ailleurs au Canada ou bien y a-t-il d'autres facteurs qui entrent en jeu? Les disparités découlent-elles de la fréquence beaucoup plus grande au Québec qu'ailleurs du phénomène de cohabitation, par exemple? Dans la prochaine section, nous analysons la séquence des événements afin de faire la lumière sur ces questions.

Établissement d'une nouvelle union : analyse multivariable

Le tableau 1.1 présente les résultats de deux analyses qui explorent le lien entre certains facteurs, d'une part, et la fréquence ainsi que le moment de l'établissement de nouvelles unions conjugales chez les mères séparées (première colonne) et les pères séparés (deuxième colonne), d'autre part. Les rapports de cotes supérieurs à 1 signifient que la variable est associée positivement à la formation d'une nouvelle union; les rapports inférieurs à 1 dénotent un lien négatif. Par exemple, le chiffre correspondant à l'âge de la mère dans la première colonne indique une association négative : plus la mère est âgée au moment de la séparation, moins elle est susceptible d'établir une nouvelle relation par la suite.

Tableau 1.1 Incidence de différentes variables sur la probabilité que les parents séparés forment une nouvelle union, Canada, ELNEJ, cycles 1 à 3 (analyse des antécédentsa —rapports de cotes)

Variables Nouvelle union
  De la mère Du père
N 3379 3358
Âge de la mère au moment de la séparationb 0.933*** -

Type d'union (mariage)
Variables Nouvelle union
  De la mère Du père
Cohabitation 1.037 0.961
Durée de l'union au moment de la séparationb 1.036** 1.030***

Garde et contacts après la séparation (vit avec la mère/contacts réguliers avec le père)
Variables Nouvelle union
  De la mère Du père
Vit avec la mère/contacts irréguliers avec le père 1.183* 1.381***
Vit avec la mère/aucun contact avec le père 1.558*** 0.790
Garde partagée 2.277*** 1.228
Vit avec le père 1.934** 0.633**

Région (Ontario)
Variables Nouvelle union
  De la mère Du père
Provinces de l'Atlantique 1.161 0.946
Québec 1.366*** 1.669***
Prairies 1.136 1.251*
Colombie-Britannique 0.940 1.104

  • a  Rapports de cotes. Coefficients significatifs à :  = 0,1  *= 0,05  **= 0,01  ***= 0,001
  • b  On analyse ces variables comme étant « continues » plutôt que d'intégrer chaque élément dans une catégorie distincte.

Les analyses précédentes ont montré que les enfants issus de mariages étaient moins susceptibles de vivre la séparation de leurs parents que les enfants dont les parents étaient conjoints de fait. Les conclusions de nos recherches nous amènent à conclure que cette différence ne persiste pas une fois que les parents se sont séparés : les mères et les pères qui ont été mariés sont tout aussi susceptibles de former de nouvelles unions que les parents qui avaient simplement cohabité. Quant à la durée de l'union, on pourrait s'attendre à ce que plus le père et la mère ont été ensemble longtemps avant de rompre, plus ils feraient preuve de prudence avant de se lier à un nouveau partenaire. Le contraire semble être le cas, toutefois, car plus l'union était de longue durée, plus les pères et les mères se trouvaient un nouveau partenaire rapidement.

Certains ont affirmé que la présence d'enfants issus d'une union antérieure freinait l'établissement d'une nouvelle union. Nos constatations confirment cet énoncé jusqu'à un certain point, quoique la réalité soit un peu plus compliquée et qu'il se soit pas possible de déterminer la direction de la relation. Par exemple, il est beaucoup plus probable que la mère trouve un nouveau partenaire lorsque les enfants vivent en garde partagée ou sont confiés à la garde du père. Cependant, nous ne savons pas si cette formule de garde a été choisie parce que la mère avait déjà établi une nouvelle union ou si elle a été plus en mesure de se trouver un autre partenaire du fait qu'elle n'avait pas les enfants avec elle à temps plein. Chez les mères qui ont la garde de leurs enfants, en revanche, moins les enfants passent de temps avec leur père, plus les mères sont susceptibles d'avoir une nouvelle relation amoureuse. Est-il plus facile pour tous les intéressés d'intégrer une nouvelle figure paternelle à l'unité familiale lorsque le père biologique est moins présent auprès des enfants?

Lorsque les enfants vivent avec leur père à temps plein, il est certain que la formation d'une nouvelle union est plus difficile pour le père séparé. En effet, les pères gardiens sont notablement moins susceptibles de former une nouvelle relation que les autres pères qui demeurent étroitement associés à la vie de leurs enfants après la séparation, mais sans en avoir la garde physique exclusive. Ceux qui ont le plus de chance de nouer de nouvelles relations sont les pères avec qui les enfants ne vivent pas et qui n'ont que des contacts limités avec eux après la séparation; encore une fois, la direction que prend la relation n'est pas claire.

Malheureusement, ces constatations ne nous donnent que peu d'indices sur la raison pour laquelle les mères et les pères séparés du Québec se trouvent de nouveaux partenaires plus souvent et plus rapidement que les autres parents ailleurs au Canada. La persistance de divergences notables entre le Québec et les autres régions du Canada, même une fois que les autres variables ont été contrôlées, nous porte à croire que ni la plus grande incidence du phénomène de la cohabitation au Québec, ni l'âge de la mère à la séparation n'expliquent ce fait.

