Le nouveau phénomène du droit de la famille collaboratif (DFC) : étude de cas qualitative

3. OBJECTIFS, ATTENTES ET MOTIVATIONS RELATIVES AU DFC

Nous avons demandé à chaque participant de l'étude — client, avocat ou autre professionnel — de diverses façons et à différentes étapes de leur démarche de décrire leurs objectifs, leurs attentes et leurs motivations. Nous avons obtenu à la fois des réponses spécifiques (à la démarche en cause) et générales — reflétant différentes préoccupations — qui nous en ont appris beaucoup sur l'efficacité avec laquelle les avocats pratiquant le droit collaboratif, en particulier, intègrent leurs propres intentions et intérêts à leur pratique tout en connaissant bien les besoins et intérêts de leurs clients.

A. Motivations des avocats

i. Changement d'orientation

Le motif le plus souvent exprimé pour adopter le modèle collaboratif était l'aversion qu'inspire le recours à la voie judiciaire pour régler des questions en droit de la famille. Nombreux sont les exemples fournis par des avocats qui expriment ce point de vue. Nous citons ici deux déclarations d'avocats expérimentés en droit de la famille :

Avec la voie judiciaire, même si on a un bon résultat pour le client au plan juridique […], c'est au prix d'une dépression et d'une destruction. Ça laisse plus qu'un goût amer : ça laisse un mal au ventre pour le client, et pour moi aussi. (Étude de cas no 16, avocat 2, entrevue initiale, unité 73)

Les conjoints sont des livres ouverts l'un pour l'autre, et les termes de l'affidavit attaquent la sensibilité de l'autre. C'est un processus destructeur pour les conjoints comme pour les enfants. Après ça, un raté de juge imbécile qui a probablement un Q.I. d'à peu près 10 décide de ce qui doit arriver à la famille. (Visite sur le terrain, avocat 20)

Outre ces expressions de dégoût profond pour la voie judiciaire, les avocats ont souvent parlé avec abondance de la façon dont ce système finissait par les « envahir » au fil des ans. Certains ont parlé du caractère inévitable de l'affrontement et des conséquences éprouvantes du modèle traditionnel, ainsi que du malaise qu'ils vivaient en étant entraînés dans ce genre de situation. Exemples :

Je pense que la plupart d'entre nous, quand on dépose ces affidavits, on ne le fait pas carrément dans un but de destruction, mais on le fait pour se protéger. Si quelqu'un veut quelque chose, il faut mettre le paquet pour avoir l'avantage stratégique. Ça m'a toujours dérangé. Maintenant, on n'est plus obligé de faire ça. (Étude de cas no 2, avocat 2, entrevue initiale, unités 168-172)

Je sortais du tribunal en disant : « J'ai gagné! Je suis le meilleur! », ou en disant : « Tu parles d'un juge sans cervelle! » Le tout, c'est de gagner. Le reste, on s'en fout. Je ne suis pas du tout une personne sans scrupules, mais dans l'ancien système, on veut gagner pour notre client et ça s'arrête là. Alors qu'est-ce qui se passe si la cour accepte vos arguments tirés par les cheveux et vous accorde 2 000 $ de plus par mois que ce que vous auriez dû avoir? Vous avez gagné, et vous avez bien défendu votre client. Vous avez profité de la stupidité de l'autre avocat? Qu'est-ce que ça change? Je m'en fiche : j'ai gagné! (Visite sur le terrain, avocat 10)

Je me retrouvais en train d'encourager mon client — et j'étais bon là-dedans — mais […] on ne peut pas éviter ça : on encourage des attentes irréalistes chez le client pendant la préparation au procès. On dépose des déclarations de rencontre de règlement qui demandent la lune parce qu'on sait qu'on va avoir juste la moitié ou le tiers de ce qu'on réclame, alors il faut faire ça. Il faut oublier les détails parce que le juge n'écoute pas longtemps. Donc, on prend une situation complexe et on en fait une caricature en noir et blanc, et le client lit le texte et y croit. (Étude de cas no 10, avocat 1, entrevue initiale, unités 109-113)

Chez certains avocats, ce malaise est présent depuis des années. Exemple :

