Conclure les bonnes ententes parentales dans les cas de violence familiale : recherche dans la documentation pour déterminer les pratiques prometteuses

2.0 Analyse documentaire des effets de la violence familiale

2.1 Effets de la violence familiale

La violence familiale se définit comme toute forme d'abus physique, sexuel, émotionnel ou psychologique qui se produit dans le contexte des relations familiales. Le terme violence familiale englobe la violence et la négligence à l'égard des enfants, la violence conjugale (violence envers un partenaire intime) et la violence envers les personnes âgées. Dans le présent document, le terme violence familiale vise toutes les formes de violence au sein de la famille et le terme violence conjugale désigne la violence dans le contexte d'une relation adulte intime. Dans la documentation sur le divorce, les couples à relation hautement conflictuelle nécessitent une intervention soutenue et prolongée des tribunaux pour résoudre leurs différends après une séparation. Il y a de la violence familiale dans la majorité des cas de séparations hautement conflictuelles (Jaffe, Austin et Poisson, 1995; Johnston, 1994). Cette distinction est importante puisque tous les conflits ne sont pas nécessairement violents mais, à l'inverse, le terme conflit ne devrait pas être employé par euphémisme pour violence.

La violence familiale continue d'avoir des répercussions négatives sur l'épanouissement des enfants et des familles dans tout le pays. Au Canada, 27 % des victimes connues de crimes violents sont des victimes de violence familiale, et des taux similaires ont été rapportés aux États–Unis. Dans ces deux pays, le nombre de victimes de sexe féminin dépasse celui des victimes de sexe masculin d'au moins 300 % dans le contexte de la violence conjugale (Statistique Canada, 2004a; Bureau of Justice Statistics, 2000). Ces taux sont comparables à ceux qu'on trouve en Europe, bien que les rapports sur la prévalence estimée de la violence familiale varient en raison des différences dans la définition, dans les sources de données et dans l'échantillonnage (Hagemann–White, 2001; Kury, Obergfell–Fuchs et Woessner, 2004). Par exemple, la British Crime Survey estime que 26 % des femmes et 17 % des hommes sont agressés physiquement et/ou menacés de violence par un partenaire intime (Byron et Mirlees–Black, 1999). Dans le même ordre d'idées, des estimations faites par l'Australian Women's Safety Survey et portant strictement sur la prévalence de violences physiques et sexuelles connues par les femmes ainsi que sur la nature de cette violence, indiquent que 8 % des femmes ont vécu au moins un incident violent perpétré par un partenaire intime. Ces estimations multinationales illustrent les incidents violents (réels ou sous forme de menace) répertoriés dans le cadre d'enquêtes sur les victimes d'actes criminels.

Des questions subsistent dans les documents de recherche ainsi que parmi les spécialistes de la prévention de la violence à savoir s'il vaut mieux utiliser les statistiques officielles sur le crime ou recourir aux enquêtes au hasard pour déterminer l'incidence et la prévalence de la violence familiale (Johnson et Bunge, 2001; Tjanden et Theonnes, 2000). On s'entend généralement pour dire que la violence familiale est un acte criminel qui n'est pas toujours signalé. Un manque d'information persiste, aux échelons national et transnational, au sujet du nombre probable d'incidents non signalés ainsi que de l'étendue et de la tendance de la violence familiale.

Cependant, le Canada a servi de chef de file dans la collecte de ces données au moyen de méthodes autres que les enquêtes sur la criminalité. Statistique Canada a effectué plusieurs sondages exhaustifs par téléphone sur la violence familiale (Statistique Canada 2001; 2004a, 2005). Ces enquêtes portent à croire que les taux de victimisation de partenaires intimes sont semblables dans d'autres échantillons transnationaux, mais ces enquêtes permettent aussi de recueillir de l'information supplémentaire particulièrement riche, y compris en ce qui a trait aux tendances, aux contextes, aux répercussions de l'imposition de peines, à la violence familiale envers les enfants et les adolescents, à la violence envers les adultes plus âgés et aux risques d'homicide. D'un côté, les taux de victimisation concernant les individus de sexe féminin et ceux de sexe masculin paraissent très semblables (7 % des femmes comparativement à 6 % des hommes ont signalé avoir été victimes d'un geste de violence conjugale au cours des cinq dernières années). Cependant, l'information contextuelle supplémentaire a relevé d'importantes tendances selon le sexe au chapitre de la gravité, des répercussions et de la létalité de la violence. Ces constatations ont notamment révélé que :

