Le long parcours

CONCLUSION DE HARRY

Je me souviens de la première fois où j'ai vendu mon corps pour de l'argent.

Je ne pense pas avoir su déjà ce qu'était un prostitué et je n'avais certainement aucune idée de ce qu'était un jeune victime d'exploitation sexuelle. En fait, je ne pense même pas avoir su alors que j'étais un jeune. J'étais un enfant de 12 ans, j'étais camelot, j'aimais les jeux vidéo et comme beaucoup de garçons de 12 ans j'étais parfois irresponsable. Un samedi après-midi, je venais de finir de livrer mes journaux, j'avais recueilli l'argent qui m'était dû et j'ai pris le chemin du centre-ville et de l'arcade. C'est drôle, je ne me souviens d'aucun de mes anniversaires avant mes 20 ans - mais je peux vous dire la couleur des sous-vêtements que je portais ce jour-là. Il ne m'a pas fallu longtemps pour glisser mes vingt-cinq sous dans la machine, l'un après l'autre. Et vous savez ce qui s'est passé. j'ai plongé mes mains dans mes poches pour y trouver. rien. J'avais tout dépensé. En réalité, je n'avais pas dépensé que mon argent, mais aussi celui du Star. J'ai su tout de suite que j'avais mal agi et que mon père n'allait pas bien le prendre.

Alors quand un homme m'a demandé si j'aimais les jeux vidéo et pourquoi j'avais l'air si inquiet, je le lui ai dit. Il m'a invité à aller chez lui pour m'amuser tranquillement. Je ne me suis même pas demandé pourquoi une personne dans la vingtaine voudrait s'associer à un enfant de 12 ans; tout ce que j'ai entendu, c'est « jeux vidéo ». Moins d'une heure plus tard, j'avais fait l'essai de la cocaïne. C'était ma première « récompense » pour mes relations sexuelles avec cet homme. Cet adulte. Alors que j'étais un enfant. Cela m'a mené à adopter le métier de la rue et à souffrir d'une assuétude chimique à la drogue. J'avais 19 ans la dernière fois où j'ai vendu mon corps pour de l'argent, de la drogue ou quelque part où coucher.

Je raconte souvent cette histoire, la mienne, dans l'espoir que les gens qui travaillent auprès des garçons et des jeunes hommes puissent mieux apprécier et mieux comprendre la dynamique du sexe et de l'exploitation. Pourtant, trop souvent, les problèmes auxquels font face les garçons et les jeunes hommes sont mis de côté, négligés. Les professionnels, les services communautaires et les gouvernements présument souvent que les problèmes des jeunes femmes exploitées sont similaires à ceux des jeunes hommes. Ceci dit, le financement, l'élaboration des programmes et politiques et les services directs, souvent, ne conviennent pas aux garçons et aux jeunes hommes.

Les gens ont tendance à croire que l'exploitation dont j'ai fait l'objet a commencé avec cet homme. Quand les gens me demandent, bien des années plus tard, ce qui m'a mené au métier de la rue, je leur raconte mon histoire et ils disent « hummm ». Ils croient que c'était aussi simple que cela : un pédophile qui s'est servi d'un garçon vulnérable. Souvent, ils ne comprennent pas que ce qui arrive aux jeunes hommes et aux garçons avant la prostitution les entraïne souvent sur un parcours d'exploitation. À ce moment-là, dans mon cas, non seulement fallait-il que je trouve de l'argent, mais encore que j'endure une vie familiale violente, des sentiments homosexuels qui me jetaient dans la confusion et la haine de soi que produisaient ces problèmes. Les garçons et les jeunes hommes se trouvent face à bien des problèmes, comme la réaction à la violence sexuelle, à la sexualité et à l'identité sexuelle et l'absence d'estime de soi, qui n'ont pas fait, jusqu'ici, l'objet de recherches approfondies.

Je suis heureux de constater qu'au cours des cinq dernières années, les gens ont commencé à tenter de régler le problème de l'exploitation sexuelle au Canada. De plus en plus, les personnes qui tiennent des rôles en matière de politique d'aide reconnaissent que les enfants de l'industrie du sexe sont des victimes, pas des criminels. Bien que cela soit encourageant, il demeure au Canada une perception, non seulement dans le public, mais aussi au sein du gouvernement et chez les dispensateurs de services, voulant que les jeunes victimes d'exploitation sexuelle ne soient que des jeunes filles. - Harry [5]


[5] Harry a participé à l'étude « Le long parcours ».

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