Les nouvelles unions et l'expansion du parcours familial des enfants

Comme nous l'avons vu, chaque décision prise par un père ou une mère dans son couple engendre une transition dans la vie des enfants. Lorsque les parents se séparent, se réconcilient ou forment une union différente, l'environnement familial change en conséquence. Il s'agit là d'événements qui, lorsqu'on les place en ordre chronologique, permettent de tracer le parcours familial de l'enfant dans son jeune âge.

Afin de mettre en lumière une partie de la diversité et de la complexité de la vie familiale des enfants, nous avons reconstitué le parcours de ceux qui faisaient partie de l'échantillon longitudinal depuis leur naissance jusqu'au deuxième cycle de l'enquête, en 1996-1997, alors que les plus âgés de l'échantillon avaient 13 ans. Puisque les événements qui marquent une vie s'étalent sur plusieurs années, nous avons limité notre analyse aux enfants âgés de 6 ans et plus au cycle 2; nous disposions donc d'un échantillon de près de 9000 enfants ayant entre 6 et 13 ans, avec un âge moyen d'environ 10 ans, en 1996-1997. Les analyses suivantes dressent par conséquent le tableau du parcours d'enfants canadiens nés durant la deuxième moitié des années 1980 (entre 1983 et 1991).

Le graphique 1.5 illustre le parcours familial le plus courant des enfants issus d'une union, de leur naissance à 1996-1997. Chaque flèche représente une transition : soit que les parents établissaient une nouvelle union conjugale, soit qu'ils en dissolvaient une. Chaque case dénote la présence ou l'absence de nouvelles figures parentales dans le réseau familial de l'enfant par suite de la transition. Ce graphique doit être lu à partir du haut comme suit :

  • la première case montre le point de départ de tous les enfants nés au sein d'un couple. À ce moment-là, en 1996-1997, il y avait encore des enfants dont les parents n'avaient jamais été séparés et qui n'avaient donc vécu aucune transition familiale;
  • les flèches qui pointent vers le niveau suivant représentent la première transition familiale, habituellement la séparation des parents, et parfois le décès du père ou de la mère. Les enfants qui avaient vécu seulement une transition au moment de l'enquête ne comptaient aucune nouvelle figure parentale dans leur vie;
  • quatre types de transitions sont possibles pour les enfants dont les parents se sont séparés : les parents se sont réconciliés, leur père ou leur mère a établi une nouvelle union ou bien un parent est décédé;
  • les enfants qui avaient vécu deux transitions entre leur naissance et 1996-1997 pouvaient se retrouver de nouveau avec leurs deux parents, avoir une nouvelle figure maternelle ou paternelle dans leur environnement familial ou n'avoir qu'un seul parent biologique vivant.

Ces parcours se poursuivent vers le bas et s'allongent même lorsque les deux parents trouvent un nouveau partenaire ou qu'une nouvelle union a pris fin. Certains enfants vivent jusqu'à quatre ou cinq transitions.

Au graphique 1.6, nous mettons des chiffres dans les parcours tracés au graphique 1.5 afin de montrer la proportion d'enfants qui empruntent les différentes voies. Chaque case indique le nombre d'enfants (pour 1 000) que avaient entre 6 et 13 ans en 1996-1997, étaient nés d'un couple et avaient suivi un parcours donné jusqu'à cette étape. Au cycle 2, par exemple, 28 enfants (pour 1 000) avaient vécu la séparation de leurs parents qui vivaient chacun avec un nouveau partenaire en 1996-1997; ces enfants avaient vécu trois transitions familiales au moment de l'enquête et leur environnement familial incluait leurs deux parents biologiques plus une figure paternelle et une figure maternelle supplémentaires.

Ce graphique montre ce qui suit :

  • la majorité des enfants (778, 77,8 %) avaient vécu de façon continue avec les deux parents biologiques depuis leur naissance jusqu'au moment de l'enquête;
  • plus d'un enfant sur cinq (210) nés de parents mariés ou conjoints de fait avaient des parents séparés en 1996-1997;
    • seulement le tiers de ces enfants (68) n'avaient vécu aucune autre transition avant l'enquête. Les autres avaient dû passer à travers au moins une autre transition — dans la plupart des cas, l'arrivée d'une nouvelle figure maternelle ou paternelle. Un petit nombre avaient aussi été témoins du départ d'au moins une de ces figures parentales supplémentaires;
    • les parents de 24 enfants se sont réconciliés à un moment donné après la séparation initiale, mais quatre s'étaient séparés à nouveau lorsque l'enquête a été réalisée.

Chaque « niveau » du diagramme équivaut au nombre de transitions qu'un enfant avait vécues en 1996-1997. Si l'on additionne les chiffres indiqués à chaque niveau, on obtient le nombre d'enfants (pour 1000) qui étaient déjà passés à travers un nombre donné de transitions au moment de l'enquête. Par exemple, pour 1000 enfants nés au sein d'un couple, 80 (68 + 12) avaient vécu une seule transition, 78 en avaient vécu deux (20+35+20+3) et 64 en avaient vécu trois ou plus. Dans leur ensemble, 22 % des enfants nés au sein d'un couple entre 1983 et 1991 avaient déjà dû traverser au moins une période de transition familiale en 1996-1997. Comme nous le voyons dans la prochaine section, cependant, les parcours familiaux durant l'enfance sont étroitement liés à la situation conjugale des parents lorsque l'enfant est né.