  • Les victimes de violence conjugale de sexe féminin couraient deux fois plus de risques que les victimes de sexe masculin de subir au moins dix incidents de violence (Statistique Canada, 2005).
  • Les victimes de violence conjugale de sexe féminin couraient un risque beaucoup plus élevé que les victimes de sexe masculin d'être blessées, de nécessiter des soins médicaux, de s'absenter du travail, de vivre dans la peur et de s'inquiéter pour la sécurité de leurs enfants (Statistique Canada, 2005).
  • Les données de l'Enquête sur les homicides (Dauvergne, 2003) indiquent que, de 1993 à 2002, les femmes couraient un risque quatre fois plus élevé d'être tuées par leur conjoint (huit victimes d'homicide de sexe féminin sur un million de couples comparativement à deux victimes d'homicide de sexe masculin sur un million de couples).
  • Les femmes sont la cible dans 97 % des cas d'homicide du conjoint suivi d'un suicide (Statistique Canada, 2005).

La plus récente enquête effectuée portait sur la violence après une séparation et sur le lien avec le contact avec les enfants. Vingt–sept pour cent des conjoints ayant perdu contact avec leurs enfants de moins de 18 ans ont signalé une agression physique ou sexuelle au cours des cinq dernières années. Une proportion deux fois plus élevée de conjoints ayant subi de la violence que de conjoints n'ayant pas subi de violence ont signalé que leur ancien conjoint n'avait aucun contact avec les enfants (14 % comparativement à 6 %, Statistique Canada, 2005). La violence familiale touche les enfants, qu'il s'agisse de violence exercée directement contre eux ou des effets indirects de l'exposition à la violence conjugale. Ces répercussions sur les enfants ont engendré une sensibilisation accrue puisque les universitaires et les spécialistes de la violence conjugale continuent d'exiger de meilleurs outils pour mesurer avec précision l'importance, les répercussions et la prévalence de la violence familiale et ses effets sur la dynamique de la famille, et pour y réagir (Mears et Visher, 2005). Il y a eu d'importants progrès dans la détection des cas et la coordination des interventions communautaires face à la violence familiale, mais il reste encore beaucoup à faire. En particulier, la complexité de la violence familiale et ses effets sur tous les volets du fonctionnement de la famille et de l'épanouissement des enfants font l'objet d'efforts continus pour améliorer l'intervention et la prévention. On se rend compte de plus en plus qu'il faut faire des recherches longitudinales sur les effets de la violence familiale sur les enfants. Parmi les aspects importants à étudier, mentionnons le sort des enfants après la séparation des parents et les effets de différentes ententes parentales sur les enfants ayant connu la violence familiale.

De nombreuses études ont été faites sur toutes les formes de victimisation dans l'enfance et leurs effets à court et à long terme sur l'épanouissement social, émotionnel, physique et psychologique, mais ces recherches sont cloisonnées. Une proportion relativement faible des études sur la violence dans l'enfance ont porté sur l'exposition à de nombreuses formes de violence ou à de nombreux incidents du même type de violence, ou sur l'exposition à des incidents non violents mais potentiellement stressants ou traumatisants (Saunders, 2003, p. 359). Ces lacunes illustrent la complexité de la violence familiale et la façon dont ses répercussions peuvent varier en fonction de différentes variables. Dans l'examen approfondi de la documentation sur la violence familiale et les mauvais traitements infligés aux enfants qu'ils ont effectué récemment, Cunningham et Baker (2004), proposent un modèle qui examine les variables pouvant être associées aux incidences de la violence familiale (voir la figure 1). Ce tableau montre la complexité et le grand nombre de variables dont il faut tenir compte lorsqu'on examine les incidences de la violence familiale.

