DÉSEXUALISATION

Pour aborder rationnellement cette question — qui par certains égards ressortit plus à l'idéologie, voire à la « rectitude politique », qu'à la linguistique —, il convient de rappeler instamment deux postulats essentiels de la langue française.

En premier lieu, il ne faut pas confondre sexe et genre : le masculin et le féminin sont des catégories grammaticales qui n'ont généralement rien à voir avec le sexe. Sous ce rapport, les langues française et anglaise sont foncièrement différentes, cette dernière reconnaissant en effet trois genres, le féminin, le masculin et le neutre. Et en anglais moderne, le genre féminin est strictement réservé aux êtres humains femelles et le masculin aux individus mâles, tous les autres substantifs étant de genre neutre. Pour la plupart des mots de la langue française, au contraire, le genre est déterminé par l'étymologie et non par quelque caractérisation sexuelle. Comment expliquer autrement que l'on dit, par exemple, une pêche mais un abricot ? une armoire mais un placard ? une locomotive mais un wagon ? Qui plus est, le même être ou objet peut, à divers stades de son évolution, revêtir tour à tour les deux genres grammaticaux dans sa dénomination : une fois séchée, la prune devient un pruneau; quant à la chenille, change-t-elle de sexe en devenant un papillon ? Il en va de même dans le domaine juridique où coexistent la loi et le règlement, une commission et un conseil, une organisation et un organisme, et où un tribunal supérieur devient le plus souvent une cour dont la décision s'appelle alors un arrêt, et ainsi de suite. D'où le premier postulat : il n'y a aucun rapport d'équivalence absolue entre le genre grammatical et le genre naturel. Pour s'en convaincre, il suffit de se demander, par exemple, si une personne, une victime, une recrue, une vedette, une canaille, etc., ne peuvent être que des femmes du fait même que tous ces substantifs sont du genre dit féminin. Dans le même ordre d'idée, n'oublions pas que chez les animaux de nombreuses espèces sexuées sont aussi désignées par un substantif féminin, le masculin étant soit inexistant, soit inusité, soit réservé au petit (ainsi girafe et girafeau — ou girafon —, souris et souriceau, etc.). Cela nous amène directement à l'autre point.

En second lieu, il faut savoir que nombre des erreurs ou fausses interprétations actuelles découlent de la dénomination impropre attribuée par la grammaire traditionnelle aux deux genres. Il est en effet beaucoup plus juste de distinguer le genre marqué, ainsi appelé parce qu'il porte une marque, dite féminine, qui limite son extension, du genre non marqué, qui lui ne prend pas de marque et de ce fait joue, depuis la disparition du neutre latin, le rôle de celui-ci. Cela permet sans doute de mieux comprendre pourquoi des énoncés comme « la population du Canada est de 30 millions d'habitants », « les citoyens canadiens peuvent entrer sans passeport aux États-Unis » ou « les candidats aux postes d'avocats mis au concours sont priés […] » n'excluent en rien les femmes puisque le genre non marqué, par définition en quelque sorte, désigne tant les femmes que les hommes. Au contraire — et ce malgré les exemples en sens opposé donnés ci-dessus —, le genre marqué, appliqué aux êtres animés, tend à la différenciation sexuelle.

Certes, on peut parfois mettre en oeuvre des moyens apparemment plus « neutres », tels le substantif « personne » (qui reste néanmoins un féminin !), des indéfinis comme nul, quiconque, personne, ou encore la forme impersonnelle, si utile et caractéristique de notre langue. Mais en aucun cas on ne saurait se priver pour autant de l'une des grandes richesses du français — et en même temps l'un des facteurs de sa concision —, le recours aux pronoms personnels ou démonstratifs (il, elle, ils, elles, ceux, celles, etc.).

Au surplus, la féminisation systématique des appellations de fonctions ou professions peut jouer contre les femmes elles-mêmes. Il y a en effet une grande différence, selon qu'on use du masculin ou du féminin, entre les deux jugements suivants :

  • 1) Gabrielle Roy est la plus grande écrivaine canadienne française / Gabrielle Roy est le plus grand écrivain canadien français;

  • 2) Mme X a été la meilleure ministre de l'Éducation de l'après-guerre / Mme X a été le meilleur ministre de l'Éducation de l'après-guerre.