Au début, j'ai tout fait pour réussir avec le modèle d'affrontement. Mais je n'étais jamais satisfait. J'avais toujours l'impression que je ne donnais pas à mon client un service aussi bon que j'aurais pu, mais je n'avais pas le choix parce que le système était comme ça. (Visite sur le terrain, avocat 8)

Pendant mon bac, [un professeur m'a dit] : « Vous ne serez pas heureuse dans la pratique du droit, c'est un métier où il faut être dur; vous, vous êtes trop gentille […] ». (Étude de cas no 15, avocat 2, entrevue initiale, unités 35-37)

C'est ainsi que de nombreux avocats décrivent leur adhésion au droit collaboratif, soit comme un moyen qui leur permet d'intégrer valeurs personnelles et professionnelles. Cet aspect était important pour eux, et ils n'y étaient pas arrivés par la pratique traditionnelle. En un sens, opter pour le DFC, c'est révéler et embrasser une nouvelle identité professionnelle. La formation des avocats et leurs normes traditionnelles de pratique les obligent à séparer leurs valeurs personnelles et leurs valeurs professionnelles : les avocats sont parfois obligés de subordonner leurs principes personnels à leurs fonctions professionnelles (le droit d'être représenté, l'obligation de suivre les instructions du client, etc.). Si certains avocats semblent capables de « cloisonner » leur vie professionnelle et personnelle, d'autres vivent une insatisfaction et une désillusion intenses dans la pratique du droit, ainsi qu'un haut niveau de stress et de détresse personnelles[33]. De nombreux avocats ayant participé à l'étude ont raconté des anecdotes dénotant le stress extrême qu'ils ont subi au cours de la préparation des procès et des plaidoiries, ainsi que des effets dévastateurs dans leur vie et dans celle de leurs clients. Un avocat nous a déclaré : « Je détestais apporter mes dossiers à la maison. Je m'inquiétais beaucoup des résultats. Je me préparais jusqu'à 2 heures du matin[34]. » (Visite sur le terrain, avocat 2)

Inversement, la découverte du droit collaboratif s'est traduite par un immense soulagement et par le sentiment d'être « à la bonne place » :

[Découvrir le DFC], ç'a été comme m'emmitoufler dans une bonne couverture et me dire : « Je suis revenu chez moi. » (Visite sur le terrain, avocat 2)

Parfois [dans la pratique traditionnelle], j'avais l'impression que j'aidais les gens, mais pour l'essentiel, je me sentais comme Prométhée [sic], en train de faire rouler un rocher jusqu'au sommet d'une montagne. Lorsque j'ai découvert le DFC, tout est tombé en place. (Étude de cas no 7, avocat 2, entrevue initiale, unité 7)

ii. Amélioration du service au client

Pour de nombreux avocats, le stress était accru par le simple fait d'être témoin de la détresse du client. Certains ont parlé de clients qui s'étaient enlevé la vie, et beaucoup d'autres ont parlé des effets de l'affrontement judiciaire (indépendamment de l'issue) sur la vie de leurs clients. Exemple :

J'ai vu tellement de personnes perdre des habiletés comme co-parent, perdre leur aptitude à faire un tas de choses, y perdre financièrement… (Étude de cas no 14, avocat 1, entrevue initiale, unité 89)

Il n'est donc pas étonnant que de nombreux avocats collaboratifs se disent également motivés par la possibilité d'améliorer les résultats de la démarche pour leur client en les rendant moins dommageables. De fait, la lecture des sites Web de droit collaboratif indique que l'amélioration du service au client constitue la seule motivation et l'objectif unique des avocats qui optent pour la voie collaborative. Presque tous ces groupes expriment leur mission ou leurs objectifs en termes d'amélioration du service au client, et rares sont ceux qui mentionnent l'importance pour ces avocats de trouver une plus grande satisfaction personnelle ou professionnelle[35]. Ces textes passent sous silence la force des convictions personnelles mises au jour par notre étude dans la décision d'opter pour le droit collaboratif. Les avocats ne choisissent pas le DFC simplement pour offrir un meilleur service à leurs clients (honoraires moins élevés, élargissement des plages horaires, ajout de services); pour la plupart d'entre eux, il s'agit d'une décision profondément personnelle et généralement fondée sur des valeurs. Les avocats spécialisés en droit de la famille ont sans doute amplement raison de chercher un mode de pratique moins stressant et plus satisfaisant, mais la poursuite de ce but pourrait aussi offrir des avantages aux clients. Ces deux objectifs ne sont pas nécessairement contradictoires, mais il est important que les avocats qui font la promotion de nouvelles façons de faire auprès de leurs clients leur fassent connaître franchement leurs propres motifs, tout en sachant faire la distinction entre leurs propres besoins et ceux de leurs clients[36].