Parcours familiaux et contexte conjugal à la naissance

Le milieu dans lequel les enfants canadiens naissent est de plus en plus diversifié. Plus particulièrement, le mariage a perdu son monopole, de sorte qu'un nombre grandissant d'enfants sont nés de parents qui étaient conjoints de fait ou sont nés tout simplement à l'extérieur d'une union quelconque. Bien que 85 % des enfants les plus âgés au sein de l'ELNEJ (cohortes de 1983-1984) soient nés de parents mariés, c'était le cas de moins de 70 % des enfants plus jeunes (cohortes de 1997-1998 au cycle 3). (Quand les parents se séparent : nouveaux résultats de l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes, 2004-FCY-6F). Le fait que les enfants soient nés au sein d'un mariage, d'un couple en cohabitation ou à l'extérieur d'une union a une incidence notable sur le parcours familial subséquent de l'enfant. Les conjoints de fait sont plus susceptibles de se séparer que les parents mariés, par exemple, alors que les enfants nés à l'extérieur d'une union évoluent dans un contexte familial tout à fait différent. Dans notre échantillon, 80 % des enfants sont nés de parents mariés, 13 % sont nés de parents qui cohabitaient et 7 % d'un parent seul; dans les sections qui suivent, les renseignements sur les parcours familiaux des enfants sont présentés séparément pour chaque groupe.

Enfants nés d'un parent seul

Dans le fond, les enfants d'une mère célibataire viennent au monde dans un couple de parents déjà « séparés »; ils évoluent dans une famille monoparentale dès leur naissance, ce qui est très différent de vivre la séparation des parents. Pour ces enfants, c'est la formation, et non la dissolution d'une union conjugale qui constitue la première transition familiale. Le graphique 1.7 trace les parcours les plus courants suivis par les 7 % d'enfants de notre échantillon nés à l'extérieur d'un couple; on y voit l'incidence du contexte familial sur le parcours de l'enfant.

  • Les enfants nés d'un parent seul sont beaucoup plus susceptibles de vivre des changements familiaux que les autres : seulement 16,2 % d'entre eux n'avaient vécu aucune transition familiale.
  • Les cinq sixièmes de ces enfants (84 %) avaient vécu au moins une transition en 1996-1997 parce que les probabilités que les parents « séparés » forment une union sont supérieures aux risques de séparation chez les couples.
  • Les parents qui ne vivent pas ensemble au moment de la naissance de leur enfant sont tout aussi susceptibles de se marier ou de cohabiter que de vivre avec quelqu'un d'autre. À un certain moment, plus de 40 %[7] des enfants nés dans une famille monoparentale se retrouvaient ensuite dans une famille intacte au sein d'une union formée par leurs parents biologiques.
  • Ces unions n'étaient pas particulièrement durables et, au cycle 2, seulement un peu plus de la moitié (225 sur 417) étaient encore intactes. Lorsque les parents se sont séparés, les enfants ont souvent traversé d'autres périodes de transition, soit que les parents se sont réconciliés (30) ou qu'un des parents a formé une union avec un partenaire différent.
  • Ces circonstances mises à part, leur parcours ressemble à celui d'autres enfants dont les parents se sont séparés, et il est fort probable que le père, la mère ou les deux parents continueront leur vie conjugale en formant de nouvelles unions et en quittant leurs nouveaux partenaires.
Nombre de transitions familiales

Lorsqu'on compare les enfants nés d'un parent seul et ceux dont les parents étaient mariés ou conjoints de fait sur le plan du nombre de transitions familiales vécues entre la naissance et 1996-1997, le graphique 1.8 montre clairement un lien entre le contexte familial à la naissance et le parcours de l'enfant. Nous avons déjà mentionné la forte proportion d'enfants nés à l'extérieur d'une union qui vivent au moins une transition familiale. Le contraste entre les enfants, selon que leurs parents vivaient ensemble ou étaient mariés, est aussi frappant : la moitié des enfants de l'échantillon dont les parents étaient conjoints de fait avaient traversé au moins une période de changement dans la situation conjugale de leurs parents avant 1996-1997, et le tiers en avaient vécu au moins deux. Chez les enfants dont les parents étaient mariés, les pourcentages étaient de 18 % et 11 % respectivement. De fait, les enfants nés de parents qui cohabitaient passent à chaque niveau environ trois fois plus souvent que les enfants dont les parents étaient liés par le mariage.