Si l'on vise tous les écrivains ou ministres, c'est-à-dire les hommes et les femmes, il convient donc, même avec un épicène comme ministre, de recourir au masculin; sinon, on limite le champ de comparaison aux seules femmes auteures ou ministres. Un autre très bon exemple nous est fourni par une revue internationale d'échecs, dans laquelle on peut lire que « Judit Polgar, la première joueuse mondiale, est classée trente-troisième joueur mondial ».

Toutefois, lorsqu'on vise la personne en tant qu'individu et non à titre de dépositaire d'une forme d'autorité ou de titulaire d'une fonction, la féminisation est non seulement possible mais souhaitable, dans la mesure permise par le bon sens ou les règles du bon usage. Ainsi, tandis que l'énoncé « l'avocat est tenu au secret professionnel » a une valeur générique sans distinction de sexe, la phrase « l'avocate s'y est opposée » a une valeur spécifique parce qu'elle vise une personne en particulier. Dans le premier cas, contrairement au second, l'énoncé est exprimé de manière générique et neutre (il vise la catégorie professionnelle) sans référence aucune au sexe des personnes en cause. Cette manière de faire est fondée sur un principe purement grammatical, qui, encore une fois, n'a strictement rien à voir avec le sexe des individus. Prétendre le contraire équivaut à faire abstraction tant de l'histoire de la langue que de l'usage, à renier des siècles de création littéraire et, surtout, à renoncer aux qualités de clarté et d'économie (par la concision et l'implicite) qui caractérisent le BON français. Quoi qu'il en soit, il va sans dire que, les lois et les règlements étant par définition des textes de portée générale, les cas de différenciation sexuelle restent l'exception en matière législative.

Tout ce qui précède démontre bien que la question du genre ne se présente pas du tout de la même façon en anglais et en français et qu'en tout état de cause les solutions ne sauraient être les mêmes. Ce qui peut être bon pour l'anglais peut être catastrophique ou ridicule en français; de cela, tous les spécialistes conviennent. Ainsi, la mention systématique des deux genres a des répercussions beaucoup plus nombreuses et importantes en français, car elle entraîne l'accord de tous les pronoms, participes passés et adjectifs, et l'emploi du pluriel est inutile à cet égard puisque, contrairement au cas du « they » anglais, le genre des pronoms personnels français reste marqué au pluriel. Par ailleurs, il est, à l'évidence, impossible de féminiser nombre de termes : qu'on pense, parmi d'autres, à médecin, tribun, gourmet ou pèlerin. Il faut donc méconnaître profondément les réalités grammaticales pour prétendre guérir la langue de ce que d'aucuns (devrait-on ici ajouter « d'aucunes » ?) appellent le sexisme de la grammaire. Il est sûr, en tout cas, que ce n'est pas en systématisant les dédoublements, les parenthèses et les barres obliques qu'on améliorera la rédaction — et encore moins la lisibilité — des textes normatifs, tels les lois et les règlements, et des documents de nature juridique ou administrative. À titre d'illustration — et encore plus de contre-exemple —, voici le texte d'une disposition où fut précisément tentée la mise en oeuvre d'une formulation dite « non sexiste ».

La ministre ou le ministre peut confier à tout groupe d'employeurs ou d'employeuses qu'elle ou il estime compétent ou à tout agent négociateur ou toute agente négociatrice qu'elle ou il estime compétent ou compétente l'exercice des fonctions qu'elle est habilitée ou qu'il est habilité à déléguer, l'exercice de ces fonctions par la délégataire ou le délégataire étant assimilé à leur exercice par la ministre ou le ministre. [par elle-même ou lui-même.]

Remarques

La formulation « groupe d'employeurs ou d'employeuses » laisse à penser qu'il s'agit d'un groupe constitué soit d'employeurs soit d'employeuses, ce qui n'est pas du tout le cas.

L'emploi du féminin « agente négociatrice » est particulièrement contre-indiqué ici, d'abord parce que le mot « agent » n'existe normalement qu'au masculin, mais surtout parce que le terme défini « agent négociateur » vise des organisations, tels les syndicats, pour lesquelles la distinction sexuelle n'a aucun sens, ce qui, bien évidemment, justifie encore moins la féminisation. Il en va de même pour des termes comme « transporteur » ou « exploitant » qui eux aussi désignent le plus souvent des personnes morales ou des organismes.