Un des aspects sur lesquels les avocats estiment offrir un meilleur service à leurs clients concerne le fait qu'ils accompagnent plus activement ces derniers au plan émotionnel. Certains avocats, à tout le moins, souhaitent un degré de relation plus profond avec leurs clients. C'est un cas qui indique bien pourquoi les avocats pratiquant le droit collaboratif doivent faire connaître franchement et explicitement les raisons qui expliquent ce choix, car autrement, leur motivation pourrait ne pas être évidente pour le client.

Les avocats pratiquant le droit collaboratif décrivent les avantages qu'ils voient pour le client de différentes manières. Certains mettent l'accent sur les avantages pour les enfants. Ils voient un lien direct entre le fait d'améliorer la capacité des parents à négocier des résultats constructifs ensemble et le fait d'améliorer leurs compétences parentales dont profitera ensuite l'enfant. Exemple :

Pour moi, quand on parle de tous les avantages du DFC, c'est d'abord la question des enfants qui me vient à l'esprit, parce que […] presque tous les clients que j'ai et qui ont des enfants me disent, d'une façon ou d'une autre, que c'est ce qui compte le plus pour eux. Et quand ils vont repenser à ces événements 20 ans plus tard, le plus important pour eux, ce sera la façon dont les enfants s'en seront sortis. C'est là que se situent les avantages potentiels les plus importants : s'ils peuvent trouver ne serait-ce qu'un horaire de visite auquel ils n'auraient pas pensé autrement, qui n'est pas mesuré en heures et en jours, mais en termes de temps de qualité passé avec leurs enfants, et s'ils peuvent tout simplement se rendre jusqu'au point où ils se font assez confiance pour s'aider mutuellement de manière volontaire. (Étude de cas no 14, avocat 1, entrevue initiale, unités 92-93)

D'autres avocats font valoir le fait que le DFC permet à leurs clients de sortir le meilleur d'eux-mêmes, beaucoup citant des cas où les clients « laissent leurs avoirs sur la table » au lieu de se battre pour un sou de plus ou de moins (Étude de cas no 13, avocat 2, entrevue de conclusion, unités 28-29; Étude de cas no 7, avocat 2, entrevue initiale, unités 77-78). Un certain nombre d'avocats ont évoqué des rencontres à quatre dans lesquelles la femme défendait les intérêts de son mari et inversement. On peut donc viser plus que le simple dépassement de l'aspect des négociations antagonistes traditionnelles qui consiste à « limiter les dégâts » (Étude de cas no 14, avocat 1, entrevue initiale, unité 90).

Comme le montre un des cas étudiés, il existe un autre avantage potentiel du DFC pour les clients, soit la possibilité de changer d'avis sans inconvénient. Dans ce cas, après six mois de négociations visant à satisfaire les objectifs particuliers d'un client, on a convenu d'une solution provisoire (concernant le lieu de résidence et la garde de jeunes enfants) à titre d'« essai ». À la suite de l'expérience, le client a renoncé à ses objectifs de départ et les négociations ont repris dans un autre but. Il aurait probablement été impossible de « mettre à l'essai » une solution dans une affaire contentieuse traditionnelle : l'avocat de l'autre client aurait presque certainement conseillé à ce dernier de refuser. Or, la « période d'essai » a permis au client de reconsidérer ses objectifs et en définitive, la solution retenue s'est avérée beaucoup plus satisfaisante pour lui.

Le DFC a permis à X de prendre sa décision hors d'un contexte d'affrontement, y compris en allant chez Y pendant un certain temps et en revenant plus tard. Dans un processus judiciaire, X n'aurait pas eu la possibilité de changer d'idée. Grâce au DFC, il a été possible d'examiner toutes les options sans courir de risque. Cette méthode a permis à X de changer d'avis alors que dans un contexte judiciaire, cela n'aurait pas été possible. (Étude de cas no 8, avocat 1, entrevue de conclusion, unités 19-24)

Une avocate ayant elle-même vécu un divorce a fait part de ses réflexions sur les avantages que lui aurait procurés l'approche collaborative dans son cas. Quand elle décrit son divorce, on sent qu'elle est motivée par la volonté de proposer à ses clients une formule qu'elle aurait aimé se voir proposer à l'époque. Cette attitude s'exprime par la façon dont elle comprend son rôle d'avocate dans une affaire de divorce.

