Le long chemin : Sébastien N’Singi, défenseur des personnes défavorisées

Sebastien N’Singi

Pour découvrir qui il était et quelle serait son Å“uvre de vie, Sébastien N’Singi a connu quatre pays, autant d’universités et plusieurs grands mentors.

Aujourd’hui, Sébastien est conseiller juridique au ministère de la Justice, où il travaille à lutter contre les actes répréhensibles en tant que collaborateur au Secrétariat de la lutte contre le racisme et la discrimination. De plus, il est un leader communautaire et un pasteur agréé qui aide les jeunes à trouver leur voie dans un monde complexe.

Cependant, sa vie a eu un début très différent.

À l’autre bout du monde

Sébastien était à peine plus qu’un bébé lorsque ses parents ont fui son pays natal, l’Angola, pour échapper à la guerre qui se poursuivait pour libérer le pays de la colonisation portugaise. Il a grandi à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo, pendant les années 1960 et 1970, alors sous le joug d’une dictature. Ses parents voyaient l’éducation comme le chemin vers la réussite, souhaitant que leurs enfants connaissent la sécurité et les possibilités qu’eux-mêmes n’avaient jamais eues.

Alors qu’il était jeune adulte, Sébastien s’est donné pour mission de poursuivre des études supérieures et de se doter des connaissances nécessaires pour obtenir un bon emploi afin de subvenir aux besoins de toute sa famille. Il aimait les sciences, maîtrisait bien les mathématiques et souhaitait aider les gens.

Comme le Congo avait besoin de médecins, Sébastien a décidé d’étudier la médecine à l’Université de Kinshasa. C’est là qu’il a été témoin de l’oppression et de l’injustice dont souffrait son pays sous une dictature militaire. À l’université, Sébastien s’est joint à d’autres étudiants et étudiantes pour protester contre le régime.

Cependant, la résistance à une dictature comporte des risques substantiels. À l’âge de vingt ans, ses parents et sa famille lui ont conseillé de quitter le pays pour éviter les représailles.

Se cachant des autorités, Sébastien s’est installé au Portugal pour poursuivre ses études à la Faculté des Lettres de Lisbonne. En tant que « personne apatride Â», comme le reconnaît le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, il s’est habitué aux difficultés, mais il a tout de même été découragé d’apprendre que, malgré ses bonnes notes, ses compétences linguistiques et ses études de médecine dans son pays d’origine, il n’avait pas été accepté à l’école de médecine au Portugal.

Cela dit, il arrive qu’un nuage sombre ait une lueur d’espoir. Le commissaire des Nations Unies s’est intéressé à Sébastien, notamment en raison de sa maîtrise du français, et lui a posé une question fatidique :

« As-tu déjà pensé au Canada? Â»

Un nouveau refuge

Au fur et à mesure que Sébastien en apprenait davantage sur le Canada, le pays semblait lui offrir la liberté et les possibilités qu’il recherchait. Il a donc présenté une demande de résidence permanente et s’est rapidement retrouvé à l’aéroport Montréal-Mirabel, au milieu de l’hiver 1984. Sébastien était seul, apatride, mais plein d’espoir.

« Se retrouver seul en tant que jeune adulte dans un nouveau pays était une expérience à la fois effrayante et excitante Â», a-t-il déclaré. Sébastien a passé un an à Montréal, où il a étudié à l’Université Concordia, avant de réaliser que la maîtrise de l’anglais jouerait un rôle clé dans sa réussite. Il a donc déménagé dans une ville majoritairement anglophone, soit Toronto, pour poursuivre ses études au campus Glendon de l’Université York.

Ce n’est qu’à l’Université York qu’il a fait la connaissance de ses premiers mentors influents et premières mentores influentes d’origine canadienne, après avoir passé des années à se débrouiller seul.