  • Graphique 1.5 Parcours familial depuis la naissance pour les enfants dont les parents vivaient ensemble (mariés ou non) à leur naissance, ELNEJ, cycles 1 et 2

  • Graphique 1.6 Parcours familial depuis la naissance et environnement familial en 1996-1997 pour 1000 enfants âgés de 6 à 13 ans dont les parents vivaient ensemble (mariés ou non) à la naissance de l'enfant, ELNEJ, cycles 1 et 2

  • Graphique 1.7 Parcours familial depuis la naissance et environnement familial en 1996-1997 pour 1000 enfants âgés de 6 à 13 ans dont les parents ne vivaient pas ensemble à la naissance de l'enfant, ELNEJ, cycles 1 et 2

  • Graphique 1.8 Répartition des enfants âgés de 6 à 13 ans, selon le nombre de transitions familiales entre la naissance et 1996-1997, d'après le contexte familial à la naissance, ELNEJ, cycles 1 et 2

Qu'est-ce que ça veut dire pour l'ensemble des enfants? Le tableau 1.2 présente la totalité de l'échantillon (enfants âgés de 6 à 13 ans en 1996-1997) selon l'état matrimonial de leurs parents à leur naissance et le fait qu'ils aient vécu ou non une transition familiale. Globalement, plus du quart des enfants (26,7 %) avaient vécu au moins une transition familiale entre la naissance et 1996-1997. Presque les deux tiers (65,7 %) de ces cohortes avaient eu une enfance « traditionnelle », puisqu'ils étaient nés au sein d'un couple marié avec qui ils avaient vécu au moins jusqu'au moment de l'entrevue en 1996-1997. Il s'agit de dix fois la proportion d'enfants nés de conjoints de fait et élevés par eux (6,4 %).
Tableau 1.2 Répartition des enfants âgés de 6 à 13 ans en 1996-1997, selon les transitions familiales vécues depuis la naissance et l'état matrimonial de leurs parents, ELNEJa
Transitions familiales entre la naissance et 1996–1997 État matrimonial des parents à la naissance de l'enfantb Total
Mariés Conjoints de fait Mère monoparentale
  % % % %
Aucune transition 65.7 6.4 1.2 73.3
Au moins une transition 14.3 6.4 6.0 26.7
Total 80.0 12.8 7.2 100.0
  • a  Échantillon longitudinal des cycles 1 et 2.
  • b  Parents biologiques ou adoptifs.

Pour les enfants nés dans les années 1980, par conséquent, le fait d'avoir des parents mariés se traduisait par un risque moindre de changements familiaux : en tout, les 20 % d'enfants de ces cohortes nés en dehors du mariage représentent près de la moitié des enfants qui ont connu une quelconque forme de transition familiale. Néanmoins, parce que quatre enfants sur cinq dans les cohortes 1983-1991 sont nés d'un couple marié, les séparations (14,3 %) étaient plus courantes dans l'ensemble de la population que chez les conjoints de fait (6,4 %). Cette situation pourra changer dans les années qui viennent au fur et à mesure qu'évoluera le contexte dans lequel naissent les enfants canadiens. La proportion de naissances à l'extérieur du mariage a en effet grimpé notablement dans les années 1990 : en 1997-1998, presque le tiers des enfants sont nés de parents non mariés (22 % des conjoints habitaient ensemble et 10 % des enfants sont nés en dehors d'une union quelconque), les taux étant particulièrement élevés dans l'Est du Canada et au Québec, à 39 % et 55 % respectivement (Quand les parents se séparent : nouveaux résultats de l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes). Si les liens entre le milieu familial à la naissance et le parcours familial de l'enfant se maintiennent, cette évolution signifie que la proportion d'enfants suivant ces parcours complexes augmentera.

Quel genre de transition?
Il est possible de calculer la fréquence d'un type particulier de transition à partir des chiffres donnés aux graphiques 1.6 ou 1.7 en additionnant le nombre d'enfants ayant suivi un parcours donné. Par exemple, au graphique 1.6, le nombre total d'enfants dont la mère a établi une nouvelle union après sa séparation du père équivaut à 70/1000 et inclut les enfants dont la mère a trouvé un nouveau partenaire et est restée avec lui (20), ceux dont la mère s'est à nouveau séparée (7), ceux dont les deux parents ont formé de nouvelles unions qui sont restées intactes (28) et ceux dont le père (7), la mère (7) ou les deux parents (1) se sont séparés de leur nouveau partenaire.
Tableau 1.3a Pourcentage d'enfants (âgés de 6 à 13 ans en 1996-1997) qui ont vécu différents types de transitions familiales, selon le genre d'union de leurs parents à la naissance, ELNEJa
Type de transition familiale Mariage Union de fait Total
% De parents séparés
%
% De parents séparés
%
%
Séparation des parents
17
11 48
13 21
Réconciliation des parents 2   6   2
Nouvelle union de la mère
6
33
17
35
7
Fin de l'union de la mère 1 5 6 12 2
Nouvelle union du père
7
42
20
41
9
Fin de l'union du père 1 8 5 11 2

Échantillon longitudinal des cycles 1 et 2.

Les proportions d'enfants qui vivent les six transitions les plus courantes ont été illustrées de cette façon; elles sont présentées au tableau 1.3a pour les enfants nés au sein d'une union et au tableau 1.3b pour ceux qui n'avaient qu'un parent seul. Dans l'ensemble, les parents de plus d'un enfant sur cinq (21 %) né au sein d'une union quelconque s'étaient séparés à un moment donné avant 1996-1997. On peut donc formuler les commentaires suivants au sujet des enfants dont les parents sont séparés :
  • un de ces enfants sur dix a vu ses parents revenir ensemble à un moment donné (pas toujours de façon permanente);
  • le tiers de ces enfants a connu un nouvelle figure paternelle parce que leur mère a formé une union avec un partenaire différent;
  • plus de 40 % ont accueilli une nouvelle figure maternelle, leur père ayant trouvé une autre partenaire;
  • certains enfants avaient déjà vécu une autre séparation en 1996-1997. Un enfant sur dix avait assisté à la fin de la nouvelle relation de sa mère, et tout autant dans le cas de la nouvelle union du père.