2.2 Violence faite aux enfants[2]

La documentation portant sur la violence faite aux enfants est dominée par des études empiriques qui examinent les caractéristiques, les incidences sur le comportement et les émotions (immédiates et à long terme), l'épanouissement et les répercussions sur la société des mauvais traitements infligés aux enfants. La majorité des études ont montré que les enfants maltraités, comparativement aux autres, sont plus exposés aux problèmes de comportement et aux difficultés émotionnelles (Egeland, Yates, Appleyard et van Dulmen, 2002; Jungmeen et Cicchetti, 2003; Maughan et Cicchetti, 2001; Hildyard et Wolfe, 2002), éprouvent davantage de problèmes de discipline à l'école (Kendall–Tackett et Eckenrode, 1996), sont plus agressifs envers leurs pairs ou sont plus repliés sur eux–mêmes (Shields et Cicchetti, 2001), ont de moins bonnes aptitudes sociales (Levendosky, Okun et Parker, 1995) et sont plus susceptibles d'être rejetés par leurs pairs (Shields et Cicchetti, 2001). Les graves conséquences à long terme des mauvais traitements infligés aux enfants comprennent des problèmes de santé mentale et physiques et des difficultés sociales (Centre national d'information sur la violence et la négligence à l'égard des enfants, 2004a; Higgins et McCabe, 2003; Johnson et autres, 2002). Un certain nombre d'études rendent compte des caractéristiques et des effets sur le comportement des mauvais traitements infligés aux enfants, mais un nombre insuffisant de recherches a été effectué à ce jour sur le lien entre les caractéristiques des mauvais traitements et le développement, avec le temps, de problèmes de comportement et de problèmes émotionnels (Ethier, Lemelin et Lacharit, 2004).

Il est généralement reconnu dans la documentation que les mauvais traitements infligés aux enfants ainsi que leurs causes fondamentales peuvent être liés à diverses structures, notamment la famille, la communauté et la société en général (Belsky, 1993; Centre national d'information la violence et la négligence à l'égard des enfants, 2004b). Le présent rapport s'intéresse essentiellement à la structure familiale et à ses liens avec les mauvais traitements infligés aux enfants. Au Canada, on estime que les parents biologiques sont responsables de la majorité des mauvais traitements infligés aux enfants, 90 % environ de tous ces cas étant le fait d'au moins un des parents biologiques (Trocme, MacLaurin, Fallon, Dciuk, Billingsley, Tourigny et autres, 2001)[3]. De plus, des recherches approfondies indiquent qu'il est beaucoup plus probable que l'agresseur, dans les cas de violence conjugale, abuse physiquement de ses enfants que l'autre parent (examen dans Bancroft et Silverman, 2002).

Cependant, dans les cas de violence conjugale, la séparation de la mère et de son partenaire violent réduit considérablement le risque de mauvais traitements infligés aux enfants (Cox, Kotch et Everson, 2003). Dans ces cas, le fait de placer ces familles dans la catégorie à risque élevé peut faciliter l'adoption de mesures appropriées pour assurer la sécurité du parent gardien et de ses enfants.

Figure 1 : Variables hypothétiquement associées aux effets de la violence familiale

Figure 1 Variables hypothétiquement associées aux effets de la violence familiale

[ Description ]

2.3 Exposition à la violence conjugale

Il y a eu beaucoup de recherches et de politiques orientées vers les enfants exposés à la violence conjugale. Le terme « exposition » englobe un très vaste ensemble de circonstances, notamment, entendre un incident violent, être témoin oculaire d'un incident, intervenir, être utilisé dans le cadre d'un incident violent (p. ex., être utilisé à titre de bouclier contre des gestes violents) et subir le contrecoup d'un incident violent (Edleson, 1999c). Les effets négatifs de l'exposition à la violence conjugale dans l'enfance ont été présentés dans de nombreuses études et méta–analyses (Edleson, 1999a; Kitzmann, Gaylord, Holt et Kenny, 2003; Wolfe, Crooks, Lee, McIntyre–Smith et Jaffe, 2003). Les recherches indiquent particulièrement que les enfants exposés à la violence conjugale courent un plus grand risque que les autres d'être agressifs et d'avoir des problèmes de comportement (Graham–Bermann, 1998), de présenter des symptômes physiologiques (Saltzman, Holden et Holahan, 2005) et des taux plus élevés de symptômes liés au stress post–traumatique [4] (Kilpatrick, Litt et Williams, 1997). De plus, ils peuvent être portés à intervenir en faveur du parent agressé (Peled, 1998) et peuvent développer un « lien de type traumatique » (un besoin de tendresse les amenant à confondre amour et abus) avec l'agresseur (Bancroft et Silverman, 2002). Dans certains cas, les enfants disent préférer vivre avec le parent violent, lequel est perçu comme plus puissant.