J'ai vécu un divorce moi-même il y a plusieurs années… en fait, il y a quatre ans. Et je me disais que c'était une période tellement émotive, et que je souffrais tellement. J'aurais tellement aimé que cette formule me soit proposée à [ville], lorsque j'ai appris que ça existait, parce que je me suis dit que c'était parfait, parce que les gens font seulement évacuer leurs émotions, et on saute de la colère à la culpabilité en passant par la douleur et par toutes sortes d'émotions. Et je me disais : « Pourquoi faut-il que les avocats viennent s'en mêler et transforment les conjoints en guerriers, au lieu de les accompagner dans le processus et cette période de transition?[37] (Étude de cas no 15, avocat 2, entrevue initiale, unité 33)

Pour un plus petit groupe d'avocats, le fait d'adhérer au DFC relève presque de la religion. Ces avocats utilisent d'ailleurs un vocabulaire religieux pour expliquer leur adhésion au DFC et faire état des avantages potentiels pour leurs clients. Exemple :

Le DFC, c'est un moyen de sauver l'âme [du client][38]. (Visite sur le terrain, avocat 18)

iii. Recherche d'une solution de rechange à la médiation

Enfin, certains avocats ont expressément fait référence à leur expérience antérieure en matière de médiation avant de passer au DFC et ont présenté celle-ci comme une formule plus avantageuse qui leur permet de mettre à profit leur formation en médiation. Il est indéniable que certains avocats du droit collaboratif étaient attirés par la médiation il y a 10 ans ou plus mais ont jugé que cette formule ne leur permettait pas suffisamment de modifier l'orientation de leur pratique ou de mettre à profit leurs nouvelles habiletés. On trouve une description typique du lien qui existe entre médiation et DFC dans cet énoncé d'une avocate qui décrit son irritation croissante au fil des ans à l'égard des méthodes traditionnelles employées en droit de la famille :

Évidemment, j'ai suivi une formation en médiation et j'ai aussi pratiqué dans ce domaine. Quand le DFC est arrivé, j'avais envie d'essayer ça aussi, parce que je me disais qu'il ne fallait rien négliger pour trouver des solutions nouvelles. Or, le DFC avait l'air de combler des lacunes que la médiation ne pouvait pas combler, tout en procurant les mêmes avantages, quoique dans un contexte assez différent. (Étude de cas no 14, avocat 1, entrevue initiale, unités 18-20)

Beaucoup d'avocats du droit collaboratif ont le sentiment que le DFC constitue pour les clients une option plus « complète » de résolution de conflits que la médiation, parce qu'elle comprend la consultation d'un avocat. Cette perception suppose que les avocats sont généralement exclus du processus de négociation lors de la médiation familiale. Nous reviendrons sur ce point et sur d'autres avantages considérés comme propres au DFC par rapport à la médiation à la section 10 du présent rapport.

B. Attentes et objectifs des clients

Nous avons aussi demandé aux clients, au début de leur démarche collaborative, de dire pourquoi ils choisissaient cette voie au lieu de la voie judiciaire ou de la médiation et de décrire leurs objectifs et leurs attentes. Diverses réponses ont été données, mais les grands thèmes sont sensiblement différents de ceux des avocats.

Beaucoup de clients ont commencé par expliquer pourquoi ils voulaient une solution de rechange à la voie judiciaire, citant souvent la question monétaire mais évoquant également ce qu'ils prévoyaient comme conséquences émotives et morales d'un litige. Un certain nombre se sont dits effrayés par l'affrontement judiciaire, cette peur étant renforcée par leurs avocats. La description la plus évocatrice du mal que peut causer la voie judiciaire est celle d'un client qui a parlé des « démons » qui sont libérés dans le processus de séparation et de divorce :

[La voie judiciaire] donne aux démons de la viande fraîche et ils en deviennent fous. (Étude de cas no 10, client 2, entrevue de mi-parcours, unité 36)