Une graine qui pousse

Sébastien pendant ses études à l’Université York
Sébastien pendant ses études à l’Université York

Sébastien a conservé ses liens avec l’Afrique. À l’Université York, il a créé des clubs et organisé des séminaires pour sensibiliser aux questions propres à l’Afrique. Il a activement défendu l’idée que l’université devait cesser de s’associer à l’Afrique du Sud, qui vivait à l’époque sous le régime de l’apartheid. Grâce à ses activités de défense des droits, Sébastien s’est rapproché de l’un de ses professeurs : le regretté David Spring.

Le professeur Spring avait donné des cours en Afrique de l’Ouest et il discutait régulièrement avec Sébastien des questions relatives à l’Afrique. Il a rappelé à Sébastien les idéaux des leaders africains qui se sont servis de leur formation en droit pour défendre les personnes défavorisées et lutter contre l’injustice, notamment Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Steve Biko et Nelson Mandela.

Le professeur Spring lui a demandé s’il avait déjà songé à devenir avocat. Sébastien se souvient encore de ses paroles : « Le professeur Spring a dit que si l’on voulait influencer les gens ou les systèmes et devenir un leader où que ce soit, il fallait étudier les gens et étudier le droit. Pour un enfant né d’une révolution et qui avait grandi en écoutant des histoires de libération, ces mots ont résonné en moi. Â»

Une graine a été plantée. Mais il n’était pas encore temps qu’elle pousse.

Après avoir obtenu un diplôme en mathématiques pour le commerce à l’Université York, Sébastien a voulu aider sa famille en Afrique. Il a trouvé un emploi au Conseil des écoles françaises de la communauté urbaine de Toronto, où il a été témoin de l’injustice à laquelle sont confrontées les communautés noires dans son nouveau pays. Sébastien a géré un projet financé par le gouvernement de l’Ontario pour comprendre pourquoi les jeunes des communautés noires abandonnaient l’école en grand nombre. En rencontrant des élèves de ces communautés, Sébastien a pu constater que le racisme était un obstacle constant pour beaucoup de ces jeunes. Au cours des cinq années suivantes, il a collaboré avec des parents, des mentors, des cinéastes, des médias et des organismes pour mettre en lumière l’adversité à laquelle font face les élèves des communautés noires au Canada et lutter contre celle-ci. Ses efforts en matière de défense des droits ont été reconnus et il a remporté plusieurs prix communautaires, dont un décerné par l’Unité des crimes haineux de la police de la communauté urbaine de Toronto.

Sébastien avec sa fille en 2001
Sébastien avec sa fille en 2001

Dans le cadre de son travail, Sébastien a rencontré les leaders des communautés noires de Toronto, et leur a demandé de se porter volontaires pour parler aux jeunes des communautés noires et les encourager à ne pas abandonner l’école. Juanita Westmoreland-Traore, alors présidente de la Commission de l’équité en matière d’emploi de l’Ontario et actuellement la première juge noire de l’histoire du Québec, fait partie des personnes qui l’ont motivé. À la suite d’une conversation avec Sébastien, Juanita, notant sa passion et son leadership, l’a également encouragé à penser à une carrière en droit.

Enfin, la graine commençait à prendre racine.

Une nouvelle orientation

Intéressé par le droit, Sébastien, qui est maintenant marié, a présenté une demande d’admission à l’Université d’Ottawa et a déménagé avec sa femme dans la capitale en septembre 1994. Il n’était pas totalement convaincu du choix qu’il avait fait, mais il se sentait prêt à faire un saut dans l’inconnu.

Ses efforts pour appuyer les communautés francophones et les communautés noires de Toronto étaient bien connus, et lorsque Sanda Rodgers, doyenne de la Section de common law de la Faculté de droit, a appris qu’il était en ville, elle lui a proposé de le rencontrer. Elle lui a offert une bourse d’admission de l’Association des Franco-Ontariens et un appartement dans une résidence universitaire.

Il n’en revenait pas de ses bénédictions! Son travail acharné avait porté ses fruits : Sébastien N’Singi allait devenir avocat.