La séparation était beaucoup plus fréquente chez les parents qui avaient cohabité (48 %) que chez ceux qui s'étaient mariés (17 %). La proportion d'enfants dont la mère (17 % par rapport à 6 %) ou le père (20 % par rapport à 7 %) avait formé une nouvelle union était également plus élevée. Cependant, ce qui distingue réellement les parents qui cohabitent de ceux qui se marient est leur tendance à se séparer. Près de trois fois plus d'enfants, en pourcentage, nés de parents conjoints de fait ont vu apparaître des figures parentales supplémentaires à la suite d'une nouvelle union de leur père ou de leur mère, conséquence directe de la proportion plus élevée d'enfants dont les parents s'étaient séparés. Après la séparation, comme le montrent les chiffres en italiques du tableau 1.3a, les mères et les pères qui avaient été mariés sont aussi susceptibles d'établir une nouvelle relation que les parents qui avaient été conjoins de fait. Dans les deux cas, environ le tiers des mères séparées et juste un peu plus de 40 % des pères séparés s'étaient trouvés un nouveau partenaire. Une fois formées, ces unions subséquentes étaient toutefois également moins durables chez les parents qui vivaient ensemble que chez les parents qui étaient mariés à la naissance de l'enfant.

Tableau 1.3b Pourcentage d'enfants âgés de 6 à 13 ans en 1996–1997 nés d'une mère seule, qui avaient déjà vécu en 1996-1997 différents types de transitions familiales, ELNEJa
Type de transition familiale Nés d'une mère monoparentale %
Mariage ou début de la cohabitation des parents 42
Séparation des parents 19
Nouvelle union de la mère 31
 Fin de l'union de la mère 7
Nouvelle union du père   35
Fin de l'union du père 6

Échantillon longitudinal des cycles 1 et 2.

Chez les enfants nés à l'extérieur d'une union, le cheminement était plutôt différent. Comme l'indique le tableau 1.3b, un enfant né d'une mère vivant seule ne grandira pas nécessairement dans une famille monoparentale.
  • Plus de 40 % de ces enfants passent un certain temps au sein d'une famille intacte lorsque leurs parents biologiques décident de cohabiter; cependant, près de la moitié de ceux dont les parents s'étaient réconciliés (19 %), avaient aussi vécu la rupture de cette union.
  • Les mères de près du tiers (31 %) de ces enfants avaient formé une union avec une personne autre que le père de l'enfant; près du quart de ces unions avait déjà pris fin (7 %).
  • Une proportion encore plus grande de pères (35 %) avaient établi une union avec une personne autre que la mère de l'enfant; les cinq sixièmes de ces unions étaient toujours intactes au moment de l'enquête.
Même type de famille, parcours familial différent

Finalement, les diagrammes illustrant le parcours familial des enfants mettent en lumière une autre caractéristique importante, soit que des parcours différents peuvent mener à une situation familiale donnée à un moment particulier. Les quatre cases ombrées aux graphiques 1.6 et 1.7 représentent chacune un groupe d'enfants qui vivaient avec leurs deux parents biologiques en 1996-1997. Le parcours ayant mené à chaque situation révèle un cheminement différent jusqu'à l'établissement d'une famille intacte : a) les parents étaient ensemble depuis la naissance; b) ils étaient ensemble à la naissance, se sont séparés, puis se sont réconciliés; c) ils ont formé une union après la naissance de l'enfant; d) ils ont formé une union après la naissance de l'enfant, se sont séparés puis sont revenus ensemble. Les enfants qui, à un moment donné, vivent dans une famille intacte peuvent également avoir déjà évolué au sein d'une famille monoparentale.

Dans le domaine de la recherche sur les questions familiales, il est important de comprendre ces distinctions et de prendre en considération le parcours ayant mené à une structure familiale donnée. Les travaux relatifs aux effets du changement familial sur les enfants, par exemple, ont généralement traité les familles dirigées par une femme seule comme un groupe homogène. Or, la vie d'un enfant élevé pas une mère seule dès la naissance n'a pas grand-chose à voir avec celle d'un enfant qui se retrouve seul avec sa mère après la séparation de ses parents. De même, la vie au sein d'une belle-famille variera considérablement en fonction des événements qui ont précédé; les enfants nés en dehors d'une union et qui vivent avec un beau-père depuis leur petite enfance auront une existence très différente de ceux qui se retrouvent avec un beau-père plus tard dans leur vie, après avoir passé un certain temps dans une famille intacte.

Bien que ces diagrammes montrent la nature diversifiée et complexe de la vie de famille d'aujourd'hui, ils constituent néanmoins une simplification de la réalité, car ils ne tiennent compte que des transitions qui font suite aux décisions des parents relatives à leur vie conjugale; la diversité est encore plus grande lorsqu'on tient compte de l'évolution du réseau des frères et des sœurs.