Le même client poursuit en ces termes :

Le contentieux fournit un bataillon de troupes déterminé à remporter la victoire. (Étude de cas no 10, client 2, entrevue de mi-parcours, unité 39)

Plusieurs clients reconnaissaient du même souffle que le caractère agressif du litige n'était pas sans attraits, sur les plans émotif et pratique. Le client cité ci-dessus a déclaré que la voie judiciaire était « douloureuse mais facile », indiquant par là que son issue était plus prévisible que des négociations personnelles (Étude de cas no 10, client 2, entrevue de mi-parcours, unité 33). Un autre client a indiqué qu'il serait plus facile d'engager un avocat plaideur, « de signer un gros chèque et de tirer sur la gâchette », mais qu'il se priverait ainsi du genre de relation qu'il souhaitait entretenir ensuite avec son ex-conjointe dans leur rapport avec les enfants (Étude de cas no 15, client 2, entrevue de mi-parcours, unité 36).

Une autre cliente a reconnu que la voie traditionnelle lui aurait permis de désigner un « représentant » pour sa colère, tout en admettant toutefois que cette voie entraînait des conséquences à long terme :

[La voie judiciaire] permet à cette colère de s'exprimer : c'est l'avocat qui vous représente dans cette colère, et c'est correct. Sur le moment, ça fait du bien, mais je crois que ça ne donne pas de bons résultats à long terme. (Étude de cas no 11, client 1, entrevue de mi-parcours, unité 325)

Un autre client a déclaré :

Je ne veux pas recourir à la voie judiciaire traditionnelle, dans laquelle on se cache derrière son avocat. (Étude de cas no 14, client 2, entrevue de mi-parcours, unité 16)

Outre ces raisons d'ordre émotif, les raisons les plus souvent invoquées par les personnes ayant privilégié le DFC sont décrites dans les sections suivantes.

i. Limitation des dépenses et accélération des résultats

Il est évident qu'un grand nombre de clients ont été séduits par le DFC lorsque leur avocat leur a affirmé que cette voie serait moins coûteuse et permettrait de tourner la page plus rapidement (comme nous le verrons plus loin) que la voie judiciaire ou la négociation entre avocats au moyen de documents juridiques (Étude de cas no 14, client 2, entrevue de mi-parcours, unités 13-15; Étude de cas no 16, client 1, entrevue initiale, unité 12; Étude de cas no 7, client 1, entrevue initiale, unité 5). Si ces attentes ont été souvent exprimées au début de la démarche, on observe que le degré de satisfaction à cet égard est très variable à l'issue du processus (voir la section 9 du présent rapport).

ii. Rôle de modèle

Un autre commentaire tout aussi fréquent dans les motifs exprimés pour expliquer le recours au DFC concerne le fait que la collaboration permettrait aux couples ayant des enfants de se séparer de la façon la plus civilisée et la moins destructrice possible. Ces clients considèrent qu'ils donnent ainsi le « bon exemple » à leurs enfants et envisagent la collaboration comme un moyen d'empêcher un des deux conjoints, voire les deux, de sombrer dans l'abîme de l'acrimonie. Dans une certaine mesure, c'est la peur des conséquences de la voie judiciaire qui incite ce groupe à choisir le DFC. Exemple :

On se disait que pour les enfants, ce serait mieux si on évitait les affrontements, parce que cela aurait seulement pour effet de compliquer la vie à la maison. (Étude de cas no 11, client 1, entrevue initiale, unités 54-44)

Dans ce cas, l'autre conjoint a confirmé cette position, également exprimée dans un autre cas :

[X] et moi, on se disait que le mieux était de toujours faire passer notre fils au premier rang, qu'on ne voulait pas que ça tourne, comme je disais, en bain de sang, qu'il ne devait pas être mêlé à ça. (Étude de cas no 2, client 1, entrevue initiale, unités 23-25)

Un client a décrit explicitement ses motifs en fonction de la façon dont ses enfants le jugeraient :

Dans mon esprit, quand j'ai choisi cette formule, c'était pour éviter à tout prix qu'un jour, mes enfants me disent : « Tu sais, papa, t'as pas vraiment été loyal avec maman. » (Étude de cas no 9, client 2, entrevue initiale, unité 51)

Pour un autre client, cette formule offrait un moyen d'atténuer la détresse des enfants qui voyaient leur famille se défaire et leurs relations se redéfinir :

« On [mon ex et moi] n'est pas obligé d'être copain-copain, mais on n'est pas obligé non plus de s'entretuer. Les enfants sont petits, ils veulent seulement former une famille, ils croient qu'on devrait être là tous les deux. » (Étude de cas no 5, client 1, entrevue initiale, unités 178-179)

Dans un autre cas, les deux conjoints voyaient la négociation comme le meilleur moyen d'assurer la qualité de la relation dans une famille reconstituée.