Sébastien fait la fête avec sa fille après avoir été admis au Barreau en septembre 2001.
Sébastien fait la fête avec sa fille après avoir été admis au Barreau en septembre 2001.

L’école de droit s’est bien passée pour Sébastien, et alors que sa carrière juridique commençait, il a cherché à se distinguer autant que possible. Il a pris part au concours de procès simulé en droit international Philip C. Jessup, un grand concours de droit, où il a remporté un prix. Il a commencé à faire du bénévolat dans la région d’Ottawa, afin de mieux connaître sa nouvelle maison. Il a également prolongé ses études d’un an pour apprendre le droit civil.

Ainsi, au moment où il a obtenu son diplôme, il se sentait bien dans sa peau. Il était trilingue, distingué, avait une expérience professionnelle précieuse et des références de nombreuses personnes notables au Canada. Il sentait qu’il avait un curriculum vitae solide et qu’il était prêt à relever de nouveaux défis.

Cependant, lorsqu’il s’est mis à la recherche de postes de stagiaires, il n’en a trouvé aucun. Sébastien s’est rendu compte qu’en tant qu’avocat noir au Canada, il était désavantagé par rapport aux autres avocats et avocates du pays. Très peu de cabinets d’avocats embauchaient des avocats noirs.

L’obtention d’un diplôme universitaire en droit ne représentait pas la fin de sa lutte pour l’égalité, mais seulement le début.

ébastien a accepté la première offre de stage qui lui a été présentée et il y travaillait depuis six mois lorsqu’il a reçu un appel. C’était la doyenne Sanda Rodgers. Elle lui avait organisé une entrevue auprès du ministère de la Justice du Canada, à midi, le jour même. Sébastien n’en revenait pas. La possibilité de travailler pour le gouvernement du Canada en tant qu’avocat ne lui avait jamais traversé l’esprit.

Les conseils de Sébastien :

  • Cherchez des mentors et mentores : « Entourez-vous de personnes pleines d’expérience et qui se soucient de vous. Apprenez d’elles et, au moment indiqué, devenez vous-même un mentor ou une mentore. Â»
  • Dites la vérité au pouvoir : « Ne gardez jamais le silence face à l’injustice, ou vous serez vous-même complice de cette injustice. Si vous êtes témoin d’une situation répréhensible, même si elle implique des personnes en position de pouvoir, dénoncez-la. Â»
  • Entraidez-vous : « Vous n’êtes pas abandonnés à votre sort lors de votre parcours. Impliquez-vous dans votre communauté, faites du bénévolat et, si possible, établissez et favorisez des réseaux de personnes partageant les mêmes points de vue que vous, afin d’apporter des changements positifs. Â»

Lorsqu’il a reçu une offre d’emploi, Sébastien était ravi. Il sentait qu’il allait faire partie de quelque chose de plus important qui lui permettrait d’apporter des changements dans la vie des personnes en difficulté au Canada, qu’il s’agisse des jeunes des communautés noires, des peuples autochtones ou d’autres groupes.

Le travail au sein du ministère de la Justice

Sébastien lorsqu’il travaillait au ministère de la Justice
Sébastien lorsqu’il travaillait au ministère de la Justice

Le 19 juin 2000 était le premier jour de travail de Sébastien au sein du ministère de la Justice. La veille, sa famille s’était agrandie, avec la naissance d’une deuxième fille. Il l’a appelée Neema Justice N’Singi, dont le deuxième prénom symbolise la volonté de sa famille de parvenir à l’égalité et à la justice pour tout le monde. Impatient de se lancer dans le métier, il a commencé à travailler en tant que stagiaire dans le cadre du tout premier Programme d’excellence en droit. Sébastien a travaillé dans la section du droit civil au sein de la Direction générale des affaires législatives, où il a traité une variété de dossiers différents. Bien que ce soit un travail de nature diversifiée et dynamique, il n’a pas vu beaucoup de visages comme le sien.