Nous ne faisons que commencer à comprendre le problème, dans son ensemble, de l'exposition des enfants à la violence conjugale. Les recherches liées aux effets de l'exposition à la violence conjugale ont évolué au cours des dix dernières années, mais elles se fondent en grande partie sur ce qu'en disent les victimes adultes ou d'autres adultes (enseignants, fournisseurs de services, etc.) pour déterminer les effets problématiques à l'aide d'outils de mesure normalisés (Ornduff et Monohan, 1999; Morrel, Dubowitz, Kerr et Black, 2003). Selon un examen récent des études disponibles, il y aurait moins de 20 % des 220 études empiriques qui renfermeraient des données découlant directement de questions posées aux enfants (Cunningham et Baker, 2004). Dernièrement, les chercheurs ont commencé à réorienter leur attention vers ce que les enfants ont à dire et sur leur expérience en matière d'exposition à la violence. Ces recherches ont montré que les enfants sont habituellement conscients de la violence conjugale qui s'exerce dans leur famille et qu'ils divulguent librement les incidents concernant les abus dont ils sont victimes (Cunningham et Baker, 2004; Ornduff et Monahan, 1999; Holden, 2003). Ces récits à la première personne provenant des enfants et qui décrivent de nombreuses formes de violence familiale convergent avec d'autres recherches qui indiquent que les mauvais traitements infligés aux enfants se produisent le plus souvent dans les familles où il y a également de la violence conjugale (Edleson, 1999b; Hartley, 2002).

2.4 Chevauchement des mauvais traitements infligés aux enfants, de la violence conjugale et des mauvais traitements infligés entre frères et sœurs

La violence conjugale et les mauvais traitements infligés aux enfants se produisent souvent dans la même famille, et jusqu'à tout récemment, très peu d'interventions étaient ciblées de façon à aborder cette dualité dans les familles (Straus et Gelles, 1990; Schechter et Edleson, 1999). La majorité des études révèlent que chez 30 % à 60 % des familles aux prises avec de la violence entre conjoints ou à l'égard des enfants, ces deux formes de violence sont présentes (Edleson, 1999b; Appel et Holden, 1998). Les effets sur les enfants varient en fonction du degré et de la fréquence de la violence, de la fréquence à laquelle les enfants sont témoins de cette violence et de la fréquence à laquelle ils subissent directement cette violence, ainsi que selon les facteurs de risque et de protection (Edleson, 2004). Les facteurs de risque tels le jeune âge du parent–gardien, un faible niveau d'éducation, un faible revenu et l'absence d'un réseau de soutien social aggravent le risque de mauvais traitements infligés aux enfants associé à la violence conjugale (Cox et autres, 2003). Au Canada, les nouvelles formes d'intervention, comme le programme Caring Dads, tiennent compte de ce chevauchement en permettant d'intervenir auprès de pères qui ont infligé des mauvais traitements à leurs conjoints et à leurs enfants. Ce programme porte autant sur la violence conjugale que sur les mauvais traitements infligés aux enfants (Scott et Crooks, 2004; Crooks, Scott, Francis, Kelly et Reid, à l'impression)[5].

La présence de violence conjugale fait également augmenter la probabilité de violence et d'abus entre frères et sœurs (Hoffman et Edwards, 2004). Peu d'études documentent l'incidence et la prévalence de mauvais traitements infligés entre frères et sœurs, et certains chercheurs avancent qu'il n'y a pas d'études systématiques abordant l'incidence et la prévalence de ce genre de mauvais traitements et son effet sur le comportement à l'âge adulte (Graham–Bermann, Cutler, Litzenberger et Schwartz, 1994). Une des études les plus fiables, effectuée il y a plus de dix ans, signalait que les mauvais traitements entre frères et sœurs est la forme de violence la plus courante dans la famille, huit enfants sur dix signalant de la violence physique envers un frère ou une sœur (Gelles et Straus, 1988). De plus, les parents peuvent considérer la violence entre frères et sœurs comme mutuelle, et donc ne jamais vraiment prendre en compte les rôles possibles de l'agresseur et de la victime qui existent dans la violence entre frères et sœurs (Graham–Bermann et autres, 1994).