J'ai deux enfants, et ma conjointe actuelle est littéralement devenue leur mère… en fait, ils l'appellent « maman ». J'ai le devoir moral et éthique de protéger cette relation et je crois que le droit collaboratif pourrait nous permettre d'éviter une situation inconfortable et nous aider à repartir du bon pied une fois la procédure de divorce terminée. (Étude de cas no 13, client 2, entrevue initiale, unités 6-7)

Mentionnons que parmi les cas étudiés ici, un seul ne mettait pas en cause des enfants, petits ou grands. Dans deux cas, la garde des enfants (ce qui impliquait éventuellement un déménagement) constituait un problème fondamental et très litigieux. Dans six cas, les enfants avaient soit quitté le nid familial, soit étaient dans leurs dernières années d'adolescence. Dans ces cas, les parents faisaient souvent référence à leur rôle de modèle et à l'importance d'avoir un comportement empreint de dignité dans la reconfiguration de la famille.

iii. Croissance personnelle

Outre leur sentiment de responsabilité envers leurs enfants, jeunes ou adultes, certains clients ont aussi parlé d'une démarche personnelle de guérison, voire de croissance, à travers la séparation et le divorce. Certains sont plus conscients que d'autres de tout ce qui leur arrive. Certains clients ne faisaient référence qu'à des motivations pragmatiques, comme le coût et la rapidité. Comme l'un d'entre eux l'a dit explicitement : « C'est un combat, pas une croissance. » (Étude de cas no 8, client 2, entrevue initiale, unité 11)

Par contre, d'autres se sont demandé sérieusement de quoi ils avaient besoin pour pouvoir avoir leur mot à dire, être entendus puis tourner la page. Exemple :

Je ne veux pas que le divorce fasse de moi une autre personne. Je ne veux pas ressortir aigri de cette expérience. Et je pense que cette formule est la meilleure pour ne pas en sortir aigri. Je ne veux pas être une personne en colère, et je crois que cette formule m'aidera en ce sens. (Étude de cas no 10, client 1, entrevue initiale, unités 543-544)

Je préfère éviter la bagarre. On laisse tomber la bagarre, et on passe à l'essentiel. Ça va avoir lieu de toute façon. Ce n'est pas drôle, mais on en est là, alors tournons la page au plus vite pour que je puisse cicatriser mes blessures. (Étude de cas no 5, client 1, entrevue initiale, unités 158-161)

Un client qui était à l'origine de la démarche de divorce a déclaré qu'il avait opté pour le DFC afin d'apaiser son sentiment de culpabilité :

Je me sens très mal d'avoir déclenché tout ça et j'espère que le DFC rendra la chose plus supportable. (Étude de cas no 16, client 1, entrevue initiale, unité 12)

Une cliente — qui travaillait également avec un guide — a mentionné son besoin de parler des enjeux relatifs à son mariage en présence des autres personnes dans les rencontres à quatre (elle décrivait les autres personnes comme des « témoins de la dynamique ») (Étude de cas no 6, client 1, entrevue initiale, unité 46). Elle espérait que ce faisant, elle validerait ce qu'elle sentait et vivait et que cela l'aiderait à se sentir plus forte.