DE NOUVELLES UNIONS — DE NOUVEAUX FRÈRES ET SŒURS

Lorsque des parents séparés établissent de nouvelles relations conjugales, ils peuvent faire entrer plus qu'une figure parentale supplémentaire dans l'univers familial de leurs enfants. En effet, les nouveaux partenaires peuvent être eux-mêmes séparés et avoir des enfants issus d'une union précédente; ces demi-frères et demi-sœurs « par alliance » élargissent davantage le réseau familial de l'enfant. Par la suite, des demi-frères et demi-sœurs de sang s'ajoutent lorsque les nouveaux couples décident d'avoir des enfants ensemble. Dans la section qui suit, nous examinons l'élargissement du réseau des frères et sœurs au moyen de données recueillies auprès de tous les enfants de l'échantillon du cycle 2 dont le père ou la mère a formé une union avec une personne qui n'est pas l'autre parent adoptif ou biologique de l'enfant[8].

La vie avec des beaux-parents et leurs enfants

Les modèles de vie commune constituent une caractéristique intéressante des relations avec une belle-famille et découlent directement de la tendance des enfants de continuer à vivre avec leur mère lorsque les parents se séparent. Tout d'abord, les enfants sont beaucoup plus susceptibles de vivre avec le nouveau partenaire de leur mère qu'avec la nouvelle conjointe de leur père. Dans notre échantillon, par exemple, 84 % des enfants vivaient à temps plein avec leur beau-père, mais seulement 6 % résidaient au même endroit que leur belle-mère; de fait, moins de 15 % des enfants habitaient sous le même toit que la nouvelle partenaire de leur père, que ce soit même à temps partiel. Ensuite, les demi-frères et demi-sœurs par alliance partagent rarement le même foyer. C'est seulement si les deux partenaires dans le nouveau couple ont la garde exclusive de leurs enfants issus d'unions antérieures que ces demi-frères et demi-sœurs sont intégrés à une même unité familiale à temps plein. Ils vivent sous le même toit à temps partiel lorsque les deux partenaires ont au moins la garde partagée. En général, les enfants entrent en contact avec les enfants de leur beau-père seulement lorsque ceux-ci viennent lui rendre visite; en revanche, ils ont des contacts avec les enfants de leur belle-mère seulement lorsqu'ils rendent visite à leur père.

Graphique 1.9 Proportion d'enfants âgés de 0 à 13 ans en 1996-1997 dont la mère ou le père a formé une nouvelle union, selon l'existence de demi-frères ou de demi-sœurs par alliance et selon qu'ils vivent avec ces derniers à temps plein ou à temps partiel, ELNEJ, cycles 1 et 2

Le graphique 1.9 donne la répartition des enfants dont le père ou la mère a formé une nouvelle union selon que la nouvelle figure parentale avait des enfants d'une union précédente et selon que les enfants vivent sous le même toit que leurs demi-frères ou demi-sœurs. Dans l'ensemble, près de la moitié des nouvelles relations établies par des parents séparés l'ont été avec des partenaires qui avaient déjà des enfants : seulement 59 % des nouvelles unions des mères et 51 % des nouvelles relations des pères n'ont pas fait entrer de demi-sœurs et de demi-frères dans le réseau familial. Seuls 8 % des enfants dont la mère a trouvé un nouveau partenaire vivaient à temps plein avec leur beau-père et ses enfants, tandis que seulement 2 % de ceux dont le père avait une nouvelle partenaire vivaient avec leur belle-mère et ses enfants à elle. Bien que les enfants n'habitent pas souvent au même endroit que leurs demi-frères et demi-sœurs par alliance, ils semblent néanmoins partager plus souvent leur foyer avec les enfants de leurs beaux-pères qu'avec ceux de leur belle-mère.

Environ les deux cinquièmes des enfants dont le beau-père avait déjà des enfants vivaient avec ces derniers, du moins à temps partiel; cette proportion était beaucoup moins élevée dans le cas des demi-frères et des demi-sœurs par alliance qui provenaient de la nouvelle union de leur père.

Demi-frères et demi-sœurs de sang

Un autre événement, qui se produit plus tard, peut aussi avoir un effet sur la relation d'un enfant avec son père et sa mère : l'arrivée dans sa vie d'un demi-frère ou d'une demi-sœur de sang, lorsqu'un de ses parents a un enfant avec un nouveau partenaire. Ce phénomène est relativement courant : en 1996-1997, 28 % des mères et 24 % des pères avaient eu des enfants avec leurs nouveaux partenaires. De toute évidence, puisque cet événement suit l'arrivée d'un beau-parent, les probabilités d'avoir un demi-frère ou une demi-sœur de sang s'accroissent selon le nombre d'années écoulées depuis la séparation. Le graphique 1.10 présente la proportion des nouvelles unions (celle des mères et des pères) dans lesquelles il y a une naissance, selon le temps écoulé depuis la séparation. Il comprend seulement les enfants dont les parents se sont séparés à un moment donné; les enfants nés d'une mère seule qui n'ont jamais vécu avec leur père biologique sont donc exclus.

Graphique 1.10 Proportion d'enfants dont le père ou la mère a formé une nouvelle union après la séparation et eu un enfant avec le nouveau partenaire, selon le temps écoulé depuis la séparation, ELNEJ, cycles 1 et 2

Bien que les pères se remettent en couple plus rapidement que les mères, ces dernières ont tendance à avoir des bébés plus tôt : en effet, deux à trois ans après la séparation, 15 % des mères qui avaient un nouveau partenaire avaient eu un enfant, comparativement à 8 % des pères seulement. Les hommes les rattrapent graduellement, de sorte que neuf ans ou plus après la séparation, à peu près 40 % des pères et des mères qui avaient formé une nouvelle union avaient aussi fondé une deuxième famille.