Bien qu'un certain degré d'agressivité entre frères et sœurs soit normal, les mauvais traitements plus graves entre frères et sœurs sont préoccupants, surtout dans les familles où d'autres formes de violence sont présentes. Selon l'étude récente de Wiehe (1997) sur les mauvais traitements graves entre frères et sœurs, cette agressivité se répercute à partir de l'aîné sur le deuxième enfant, puis ce dernier s'en prend à son cadet. Dans la même étude, les victimes de mauvais traitements graves entre frères et sœurs ont signalé que leur estime de soi et leur capacité de faire confiance à autrui avaient été affectées, ce qui crée des problèmes plus tard tels que la dépression, l'abus d'alcool ou de drogues et des relations intimes médiocres. Pour ce qui est des frères ou des sœurs qui ont des relations violentes non résolues pendant leur enfance, leurs chances de développer des relations adultes intimes saines et offrant un soutien mutuel peuvent être mises en péril (Brody, 1998).

En plus des mauvais traitements infligés par un frère ou une sœur, les enfants peuvent être affectés lorsqu'ils voient un parent agresser un frère ou une sœur, qu'ils soient visés eux–mêmes par cette violence ou non. Bien que peu d'études aient été réalisées dans ce domaine, il semble probable que le fait de voir un frère ou une sœur se faire agresser par une figure parentale menace la sécurité émotionnelle de l'enfant (Cummings et Davies, 1996; Davies, Harold, Goeke–Morey, Cummings, Shelton et Tasi, 2002). En effet, l'enfant peut avoir une relation rassurante avec le parent, mais le fait de voir un frère ou une sœur agressé par ce parent peut modifier profondément sa perspective sur le monde et les relations interpersonnelles. Dans ce cas, l'enfant peut être en sécurité physiquement, mais peut souffrir d'anxiété à cause de la possibilité qu'il ou qu'elle soit une future victime. De plus, l'enfant qui est témoin de l'agression peut se sentir coupable d'être en sécurité, ou à l'inverse, en venir à croire que l'enfant agressé mérite ces mauvais traitements afin de trouver une logique à la violence.

2.5 Variabilité des effets sur les enfants

Les répercussions graves pour les enfants qui se voient infliger des mauvais traitements ou qui sont exposés à la violence conjugale ont été bien établies. Des études indiquent que ce ne sont pas tous les enfants vivant de la violence familiale directement ou indirectement qui, plus tard, éprouvent de graves problèmes émotionnels ou comportementaux (Centre national d'information sur la violence et la négligence à l'égard des enfants, 2004b). Cunningham et Baker (2004) mettent en garde contre les hypothèses selon lesquelles 1) tous les enfants sont touchés de façon négative par la violence conjugale, 2) tous les enfants sont touchés de la même manière et 3) la violence conjugale devrait être l'unique point de mire des interventions. Les conséquences sur les victimes varient considérablement en fonction de nombreux facteurs, y compris l'âge de l'enfant et son stade de développement au moment où la violence ou la négligence à son égard se sont produites, le type de mauvais traitements (violence physique, négligence, violence sexuelle, etc.), la fréquence, la durée et la gravité des mauvais traitements, et la relation entre la victime et l'agresseur (Chalk, Gibbons et Scarupa, 2002). Cette diversité se constate dans des familles où les enfants sont exposés aux mêmes risques et aux mêmes situations, mais subissent des conséquences très différentes à court et à long terme.