En tout état de cause, il convient de respecter l'engagement pris par le ministère de la Justice, dans le cadre du programme Des choix pour l'avenir, en faveur de la rédaction de lois et de règlements dont les deux versions soient claires, sans équivoque et « conformes au génie de leur langue respective » (Les services législatifs : Un travail en synergie, Rapport du Groupe de travail sur les services législatifs, avril 1994, p. 20).

Voici par ailleurs ce qu'en pensent deux autorités canadiennes en la matière. « Autant il faut être favorable à la féminisation des titres et des fonctions lorsqu'ils sont appliqués à des femmes, parce qu'on rejoint la tradition de la distinction des sexes par les genres, autant on risque de compromettre cette légitime évolution en voulant nier certains emplois fonctionnels du masculin, soit le masculin d'espèce et le masculin générique. » Cette affirmation est émise par un partisan affirmé de la féminisation, Robert Dubuc, dans le numéro 5 du volume XVI (1986) du bulletin C'est-à-dire. Jacques Lagacé, linguiste aux Affaires législatives du ministère de la Justice du Québec, en vient pour sa part à la conclusion suivante : « Le masculin, en français comme dans beaucoup d'autres langues, est destiné à rester encore longtemps la forme dite "non marquée" du genre, c'est-à-dire celle qui s'emploie dans tous les cas où on ne vise pas exclusivement des individus de sexe féminin. Tenter de se soustraire à cette règle par l'emploi systématique des deux genres ou par des périphrases est une opération dont les inconvénients dépassent de très loin les avantages. »

Certes, la langue évolue et il incombe au législateur de prendre acte des changements de l'usage et d'y donner suite. C'est pourquoi on parle de moins en moins des « droits de l'Homme », mais plutôt des « droits de la personne ». De fait, étant donné que le mot « homme » désigne à la fois l'espèce et l'individu mâle de l'espèce, les termes et locutions comportant ce mot (« homme d'affaires », « homme de loi », etc.) sont en voie d'extinction en français, du moins au Canada, parallèlement à la féminisation de plus en plus répandue des titres et fonctions dont il a déjà été question. La langue juridique a aussi, le plus souvent, emboîté le pas à la réforme des institutions; c'est ainsi, par exemple, que la « puissance paternelle » a fait place à l'« autorité parentale ».

Cela dit, ce n'est pas le rôle du législateur d'innover en matière linguistique. Il convient en effet de rappeler que la loi est d'abord un acte de communication et que les règles de la grammaire s'imposent au législateur « comme à tous les usagers de la langue » (Gérard CORNU, Linguistique juridique, Montchrestien, Paris, 1990, p. 35); il y va de la clarté et de la précision du message. Il faut comprendre par ailleurs que le sexisme naît bien plus des idées que de la forme. Et s'il revient au rédacteur de veiller à ce que le contenu de son texte ne soit pas empreint de sexisme, la correction linguistique, elle, n'est pas matière à compromis. Car dès lors qu'on s'écarte des conventions et normes linguistiques, on renonce à leur secours pour l'interprétation des textes. En conséquence, à moins d'être disposé à adopter des solutions peu naturelles et contraires tant au génie de la langue qu'au code grammatical et, de ce fait, à risquer la confusion à court terme et l'inintelligibilité à long terme, le rédacteur n'a d'autre choix que de s'en tenir au bon usage.

Sources

  • CANADA, MINISTÈRE DE LA JUSTICE, Sans préjugé : Quelques conseils visant à l'élimination des stéréotypes sexistes, janvier 1991

  • CONFÉRENCE SUR L'UNIFORMISATION DES LOIS AU CANADA, Protocole de rédaction législative (1991)

  • Déclaration de l'Académie française, 14 juin 1984

  • LAGACÉ, Jacques, La neutralisation des termes de la législation, Québec

  • SCHUH, C., D. REVELL et M. MOISAN, Genre et sexe en rédaction législative, Gouvernement de l'Ontario, 1986

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