Rapport de Wolfred Nelson - 1852

Quelques réflexions sur les maisons de refuge pour les enfants

On a prétendu rendre un service à la société en établissant des maisons de refuge, pour les enfants vagabonds ou qui ont commis quelque faute contre la propriété ou contre la saine morale. Je puis assurer d'après l'étude approfondie, longue et consciencieuse que j'en ai pu faire pendant l'espace de huit ans, où j'ai eu plusieurs de ces établissements sous ma direction, que je me suis convaincu qu'un législateur ne pouvait faire un plus funeste présent à la société. En effet, ces maisons, au lieu d'être des maisons d'éducation ou de correction ne sont que des maisons de corruption où s'élève une génération de voleurs et de tous les vices imaginables. Je considère un enfant qui tombe dans une de ces maisons comme un enfant perdu sans ressource.

Continuellement en contact pendant plusieurs années avec de jeunes gens plus pervers qu'eux, ils contractent une telle habitude du vice qu'ils n'en rougissent plus ; au contraire ils rougissent de pratiquer des actes de vertu : occupés depuis le matin jusqu'au soir à tromper la vigilance de leurs gardiens, ils deviennent hypocrites, dissimulés, menteurs, impies. Dans l'usage où ils sont de ne manquer jamais de rien, de trouver toujours leur nécessaire, ils contractent l'habitude de ne rien prévoir, de ne s'occuper de rien, et quand ils sortent de ces maisons, ne trouvant plus personne qui leur fournisse ce dont ils ont besoin, ils le prennent où ils le trouvent : bientôt même ils regrettent la maison d'où ils sortent ; ils la considèrent comme la leur propre, ils entrent dans une prison avec autant de plaisir qu'un enfant de famille entre dans la maison de son père après un voyage, ils ne trouvent d'ailleurs de sympathie que parmi les habitants de ces lieux, ils ne sont bien que là. J'ai vu de jeunes gens entrer dans un pénitentiaire avec autant de bonheur que s'ils avaient été à des noces.

En vain le législateur prétend-il les habituer à l'ordre, au travail et leur faire apprendre un métier : s'il y a de l'ordre, ce ne sera qu'un ordre obtenu par la force, par l'esclavage ; ordre propre à dégrader l'homme, jamais à le conduire au bien, il n'y a que l'ordre qui naît de l'amour, qui conduise l'homme à la vertu. S'il y a du travail, il sera aussi forcé et ils ne travailleront que comme des esclaves dans le seul but d'éviter les punitions, ils en feront le moins possible et sans application, sans goût.

On leur apprendra un métier, dit-on, afin qu'au sortir, ils puissent avoir une ressource. Je puis assurer, que sur cent il n'en sortira pas un qui sache un métier quelconque. Les entrepreneurs des travaux n'y vont que pour gagner de l'argent, nullement pour enseigner des métiers. Leur but est de faire faire du travail au meilleur marché possible, afin de le débiter à de bonnes conditions et qu'ils puissent en avoir un prompt écoulement : toute leur étude tend à ce but ; ils n'apprendront qu'une partie à chacun, afin de produire le plus d'ouvrage possible et il faut avouer qu'il est bien difficile de faire autrement. Supposons néanmoins qu'ils apprissent un métier, ce ne serait qu'un métier qu'on ne peut exercer que dans les villes, où se trouve la cause de la perdition des jeunes gens les mieux élevés, à plus forte raison, de jeunes gens qui sont sans famille et qui ont appris à ne rougir de rien : dans cette dernière supposition même c'est donc encore rendre un mauvais service à ces jeunes gens et à la société. Ceci est d'après l'expérience.

Qu'on ne cherche point ailleurs que dans ces établissements la cause du nombre croissant des crimes, dans l'ancien continent, soit en France, soit en Angleterre. Et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que jamais la vérité n'est parvenu aux oreilles des législateurs ; ils n'en ont jamais pu étudier les résultats que dans des rapports faux et mensongers, parce que ceux qui les font sont intéressés ; ils ne cherchent qu'à se faire valoir, ils craignent de perdre leurs places. Je pourrais dire à ce sujet des choses qu'on ne pourrait pas croire.

Il n'y a qu'un seul moyen à ma connaissance, capable de rendre un service utile à la société, ce serait de faire une ferme modèle, qui fournirait des hommes propres à l'agriculture, seul moyen de rendre un pays riche et prospère. Des fermes modèles coûteraient fort peu à fonder et au bout de deux ou trois ans, elles pourraient se suffire à elles-mêmes ; mais pour qu'une ferme puisse arriver à ce résultat et prospérer, il faut qu'elle soit sous la conduite d'hommes plus pratiques que théoriciens, qui fassent parler leurs oeuvres, et qui n'aiment point à écrire ou à faire des rapports ; des hommes qui fassent le bien pour le bien et n'attendent leur récompense que de Dieu. Des hommes qui vivent comme les colons, qui n'aient pas de forts traitements, qui adoptent ces enfants et les considèrent comme leur propre famille. Sans ces conditions, pas de prospérité possible. Ceci est encore d'après l'expérience.