Les chercheurs ont commencé à examiner pourquoi certains enfants violentés ou négligés subissent des répercussions à long terme tandis que d'autres s'en sortent relativement indemnes dans des circonstances similaires. La capacité de réagir efficacement à une expérience négative est parfois appelée « résilience ». Certains facteurs de protection peuvent contribuer à la résilience d'un enfant agressé ou négligé. Ces facteurs peuvent être liés à des caractéristiques individuelles, telles que l'optimisme, l'estime de soi, l'intelligence, la créativité, l'humour et l'indépendance; il peut aussi s'agir de facteurs relatifs aux parents ou à la famille tels que le soutien de la famille élargie, des parents très instruits, des règlements et des limites fixés à la maison et un adulte qui s'occupe de l'enfant, de facteurs sociaux tels qu'un milieu social favorable, par exemple la stabilité du quartier et l'accès à des soins de santé (Centre national d'information sur la violence et la négligence à l'égard des enfants, 2004b).

2.6 Typologie de la violence familiale

Tout comme il y a une variabilité des conséquences chez les enfants, il y a également une grande variabilité des formes et des contextes de violence chez les adultes dans une relation. Une bonne analyse des conséquences de la violence familiale doit tenir compte de la typologie de la violence et des divers contextes dans lesquels la violence conjugale peut se produire. Certaines classifications typologiques utiles ont été élaborées. Les différents types de violence conjugale comportent différentes possibilités de dangerosité pour l'avenir et nécessitent différentes interventions sociales et juridiques.

Johnston et Campbell (1993) ont été parmi les premiers à présenter un modèle pour comprendre différentes formes de violence conjugale dans les familles où le divorce entraîne de graves conflits; ils partaient de l'hypothèse selon laquelle la violence conjugale découle de nombreuses sources et prend différentes formes selon les familles. Ayant reconnu que les théories provenant de la documentation sur la violence familiale sont nombreuses (psychodynamique, biologique, structures familiales, socio–politique, etc.), ces chercheurs ont établi des liens entre ces théories et ont créé cinq catégories de violence conjugale (une attention particulière a été portée aux formes de violence paranoïaque et psychotique). Ces cinq catégories sont les suivantes :

1. La brutalité du mari, constante ou épisodique

Ce type de violence ressemble le plus à la conception traditionnelle que l'on se fait des conjoints violents suivant la théorie du cycle de la violence. La perpétration d'actes violents par les hommes est attribuée à leur « faible tolérance à la frustration, leurs difficultés à maîtriser leurs impulsions et leurs réactions colériques, possessives ou jalouses envers toute menace perçue à l'égard de leur puissance, de leur masculinité et de l'apanage masculin ». Ces hommes constituent généralement une menace pour les femmes; au fil du temps, leur propension à la violence augmente lorsqu'il est question de séparation et longtemps après la séparation.

2. La violence physique amorcée par la femme

L'usage de la violence par les femmes (en dehors du contexte de légitime défense) est considéré comme une réaction au stress et à la tension. Lorsque les femmes posent des gestes de violence physique, émotionnelle et verbale dans leurs relations, ces gestes n'influent pas sur l'écart de pouvoir entre les partenaires (relativement à la dynamique perçue ou réelle de pouvoir et de contrôle entre les partenaires).

3. La violence mutuelle contrôlée par l'homme

Ce type de violence ressemble le plus à ce qui est maintenant connu sous le nom de « violence mutuelle ». Il découle d'un désaccord mutuel ou d'une altercation verbale et dégénère en conflit physique. Il faut souligner que le terme « violence mutuelle » soulève une certaine controverse, car la plupart des personnes qui luttent contre la violence reconnaissent qu'on ne tient pas souvent compte du contexte et de la dynamique du pouvoir lorsqu'on tente de comprendre ce type de violence. Le nom de cette catégorie pose problème en raison de l'apparence de paradoxe des termes « violence mutuelle » et « contrôle par l'homme » (voir Bancroft, 1998 pour la critique).

4. Le traumatisme du divorce/de la séparation

Cette catégorie se rapporte aux gestes de violence qui ne se produisent que pendant la période entourant la séparation, mais qui n'étaient pas présents avant. Souvent, après l'exacerbation du sentiment d'indignation, de colère et d'abandon, la violence physique est perpétrée par le partenaire que l'on quitte. La violence n'évolue pas en un cycle continu, mais cesse après quelques incidents isolés, lors du point culminant de la séparation.

