Comprendre les points communs et les différences entre l’ensemble des troubles causés par l’alcoolisation fœtale et les problèmes de santé mentale

4. Similitudes et différences entre l’ETCAF et les troubles mentaux

La documentation examinée ci-dessus révèle l’existence d’un chevauchement entre le groupe des personnes atteintes de l’ETCAF et celui des personnes souffrant de troubles mentaux. Il se pourrait que les droits de l’un ou l’autre de ces groupes soient menacés dans le cadre d’une procédure judiciaire si les deux possibilités ne sont pas envisagées.  

Dans le cas d’une personne atteinte de l’ETCAF, il importe de tenir compte des lésions cérébrales dues à l’exposition prénatale à l’alcool qui viennent s’ajouter à un trouble mental probable pour influer sur sa responsabilité, sa réaction au traitement et sa réponse au milieu correctionnel. La personne atteinte de l’ETCAF peut sembler compétente, mais sa capacité de participer à une procédure judiciaire repose sur des fonctions cognitives et logiques qui ne sont pas nécessairement adéquates. Les outils de diagnostic actuels ne permettent pas toujours de bien différencier les effets qu’a sur le cerveau l’exposition prénatale à l’alcool de ceux d’une maladie mentale, et il faut considérer la personne dans son ensemble. Les personnes soumises à une évaluation visant à dépister l’ETCAF devraient également être testées pour voir si elles souffrent de troubles mentaux.

Par exemple, une personne dont le principal trouble mental est l’hyperactivité avec déficit de l’attention a de la difficulté à se concentrer, elle est impulsive et parfois hyperactive. Une personne atteinte de l’ETCAF peut présenter des symptômes similaires. Si l’une ou l’autre de ces personnes a également un trouble lié à la toxicomanie, elle est plus susceptible d’avoir des démêlés avec la justice. Il peut être très difficile de déterminer si les comportements sont dus à l’ETCAF, à l’hyperactivité avec déficit de l’attention, à un trouble lié à la toxicomanie ou à une combinaison de ces problèmes. Toutefois, le cas d’une personne atteinte de l’ETCAF – et dont le problème sous-jacent est une lésion cérébrale – sera probablement plus difficile à résoudre que celui d’une personne dont le problème principal est l’hyperactivité avec déficit de l’attention. Il est parfois possible de gérer les symptômes de l’hyperactivité avec déficit de l’attention et de réduire les comportements impulsifs, mais dans le cas d’une personne atteinte de l’ETCAF qui présente également des déficits en matière de raisonnement, de détermination des liens de cause à effet et de capacité de prévoir les conséquences de ses actes, la gestion de l’hyperactivité avec déficit de l’attention ne suffit pas, en soi, à prévenir le conflit dans le système judiciaire.

Une personne atteinte de nombreux types de maladie mentale mais non pas de l’ETCAF comprendra sans doute la procédure judiciaire et ses conséquences. Quelqu’un qui souffre d’un grave trouble mental, par exemple un trouble psychotique sévère, a besoin d’un traitement particulier et, probablement, de soutien pour le reste de ses jours. Nombre de troubles mentaux peuvent toutefois être gérés au moyen de médicaments et d’une thérapie de soutien.

Il n’existe pas de traitement pour la principale manifestation de l’ETCAF, qui est une lésion cérébrale incurable. Toutefois, les personnes atteintes de l’ETCAF, qu’il soit associé ou non à d’autres maladies mentales, peuvent être aidées avant, pendant et après leur incarcération par des modifications du milieu, un soutien comportemental et des médicaments. Le cerveau d’une personne atteinte de l’ETCAF semble plus sensible et plus vulnérable que celui d’une personne normale et la personne peut réagir de façon différente et inattendue aux traitements pharmacologiques. Les personnes atteintes de l’ETCAF peuvent donc nécessiter une supervision plus étroite que les autres lorsqu’elles sont traitées au moyen de médicaments. Le traitement psychothérapeutique de ces personnes peut aussi être plus difficile en raison de leurs déficits langagiers et de la mémoire ainsi que de leur faible capacité d’introspection; par conséquent, les approches thérapeutiques standards sont souvent moins efficaces qu’elles le seraient pour une personne ayant un cerveau normal (Conry et Fast, 2010). Il est à craindre que la personne atteinte de l’ETCAF soit considérée comme manipulatrice et obstinée parce qu’elle ne réagit pas à la thérapie, alors qu’en réalité, le problème découle d’un dysfonctionnement cérébral.

Pour la personne atteinte de l’ETCAF comme pour la personne dont le principal problème est un trouble mental, un examen des antécédents peut révéler qu’elle a été victime d’un accident ou de voies de fait ayant accentué ses déficits fonctionnels. Toutefois, le cerveau des personnes qui ont subi un traumatisme cérébral fonctionnait auparavant de façon normale et il conserve un fonctionnement résiduel. Certains secteurs du cerveau ont pu être abîmés par le traumatisme tandis que d’autres ont été épargnés, et il est généralement possible de recouvrer une partie des capacités perdues. Par contre, le cerveau des personnes dont les lésions cérébrales sont attribuables à l’exposition prénatale à l’alcool n’a jamais été sain, et les capacités mentales de ces personnes sont moindres.

Même si la question ne s’inscrit pas dans le mandat du présent examen, il importe de mentionner l’apparition, depuis 1998, des tribunaux de la santé mentale (Institut canadien d’information sur la santé, 2008). Ces tribunaux ont pour fonction de veiller à ce que les personnes souffrant de maladie mentale ne soient pas confiées au SJP, mais soient plutôt dirigées vers des traitements. Les programmes prennent diverses formes et utilisent divers critères de participation, mais le délinquant est tenu de suivre un régime personnalisé et de se plier à certaines exigences. On ne connaît pas le nombre de personnes ayant des problèmes de santé mentale et souffrant de l’ETCAF qui participent à de tels programmes. Les personnes atteintes de l’ETCAF sont susceptibles d’échouer et de se voir imposer d’autres peines d’emprisonnement en raison de leur incapacité à respecter les exigences .