L'arrivée rapide de bébés dans les nouvelles unions des mères ne peut s'expliquer entièrement par le fait que le cycle de fertilité des femmes prend généralement fin avant celui des hommes. Les recherches montrent en effet qu'un des facteurs déterminants de la fertilité des familles comptant un beau-père est l'âge du plus jeune enfant de la mère au début de la nouvelle union (Juby, Marcil-Gratton et Le Bourdais, 2001). Il est possible que les mères, qui vivent habituellement avec leurs enfants après la séparation, préfèrent avoir un autre enfant sans délai afin de réduire au maximum la différence d'âge entre les frères et sœurs. Pour les pères, cet élément s'avère en général une préoccupation moindre, car leurs enfants issus d'unions différentes sont moins susceptibles de faire partie de la même famille au quotidien.

La réaction positive ou négative des enfants dépendra largement de la manière dont l'arrivée d'un demi-frère ou d'une demi-sœur de sang se répercute sur leurs relations avec leurs parents. Encore une fois, on pourrait s'attendre à ce que ces adaptations soient plus ardues lorsque le père a un autre enfant : le temps et l'argent consacrés au nouveau bébé le seront alors habituellement dans un foyer différent de celui où vivent les premiers enfants.

Demi-frères et demi-sœurs par alliance et de sang

Pour certains enfants, une nouvelle figure parentale entraîne l'élargissement du milieu familial pour inclure à la fois des demi-frères et des demi-sœurs de sang et par alliance. Le graphique 1.11 montre comment le réseau des frères et des sœurs s'est constitué pour les enfants qui ont dû accueillir une nouvelle figure paternelle ou maternelle. Plus de 60 % des enfants dont la mère a établi une nouvelle union et près des deux tiers de ceux dont le père a fait de même ont vu leur réseau de frères et sœurs s'étendre avec l'arrivée de demi-frères et de demi-sœurs par alliance ou de sang ou, pour un enfant sur dix, des deux. Bien que les demi-frères et demi-sœurs par alliance représentent la majorité des nouveaux venus, au fur et à mesure que les enfants avancent dans leur parcours de vie et que les parents ont davantage de temps pour fonder une nouvelle famille, la proportion d'enfants ayant des demi-frères et des demi-sœurs de sang plus jeunes dépassera le pourcentage de ceux qui ont des demi-frères et des demi-sœurs par alliance.

Graphique 1.11 Proportion d'enfants âgés de 0 à 13 ans en 1996-1997 dont le père ou la mère a formé une nouvelle union, selon la présence de demi-frères ou de demi-sœurs de sang ou par alliance dans le réseau familial, ELNEJ, cycles 1 et 2

Réseau étendu de frères et de sœurs

Du point de vue de l'enfant dont la mère ou le père séparé a des enfants au sein d'une nouvelle union, les demi-frères et demi-sœurs de sang sont, par définition, plus jeunes. Par contre, pour l'enfant issu de cette nouvelle union, les demi-frères et demi-sœurs de sang sont plus âgés. En d'autres termes, un enfant peut avoir des demi-frères et des demi-sœurs de sang de deux façons : a) il peut avoir des demi-frères et des demi-sœurs de sang plus jeunes lorsque sa mère ou son père biologique a un enfant dans le cadre d'une nouvelle relation; b) il peut avoir des demi-frères et des demi-sœurs de sang plus âgés lorsqu'il naît dans une belle-famille — c'est-à-dire que son père ou sa mère avait déjà des enfants d'une union précédente. Jusqu'à maintenant, nous n'avons pris en considération que l'arrivée de demi-frères et de demi-sœurs de sang plus jeunes dans le réseau familial. Néanmoins, comme nous l'avons mentionné dans un rapport précédent (Quand les parents se séparent : nouveaux résultats de l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes, 2004-FCY-6F), 13 % des enfants qui faisaient partie de la cohorte longitudinale de l'ELNEJ sont nés dans la deuxième famille d'au moins un des deux parents; cela signifie qu'ils avaient des demi-frères et demi-sœurs de sang dès leur naissance.

Pour l'ensemble des enfants qui étaient âgés de 0 à 13 ans en 1996-1997, près d'un sur dix avait des demi-frères et des demi-sœurs de sang par sa mère et presque la même proportion du côté de son père. Dans les deux cas, environ le tiers des demi-frères et des demi-sœurs de sang était plus jeune et les deux tiers, plus âgés, une fois encore à cause du jeune âge des enfants de cet échantillon. Au fur et à mesure que les années passent, bien d'autres enfants auront des nouveaux demi-frères et demi-sœurs de sang plus jeunes, lorsque les parents biologiques se sépareront et fonderont de nouvelles familles. Il est très rare qu'un enfant ait des demi-frères et des demi-sœurs de sang à la fois plus âgés et plus jeunes. C'est ce qui se produit lorsqu'un ou l'autre parent a des enfants dans trois familles distinctes ou qu'un parent a des enfants d'une union précédente et que l'autre a des enfants dans une union subséquente.