Pour un autre groupe, la croissance personnelle recherchée prenait la forme d'une conclusion. La collaboration était considérée comme un chemin vers un nouveau départ permettant une conclusion pratique, juridique et émotive, voire morale. Comme une des personnes l'a déclaré : « J'ai dépassé le stade du blâme et des émotions. Tout ce que je veux, c'est en finir avec cette histoire. » (Étude de cas no 7, client 1, entrevue initiale, unité 5). Pour en citer une autre : « Je ne suis pas venue ici pour faire souder mon mariage […] quand je suis arrivée ici, je voulais juste que l'on règle la situation. » (Étude de cas no 3, client 1, entrevue initiale, unité 554, 560)

C. Autres professionnels : objectifs et motivations

Dans seulement deux des seize cas à l'étude, d'autres professionnels faisaient partie intégrante de l'équipe de collaboration; dans l'un et l'autre cas, il s'agissait de thérapeutes. Dans les deux cas, nous avons interrogé ces personnes et leur avons demandé comment elles percevaient leur rôle. Leurs réponses étaient très similaires et concordaient également avec celles obtenues d'autres thérapeutes, lors de visites sur le terrain effectuées l'année précédente à Atlanta et à Vancouver.

Chaque thérapeute considérait que son rôle consistait à fournir un soutien personnel à chaque conjoint, à leur offrir les services d'une personne compétente à qui ils pouvaient en venir à faire confiance et qui pourrait les aider à gérer leurs émotions dans les rencontres à quatre avec leur avocat et leur conjoint. Une des thérapeutes a exprimé cette idée en termes plus spirituels, se décrivant comme « un guide spirituel » dont le but était de protéger son client. Elle a adopté le DFC parce que, contrairement aux autres formules, le DFC permet de protéger la personne contre des épreuves encore plus difficiles (autre professionnel, entrevue 20, unités 13-15).

D. Attentes mal assorties? Liens entre les motivations des avocats et les objectifs des clients

Dans les 16 cas à l'étude, les objectifs et les attentes étaient principalement définis par les avocats, même lorsque d'autres spécialistes participaient à titre de conseillers ou de membres de l'équipe (voir section précédente). La confrontation des objectifs et des espoirs des clients et de ceux des avocats révèle des différences intéressantes quoique prévisibles.

En général, les clients expliquent leur recours au DFC en termes beaucoup plus pragmatiques que les avocats. Les avocats sont plus enclins à décrire des objectifs supérieurs qui, dans certains cas, frisent l'engagement idéologique. Cette différence est compréhensible compte tenu que les clients parlent d'une crise personnelle à traverser, tandis que les avocats décrivent le DFC comme un moyen supérieur de répondre à leurs besoins personnels et à ceux de leurs clients dans la recherche d'un processus juste et empreint de dignité. Par ailleurs, la gamme des perspectives décrites par les clients est plus vaste que celle des avocats. En effet, ces derniers ont tendance à décrire des buts et des attentes très similaires. En revanche, il est évident que de nombreux clients sont surtout préoccupés par l'aspect monétaire, les délais et la volonté d'arriver au bout; un petit nombre seulement voient le processus de collaboration comme une forme de cheminement spirituel.

Cette différence de points de vue entre avocats et clients, bien que prévisible, n'en soulève pas moins deux préoccupations immédiates. La première, c'est que, quelquefois, les clients qui ont adhéré au DFC en grande partie en raison des « promesses » d'un règlement rapide et peu coûteux sont amèrement déçus lorsqu'ils reçoivent la note d'honoraires et constatent le temps qu'il a fallu pour arriver à une conclusion.

Les tenants du DFC en vantent abondamment la rapidité et le caractère peu onéreux par rapport à la voie judiciaire[39]. Cependant, les clients se plaignent du temps qu'il faut attendre, dans une démarche collaborative, avant d'aborder les questions de fond. Certains reprochent à leur partenaire de se servir du processus pour éviter de prendre des décisions et à leur avocat non seulement de ne pas les avoir informés de ce risque, mais de refuser de « pousser dans le dos » de l'autre partie. Le problème du temps est évidemment lié à celui des frais. Certains dossiers particulièrement lourds nécessitent beaucoup de temps et d'énergie, ce qui peut se traduire par des honoraires atteignant 20 000 $. Ces dossiers coûteraient certes beaucoup plus s'ils étaient plaidés devant un juge, mais il serait plus réaliste de les comparer aux cas où les avocats négocient entre eux. Or, il n'est pas encore prouvé que le DFC soit moins coûteux et plus rapide dans ce genre de cas. Il va de soi que certains avocats sont plus prudents que d'autres dans la gestion des attentes, mais le mouvement du DFC devrait faire preuve de circonspection en général dans ses prétentions à ce sujet, surtout lorsqu'il s'en sert comme argument pour convaincre les conjoints de recourir au DFC. (Voir aussi la section 8 b) du présent rapport.)