Les paroles et les gestes des personnes atteintes de l’ETCAF peuvent être mal interprétés, en particulier si l’ETCAF n’a pas été diagnostiqué et que seule la possibilité de troubles mentaux a été envisagée. L’éventualité de l’ETCAF devrait être considérée chez tous ceux dont la santé mentale constitue la principale inquiétude. Endicott (1991, p.4) mentionne que dans le système correctionnel les détenus qui ont des déficiences intellectuelles sont fortement à risque en raison de leur vulnérabilité. En effet, ils peuvent être victimes de violence, d’exploitation et de manipulation, ils peuvent s’attirer des ennuis parce qu’ils comprennent mal ce que l’on attend d’eux, et ils sont incapables de profiter de la majorité des programmes de réhabilitation existants. Les personnes atteintes de l’ETCAF courent des risques similaires, qu’elles souffrent ou non de déficiences intellectuelles ou de troubles mentaux.

Les programmes actuellement offerts dans les établissements correctionnels ne sont pas toujours efficaces pour les personnes atteintes de l’ETCAF, qu’elles aient ou non une maladie mentale, et pourraient même leur nuire au moment de leur retour dans la société. Le milieu carcéral comporte des facteurs de stress comme le risque de violence, les menaces à la sécurité personnelle et l’isolement relativement aux réseaux de soutien social (Institut canadien d’information sur la santé, 2008). Les troubles mentaux existants pourraient être aggravés par ce stress et en raison de capacités d’adaptation insuffisantes. Dans le cas des détenus atteints de l’ETCAF, parce qu’ils sont vulnérables au stress sur le plan neurobiologique, ces effets peuvent être amplifiés.

5. Résumé et conclusions

Les études consacrées aux personnes atteintes de l’ETCAF indiquent que ces personnes sont plus à risque d’adopter des comportements mésadaptés qui peuvent conduire à des activités criminelles ou à une victimisation. Ces comportements sont souvent interprétés comme volontaires, prémédités et manipulateurs, mais ce sont les déficiences cérébrales sous-jacentes, y compris les troubles cognitifs et mentaux, qui sont à l’origine du dysfonctionnement. Les effets de l’exposition prénatale à l’alcool sur le cerveau sont permanents, et cela signifie qu’une personne atteinte de l’ETCAF aura besoin toute sa vie de soutien et de supervision pour composer avec les déficiences secondaires causées par l’exposition prénatale à l’alcool. Comme pour les délinquants similaires dont la déficience primaire est un trouble mental mais qui ne sont pas atteints de l’ETCAF, la maladie mentale devra être diagnostiquée et traitée. Toutefois, les personnes atteintes de l’ETCAF peuvent réagir différemment au traitement des troubles mentaux que les autres patients qui ne souffrent pas de l’ETCAF. Leurs déficiences sur les plans de la cognition, du raisonnement ou de la mémoire, par exemple, peuvent limiter l’efficacité des psychothérapies standards. Si le système ne tient compte que des troubles mentaux, les traitements pourraient s’avérer inefficaces et la planification de la libération sera inadéquate.

Les démêlés avec la justice peuvent être un aboutissement commun pour de nombreuses personnes atteintes de l’ETCAF et souffrant également de troubles mentaux et sociaux-émotifs ainsi que de déficiences cognitives. Les délinquants atteints de l’ETCAF ne devraient pas retourner dans la collectivité en plus mauvais état qu’ils ne l’ont quittée en raison de l’incompréhension, de la victimisation et de la mauvaise gestion de leurs déficiences, y compris leurs troubles mentaux. Il est très difficile pour le système judiciaire de déterminer le degré de responsabilité des personnes atteintes de l’ETCAF, qu’elles aient ou non des troubles mentaux, et il faut trouver des pratiques prometteuses pour appuyer et aider ces personnes et réduire les taux de récidive.

Dans le cadre de son Initiative sur la santé mentale en établissement, le SCC continue de répondre aux divers besoins de santé mentale des délinquants pendant toute la durée de leur peine et de préparer une transition réussie pour leur retour dans la collectivité. Parallèlement, le SCC offre plus d’activités d’éducation au personnel correctionnel et aux travailleurs en santé mentale, pour mieux gérer les personnes atteintes de l’ETCAF à l’intérieur du SJP, compte tenu du fait que leurs déficiences vont au-delà des besoins en santé mentale.

Depuis une dizaine d’années, les personnes atteintes de l’ETCAF ont plus de chance de voir leur état diagnostiqué. On comprend mieux les déficiences qui peuvent accompagner l’ETCAF et le fait que des personnes qui ne présentent pas toutes les manifestations du syndrome de l’alcoolisme fœtal peuvent quand même avoir des lésions cérébrales graves attribuables à l’exposition prénatale à l’alcool. On reconnaît aussi qu’au tribunal, dans les établissements correctionnels, en période de probation et dans la collectivité, les personnes atteintes de l’ETCAF peuvent réagir aux attentes de façon impulsive et imprévisible. Les personnes atteintes de l’ETCAF ont des faiblesses particulières qui doivent être prises en considération dans le SJP. Le fait d’aider les personnes atteintes de l’ETCAF à gérer leurs troubles mentaux, leurs déficiences cognitives et leurs déficits sociaux pourrait mener à de meilleurs résultats tant pour les intéressés que pour la société.

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