Dans le réseau étendu des frères et sœurs, par conséquent, les enfants peuvent avoir des demi-frères et des demi-sœurs de sang ou par alliance qui sont plus jeunes ou plus vieux qu'eux. Contrairement aux demi-frères et aux demi-sœurs de sang, qui font toujours « partie de la famille » indépendamment des décisions conjugales prises par les parents, les demi-frères et les demi-sœurs par alliance peuvent ne faire que temporairement partie du réseau étendu des frères et des sœurs de l'enfant; en effet, lorsqu'un père ou une mère se sépare de son nouveau partenaire, les enfants de celui-ci sont susceptibles de quitter le milieu familial avec leur parent. Le graphique 1.12 donne la répartition de l'échantillon des enfants âgés de 0 à 13 ans en 1996-1997 en fonction du réseau de demi-frères et de demi-sœurs de sang et par alliance; l'information correspond aux enfants qui ont eu des demi-frères et des demi-sœurs par alliance à un moment donné et n'implique pas nécessairement qu'ils étaient encore présents dans le milieu familial en 1996-1997.

  • Dans l'ensemble, près d'un enfant sur cinq avait eu au moins un demi-frère ou une demi-sœur de sang ou par alliance.
  • Les enfants nés dans une belle-famille (c'est-à-dire une famille qui comptait déjà des demi-frères et des demi-sœurs de sang plus âgés) représentent la plus vaste proportion d'enfants ayant un réseau étendu de frères et de sœurs.
  • Seulement 3 % des enfants avaient à la fois des demi-frères et de demi-sœurs de sang et par alliance.

Graphique 1.12 Répartition des enfants âgés de 0 à 13 ans en 1996-1997, selon que des demi-frères et des demi-sœurs de sang ou par alliance font partie du réseau familial, ELNEJ

CONCLUSION

La séparation n'est souvent que le premier d'une série de changements qui touchent les enfants, ceux-ci poursuivant la relation avec leurs parents biologiques même après la séparation. Il s'agit simplement du début d'un processus qui amène généralement un élargissement rapide du milieu familial de l'enfant avec l'arrivée de nouveaux « parents » et de demi-frères ou de demi-sœurs par alliance et de sang. Les diagrammes mettent en lumière la diversité des parcours et des milieux familiaux avec lesquels doivent composer un nombre de plus en plus grand d'enfants dont les parents biologiques vivent séparément.

Même si la majorité des enfants de notre échantillon n'avaient pas encore atteint l'âge de 10 ans, plus d'un quart d'entre eux avaient déjà vécu au moins une transition et un sur cinq avait un demi-frère ou une demi-sœur. Au fur et à mesure que les années passent et qu'un nombre croissant de parents se séparent et forment de nouvelles unions, ces parcours de vie complexes deviendront plus fréquents et de plus en plus variés.

L'une des raisons qui explique pourquoi les parcours de vie sont si complexes : une fois que les parents se séparent, la famille peut s'étendre dans deux directions. Bien que certains parents non gardiens perdent tout contact avec leurs enfants, la majorité continuent de jouer un rôle de premier plan dans leur vie.

Il est donc important de ne pas limiter l'analyse des changements familiaux et de leur effet sur les enfants au groupe de personnes qui vivent sous un même toit. Les enfants sont susceptibles de sentir les répercussions de l'arrivée de nouveaux membres dans la vie de leur parent, qu'ils vivent avec lui ou non. Bien qu'ils habitent rarement avec les enfants de leur belle-mère, ceux-ci ont une influence. Les enfants peuvent être tout aussi touchés par les enfants qui vivent chez le père non gardien que par les demi-frères et demi-sœurs par alliance avec qui ils habitent — tant sur le plan émotif qu'à l'égard du temps et de l'argent que leur père doit consacrer à sa nouvelle famille.

L'apport sans doute le plus notable de ces analyses du point de vue stratégique consiste à mettre en relief la fluidité et la diversité de la vie de famille. Il est essentiel de bien comprendre la nature mouvante des situations familiales après la séparation si l'on veut éviter le recours à des solutions simplistes pour régler des situations complexes. Dans bien des cas, par exemple, les dispositions prises au moment de la séparation en ce qui concerne la garde, les droits de visite et la pension alimentaire devront être modifiées en réponse aux changements survenus dans la situation conjugale ou parentale du père ou de la mère. Les questions relatives aux besoins parfois incompatibles d'enfants différents dans la vie d'un parent deviennent aussi plus urgentes parce qu'un nombre accru de parents sont responsables d'enfants issus de plus d'une union.

Finalement, étant donné le nombre croissant d'adultes et d'enfants qui vivent au sein d'une belle-famille, la question des droits et des responsabilités des beaux-parents devrait prendre de plus en plus d'importance; soulignons en particulier que la plupart des beaux-pères ne sont pas légalement mariés à la mère de leur belle-fille ou de leur beau-fils. De toute évidence, les droits et les responsabilités des beaux-parents sont liés d'une façon quelconque au rôle qu'ils jouent dans la vie des enfants de leurs partenaires. Bien que de vastes études aient porté sur les belles-familles, peu d'entre elles ont examiné la manière dont les enfants intègrent ces nouveaux « protagonistes » arrivés dans le milieu familial. Cette question fait l'objet de la prochaine partie.


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