5. Les réactions psychotiques et paranoïaques

La cinquième catégorie a trait à la violence associée aux réactions psychotiques et paranoïaques causées par un problème de santé mentale ou par la démence due aux drogues. Un traitement psychiatrique est recommandé dans ces cas. Cependant, la critique de Bancroft (1998) indique qu'une personne qui pose des gestes violents et qui est également atteinte de problèmes de santé mentale peut avoir deux problèmes graves nécessitant de nombreuses stratégies d'intervention. De plus, le traitement du seul problème de santé mentale pourrait ne pas suffire à éliminer le problème de violence conjugale. Bancroft avance également qu'un auteur de violence conjugale ayant en parallèle des problèmes de santé mentale peut nécessiter une approche similaire à celle requise chez le conjoint violent toxicomane ou alcoolique; en somme, les deux problèmes doivent être abordés de façon distincte lors de l'intervention.

Frederick et Tilley (2001) affirment qu'« afin d'intervenir efficacement, il est important de comprendre 1) l'intention de l'agresseur, 2) la signification du geste envers la victime et 3) les effets de la violence sur la victime ». Ils décrivent cinq contextes qui doivent être pris en considération lors de la cueillette de renseignements sur les antécédents en matière de violence conjugale dans une famille. Tout geste d'agression physique doit donc être évalué en fonction des contextes plus larges suivants :

1. Généralement violent (un « batailleur »)

Certaines personnes sont violentes peu importe le contexte. Elles utilisent la violence tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la famille pour résoudre les conflits et suivre leurs impulsions agressives.

2. Violence grave

La violence grave consiste non seulement en des gestes de violence et d'abus, mais elle est une composante d'un véritable régime d'intimidation, de contrôle et d'isolement qui place délibérément la victime dans une situation d'infériorité, compromettant gravement son indépendance, son estime de soi et sa sécurité. Tandis que certains conjoints violents sont également des « batailleurs », bon nombre d'entre eux ne sont violents que dans le contexte familial.

3. Geste isolé (pas un « conjoint violent »)

Le recours à la violence est très peu caractéristique et ne sert pas dans la relation à exercer un pouvoir ou un contrôle. L'incident violent peut se produire dans une situation très stressante et l'agresseur reconnaît normalement que ce comportement est inapproprié.

4. Incapacité mentale

La maladie mentale, la toxicomanie ou l'alcoolisme, ainsi que certains médicaments contribuent à l'usage de violence. Chez les agresseurs ayant une certaine déficience mentale, l'usage de la violence dans une relation, bien qu'illégale, est probablement une manifestation de leurs problèmes de santé mentale.

5. Réaction devant la violence grave (légitime défense)

La violence découlant de la légitime défense est toujours en réaction à la violence ou à la menace de violence de la part d'un partenaire. L'usage de la violence par cette personne ne fait pas partie d'une tentative de contrôler le partenaire, mais constitue plutôt une réaction pour se protéger ou avoir le dessus dans une situation violente particulière.

Selon la combinaison de types de violence et le contexte, chaque situation peut nécessiter l'intervention de différentes structures (justice pénale, justice civile, y compris le droit de la famille et la protection de l'enfance, soins de santé, etc.). En outre, les auteurs de violence peuvent correspondre à plus d'un profil (c'est–à–dire qu'ils peuvent être des conjoints violents et être violents en général).

Michael Johnson, un autre chercheur, a préconisé la délimitation de différentes formes de violence conjugale (Johnson, 1995; Johnson et Ferraro, 2000). Dans ses premiers travaux, il a établi une importante distinction entre le régime de terreur patriarcal et la violence conjugale courante. Plus récemment, A. LaViolette a élargi ce cadre pour élaborer un continuum de l'agression et de la violence. Ce continuum conceptualise la violence conjugale à partir de l'agression conjugale courante jusqu'à la terreur et au harcèlement (LaViolette, 2005). Ce chercheur a défini des dimensions hypothétiques pour distinguer les cinq types et les facteurs contextuels relevés par Frederick et Tilley (2001). La figure 2 illustre ce continuum ainsi que les caractéristiques de chaque type d'agression/violence. La compréhension des différences entre ces types de violence fournit une base importante pour évaluer la pertinence d'une entente parentale particulière après une séparation.