Un deuxième problème concerne la transparence affichée par les avocats au sujet de leurs motifs personnels d'adhésion au DFC, basés sur leurs valeurs, et la mesure dans laquelle ils supposent que leurs clients adoptent les mêmes valeurs. Il pourrait y avoir lieu d'encourager les avocats à se montrer plus ouverts envers leurs clients au sujet des motifs qui leur font préférer la collaboration et à faire état de leurs propres valeurs à ce sujet. Comme nous l'avons dit plus haut, ces valeurs personnelles sont rarement citées dans la documentation des groupes de collaboration, qui porte plutôt sur les avantages (en matière de délais, de coûts et de qualité de la relation) pour le client. Certes, les avocats doivent se préoccuper d'abord du client, mais il serait approprié qu'ils trouvent également un moyen d'expliquer brièvement leurs propres valeurs eu égard à la collaboration et à ses normes inhérentes dès le départ. Cet échange pourrait susciter une conversation plus approfondie au cours de laquelle avocat et client pourraient vérifier les a priori de l'un et de l'autre.

Cette ouverture de la part des avocats du droit collaboratif pourrait atténuer le problème majeur qui découle d'un décalage apparent entre les attentes et objectifs de l'avocat et ceux des clients dans une minorité de cas. En effet, un grand nombre de commentaires négatifs exprimés par les clients dans le cadre des études de cas pourraient s'expliquer par le fait qu'on n'a pas clarifié les liens entre les objectifs et les valeurs du client, l'intérêt de la famille et les valeurs des avocats en matière de transition familiale. Ces clients ont exprimé un certain malaise, de la surprise, voire une déception à l'égard des prises de position de leur avocat à mesure que le dossier progressait, surtout s'ils se trouvaient dans un cul-de-sac ou n'avançaient pas aussi rapidement qu'ils l'avaient prévu (Étude de cas no 8, client 2, entrevue de mi-parcours, unités 41-43; Étude de cas no 11, client 1, entrevue de mi-parcours, unités 215-222; visite sur le terrain, client 11). On a l'impression que, parfois, les avocats s'imaginaient que leur client avait adhéré à leurs valeurs concernant la nature d'une transition familiale, même s'ils n'avaient pas fait état de ces valeurs à leur client et ne lui avaient pas non plus demandé son avis, sauf de manière superficielle (par exemple, en lui faisant confirmer qu'il préférait ne pas se battre avec son conjoint devant un tribunal).

Ce décalage apparent entre les attentes et les objectifs de certains clients et ceux de leur avocat laisse croire que les avocats de DFC tiennent peut-être pour acquis un engagement idéologique de la part du client et ce, à tort. Il y a un risque que les avocats imposent parfois leurs propres motivations à un client qui souhaite seulement passer à travers son divorce sans que cela ne prenne trop de temps ni ne coûte trop cher. Cette situation risque de causer des problèmes particuliers dans les cas caractérisés par l'acrimonie et nécessitant des concessions importantes de part et d'autre. Certains avocats essaient de communiquer efficacement avec leurs clients au sujet des objectifs et des valeurs et d'éviter, dans leur enthousiasme, de brosser un tableau irréaliste de ce à quoi ils doivent s'attendre. Le DFC est peut-être préférable à la voie judiciaire, mais il n'en est pas moins éprouvant… sur le plan émotif et financier. L'avocat cité ci-dessous reconnaissait ce problème et cherchait déjà des moyens d'y remédier :

J'essaie de leur dire : « Ne vous imaginez pas que ça se fera sans heurt. » Ce serait facile pour [certains clients] de perdre confiance envers le processus parce que, même si, d'après moi, ils se doutent bien que l'autre solution est encore pire […]. Ils ne s'attendaient carrément pas à ce que ce soit si dur […] Cela me rappelle de préparer parfois mes clients au fait que le processus peut s'avérer très dur, mais d'une autre façon; c'est plus torturant, plus douloureux, comme des funérailles… Ce n'est pas aussi dur qu'une procédure judiciaire déshumanisée, mais quand même, je ne serais pas surpris d'apprendre que cette expérience leur a fait vivre certains des pires moments de leur vie. (Étude de cas no 14, avocat 1, entrevue initiale, unités 107-111)


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