Quand on met à la tête des établissements publics des hommes qui aiment la gloire, qui savent écrire, faire parler les journaux, qui désirent se faire un nom, obtenir de l'avancement, toute leur étude consiste à chercher le moyen de tromper le public et surtout les législateurs, chose facile à faire, en mettant au jour des théories, qui ne manquent ensuite que par l'incurie de leurs subordonnés, jamais par la leur ; leur fortune, voilà ce qui les touche et non le bien de leur patrie. Qu'on n'oublie pas qu'il faut que ce soit le sentiment religieux qui guide ces hommes, qu'il n'y a que cet esprit qui puisse faire le bien d'une manière stable et solide.

Il importe surtout que dans le début on pose des bases d'une discipline sévère sous le rapport moral et religieux. Car si jamais la corruption se glisse dans l'établissement, c'est fini, on ne viendra jamais à bout d'y mettre la réforme ; la corruption dans un établissement est comme la lèpre, elle s'attache aux murs, et tout ce qu'on pourra faire ne fera qu'atténuer le mal, sans jamais le guérir entièrement.

Si les nouveaux pays veulent se garantir des malheurs des anciens, il ne faut pas qu'ils suivent leurs errements ; c'en serait un bien dangereux, lequel ajouté à la faute que l'on a déjà faite d'établir tant de petits collèges perdrait bien vite le pays. Il vaudrait bien mieux faire donner une bonne éducation et instruction primaire adaptée aux besoins du pays que de créer des institutions qui ne tendent qu'à retirer le peuple des travaux de la campagne, et à faire des avocats et des notaires, souvent sans talent et dont le seul mérite consiste à travailler au malheur de l'humanité. Une bonne instruction primaire n'a pas ces inconvénients, elle ne retire jamais l'homme de son état, elle fait de bons ouvriers, intelligents, laborieux, économes et moraux, des hommes polis et jamais des orgueilleux propres à mépriser les autres.

Voici maintenant le nombre des enfants qui fréquentent les écoles des frères en Canada et aux États-Unis : Montréal 1869 enfants, et les divers autres postes, 2508, soit 4377 en Canada ; et 4211, en neuf différentes maisons des États-Unis, formant 8588 enfants pour le total. 

L'inspecteur ne dissimulera pas qu'il a éprouvé une grande satisfaction en voyant que les sentiments qu'il a nourris pendant bien des années, avaient reçu une confirmation aussi complète de la part d'une personne aussi impartiale, et qui mérite autant de confiance et de respect ; et l'inspecteur n'hésite pas à affirmer que les nobles efforts des instituteurs des écoles chrétiennes, méritent sous tous les rapports l'appui et la faveur du gouvernement, comme étant les auxiliaires les plus efficaces qu'il puisse avoir dans l'instruction et l'éducation de la jeunesse, en encourageant les bonnes habitudes, et fournissant par là la meilleure sauvegarde contre le crime et ses tristes et nombreuses conséquences.

L'inspecteur, outre qu'il pense, ainsi qu'il l'a dit ci-dessus, que vu l'état actuel du pays, et sa population, il n'y a pas une nécessité immédiate d'établir des maisons de refuge pour les jeunes délinquants, si même cette nécessité se présente jamais, croit pouvoir avancer avec assez de plausibilité, que l'enfant qui a passé plusieurs années dans une de ces retraites y devient habitué, acclimaté pour ainsi dire ; elle perd à ses yeux l'aspect d'une prison, il s'y attache comme à sa propre maison ; l'élasticité de son jeune esprit le conduit à assimiler bientôt ses idées à tout ce qui l'entoure ; la restreinte même à laquelle il est condamné perd de ses dégoûts, et finit par lui plaire, de sorte qu'à la longue et insensiblement, il en vient à chérir sa retraite, et il n'y a là rien qui doive surprendre, puisqu'il y est bien nourri, vêtu et logé, et traité avec douceur, et ne travaille pas beaucoup ; et quand il est malade il reçoit toute l'attention et les conforts nécessaires.

Est-il surprenant qu'avec de pareilles influences il éprouve avant longtemps le désir de revenir dans un lieu où il a passé ses années les plus heureuses, et où il a échappé aux privations et aux misères auxquelles l'avaient soumis des parents dénaturés et peut-être vicieux.

Il est inutile de lui dire qu'il est sorti d'une prison, car ses convictions les plus intimes lui disent constamment que là il a été traité humainement, qu'il y a trouvé abri et protection ; par conséquent, ce ne serait pas une punition que d'être renfermé de nouveau dans son ancienne demeure ; c'est un asile qu'il serait disposé à chercher, et où il reviendrait volontiers s'il souffrait quelque privation ou de mauvais traitements de ses parents, ou d'un maître dur et cruel ; il a été remarqué avec justesse « que les prisons sont plus redoutées de ceux qui n'y ont jamais été renfermés, que de ceux qui les ont habitées. »