L'examen des diverses formes de violence familiale montre également des différences entre les sexes qui doivent faire l'objet de discussions. L'analyse de la violence familiale en fonction des deux sexes prête à controverse et tend à diviser praticiens et chercheurs. Il ne fait aucun doute que la violence perpétrée par les hommes envers les femmes est plus souvent signalée à la police, qu'elle cause des blessures physiques plus graves, qu'elle engendre la peur et des préoccupations quant au bien–être des enfants, et qu'elle est à l'origine de la majorité des homicides au sein de la famille (Statistique Canada, 1999; Tjaden et Thoennes, 2000; Domestic Violence Death Review Committee de l'Ontario, 2004; Washington State Fatality Review Committee, 2004). Toutefois, la violence perpétrée par les femmes n'est pas toujours de la légitime défense, et il est généralement reconnu que les hommes hésitent davantage à signaler aux autorités qu'ils sont victimes de violence.

De plus, bien que les hommes victimes d'homicide au sein de la famille constituent une minorité parmi les victimes d'homicides perpétrés par les conjoints, ces cas posent les mêmes défis aux plans du dépistage précoce et de la prévention. leur victimisation peut avoir les mêmes effets profonds sur les enfants et les membres de la famille élargie. la plupart des experts reconnus du domaine sont d'accord pour dire qu'un seul décès est un décès de trop et qu'il existe très peu de travaux de recherche sur les relations violentes dans lesquelles le partenaire de sexe féminin est l'agresseur principal. une lacune semblable existe en ce qui concerne la compréhension de la violence chez les partenaires intimes de même sexe; ces cas ne sont pas assez signalés car les victimes hésitent, par crainte de l'homophobie, àrévéler aux autorités tant la violence qui existe dans leur couple que leur orientation sexuelle.

Figure 2 - Continuum de l’agression et de la violence (La Violette, 2005)


  • [2] L'expression « violence faite aux enfants » a été critiquée puisqu'elle porte exclusivement sur des gestes qui correspondent à une définition juridique particulière de la violence. Par contre, l'expression « mauvais traitements infligés aux enfants » englobe un éventail plus large d'actes de violence et de négligence pouvant ne pas être punissables par la justice, mais susceptibles d'avoir des répercussions négatives sur l'épanouissement des enfants. De plus, le terme « violence » se rapporte plutôt à des incidents précis, tandis que l'expression « mauvais traitements » fait référence à un type de comportement répété. Les deux expressions sont employées dans le présent document.
  • [3] Les constatations découlant de l'Étude canadienne d'incidence portent à croire que les mères sont plus souvent l'agresseur de leurs enfants, mais ces données sont surtout liées au nombre disproportionné de ménages dirigés par une mère seule. Dans les familles où il y a deux parents, les pères sont plus souvent en cause à l'égard de tous les types de mauvais traitements infligés aux enfants, à l'exception de la négligence.
  • [4] Le syndrome de stress post–traumatique (SSPT) est un trouble psychologique qui peut survenir après qu'une personne ait vécu un incident traumatisant ou en ait été témoin et ait alors ressenti un sentiment de peur intense, de désespoir ou d'horreur. Entre autres problèmes, les victimes peuvent revivre l'incident (p. ex., cauchemars, retours en arrière), éviter de façon continue les rappels de l'incident (p. ex., efforts pour éviter des pensées, des sentiments ou des conversations associés au traumatisme, incapacité de se rappeler d'importants aspects du traumatisme) et présenter des symptômes persistants d'un état d'alerte accru (p. ex., difficulté à s'endormir ou à rester endormi, irritabilité ou coups de colère). Pour qu'un diagnostic de SSPT soit posé, les symptômes doivent durer plus d'un mois et altérer le comportement de façon importante.
  • [5] Le programme Caring Dads est en place à London, à Toronto et à Thunder Bay, en Ontario, ainsi qu'à Boston, au Massachusetts. Son expansion vers d'autres collectivités est en cours. Pour avoir plus de renseignements sur le programme ou pour obtenir le manuel, visiter le www.caringdadsprogram.com.
Date de modification :