Outre les attractions mentionnées plus haut, et qui devraient militer contre l'établissement de semblables institutions, il y a encore à cela une objection manifeste, c'est qu'il a été prouvé à l'évidence que la réformation du criminel résulte très rarement ou jamais d'un séjour dans quelqu'un de ces asiles ; au contraire, les méchants y deviennent généralement plus pervers, et ceux qui sont bien disposés sont certains d'être corrompus ; l'association même d'esprits d'une nature si analogue, peut être une autre raison qui les engagerait à retourner dans leur ancienne demeure. L'influence pernicieuse qui règne dans toutes ces institutions, est bien décrite par le bon frère, dans le précieux document, dont copie a été donné plus haut, et qui est inséré en original tel qu'il a été écrit dans l'appendice au rapport de l'inspecteur ; ce document démontre clairement qu'il est presque impossible de réformer les jeunes gens qui sont réunis ensemble en grand nombre, malgré les moyens les mieux imaginés pour empêcher la contamination ; et le digne supérieur a dit avec beaucoup de raison, qu'il n'y avait pas jusqu'à l'atmosphère morale du lieu qui ne fut gâtée et empoisonnée par la présence de ses habitants. On se rappellera aussi que la charitable Harriet B. Stowe, a dit, que « l'atmosphère subtile de l'opinion se fait sentir sans le secours de la parole. »

Le regard impudent, la démarche indépendante, et l'air fanfaron exercent une singulière influence, et c'est à une pareille manière d'agir qui ne peut être ni contrôlée ni corrigée que l'on peut attribuer en grande partie tous les maux qui résultent de l'association d'un grand nombre d'enfants mal élevés, qui sont continuellement en compagnie les uns des autres, bien que le silence puisse être imposé en tout temps.

L'excitation qui accompagne les travaux des champs, le changement continuel de position et d'occupation, la séparation les uns des autres pendant les travaux, les efforts physiques qu'ils font continuellement épuisent pour ainsi dire l'activité mentale surabondante qui résulte d'une conformation vigoureuse, et de là naît une disposition tranquille, placide et satisfaite.

S'il y a quelque vérité, ou même de la vraisemblance dans l'avancé ci-dessus, il doit donner lieu à de profondes réflexions avant de décider la fondation d'institutions publiques pour les jeunes délinquants et les enfants sans asile.

Il est bien vrai que l'exemple de l'Angleterre, de la France et d'autres nations Européennes, et même des États-Unis, peut être considéré comme réglant la matière, et ce serait peut-être de la présomption de la part de tout individu que de présenter quelque objection à suivre un pareil exemple ; néanmoins l'inspecteur est si intimement convaincu de la justesse de ce qu'il a avancé sur ce sujet réellement important, qu'il n'a pas de scrupule à se soumettre à toutes les remarques quelque dures qu'elles soient, qui pourront être faites sur ce qu'il se hasarde à exprimer une opinion contraire à des doctrines si généralement reçues. On pourrait faire valoir une autre raison très forte contre ces institutions, même si elles n'étaient sujettes aux objections qui sont posées ci-dessus, c'est que les métiers qu'on y enseigne sont généralement ceux qui ne peuvent être exercés que dans les villes, serres chaudes où croissent les vices et la corruption ; et c'est tellement le cas, que la population des villes fournit vingt coupables à la prison contre un qui vient de la campagne pour le même chiffre de population ; il ne faut pas non plus oublier que les malheureux habitants de la maison de correction ont d'abord été contaminés au milieu d'une population nombreuse et dense, et qu'après avoir subi la peine de fautes qui, dans la plupart des cas, n'ont pas originé chez eux, ils y sont renvoyés plus vieux, mais tout aussi corrompus que lorsqu'ils ont laissé la scène de leurs premiers vices, ayant une plus grande force de corps, plus d'intelligence, moins de terreur de la prison, et prêts à recommencer de nouveau leur triste carrière de crimes, peste de la société et à charge à soi-même.

Or si cette peinture ressemble tant soit peu à la réalité, n'est-ce pas un devoir impérieux pour la législature de prévenir des résultats qui, l'expérience le prouve, sont autant à anticiper qu'à craindre.

On accusera peut-être l'inspecteur de s'enthousiasmer sur ce point ; de grossir les dangers et de supposer des résultats qui échappent aux prévisions des autres hommes ; peut-être est-ce le cas, cependant voyant que des fermes modèles doivent être établies dans différentes parties de cette province, il pourrait être prudent de faire l'expérience de leur utilité comme lieux de correction et d'instruction pour les enfants de parents dégradés ; là on leur enseignera un état, le seul qui puisse être suivi loin des tentations et de la corruption de la cité ; et ils y apprendront à fuir le vice, aimer le travail, et devenir enfin des membres utiles de la société, dont ils auraient pu devenir dans d'autres circonstances la honte et la terreur.

Wolfred Nelson
Montréal, 8 septembre 1852

Note : Ce texte est tiré du document suivant.

Rapport du Dr. Wolfred Nelson, un des inspecteurs du pénitentiaire provincial, sur la condition, la discipline, l'administration et l'entretien des prisons de district et autres prisons du Bas-Canada Quebec, John Lovell, 1853

Les erreurs d'orthographe ou de typographie manifestes ont été corrigées.

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