Sébastien a décidé de tendre la main à d’autres avocats et avocates noirs qui travaillaient au ministère de la Justice à l’époque. Il a discuté avec eux et, ensemble, ils ont formé une communauté interne très unie appelée « Jus-Access Â».

Un jour, un cadre supérieur du Ministère, Mario Dion, qui est le champion des minorités visibles, lui a proposé de l’aider à améliorer l’équité et la diversité au sein du Ministère. Sébastien a accepté et a commencé à conseiller Mario, marquant ainsi le début de sa défense des intérêts sociaux au sein du Ministère. En travaillant avec Mario, ils ont pris des mesures importantes qui continuent de porter leurs fruits aujourd’hui, notamment en travaillant en étroite collaboration avec le ministre de l’époque, l’honorable Martin Cauchon, afin de rendre le Ministère plus diversifié.

Le fait de travailler au ministère a donné à Sébastien la possibilité d’équilibrer ses activités de bénévolat et de défense des droits avec son travail, ce qui était un avantage pour lui. Après avoir conseillé Mario, Sébastien est allé ailleurs pour pratiquer le droit dans les services juridiques ministériels, tout en continuant à militer pour le changement organisationnel.

Qu’est-ce que le service juridique ministériel? is a Legal Services Unit?

Le ministère de la Justice met en place des services juridiques ministériels (SJM) pour la plupart des ministères et des organismes du gouvernement fédéral. Ces services fournissent une gamme de services juridiques aux organismes. Même si les juristes et le personnel ne sont jamais séparés du ministère de la Justice dans son ensemble, ils travaillent principalement au sein de l’organisme qu’ils soutiennent.

Lorsqu’il choisissait ses tâches, la pierre de touche de Sébastien était de travailler là où il pouvait appuyer les communautés sous-représentées. Il a travaillé dans le domaine du droit des autochtones à ce qui est devenu Services aux Autochtones Canada, et dans celui du droit international auprès d’Affaires mondiales Canada. Il a travaillé au sein du ministère de l’Emploi et Développement social Canada sur des lois visant à soutenir le Régime de pensions du Canada. Il a également travaillé au sein de l’Administration canadienne de la sûreté du transport aérien sur des lois ayant pour but de protéger la sécurité aérienne.

Il se souvient encore de sa mission la plus gratifiante.

« J’ai vraiment aimé régler les réclamations relatives aux pensionnats pour Autochtones partout au Canada, et ce pendant environ sept ans Â», a raconté Sébastien, car il avait l’impression que son travail aidait à corriger les erreurs commises par le passé.

Alors qu’il aimait avoir la possibilité de travailler sur des dossiers qui lui tenaient à cÅ“ur, Sébastien a remarqué qu’il ne recevait pas de promotion. Cette situation était commune à certains et certaines de ses collègues noirs, malgré la volonté de la haute direction d’accroître la diversité et l’inclusion au sein du Ministère. En fin de compte, Sébastien avait l’impression que les rouages et les processus liés à l’embauche et la promotion ne répondaient pas aux objectifs énoncés par le Ministère.

Mais il a aussi profité de la possibilité d’apporter des changements.

Avec ses collègues, Sébastien a créé un Réseau officiel d’employés noirs, où lui et d’autres membres du personnel noir du ministère de la Justice pouvaient collaborer pour identifier les problèmes du Ministère qui les affectaient et proposer des solutions.

Le Secrétariat de la lutte contre le racisme et la discrimination

En 2021, son travail de défense des droits l’a amené à devenir coprésident d’un autre comité : un comité qui allait devenir une partie intégrante du travail de lutte contre le racisme, même au-delà du ministère de la Justice. Ce comité étudiait comment créer une stratégie pour améliorer la justice pour toutes les personnes noires vivant au Canada. Les recommandations et les conseils de Sébastien en 2021 ont joué un rôle déterminant dans l’élaboration de ce qui est aujourd’hui la Stratégie canadienne en matière de justice pour les personnes noires.

En novembre 2021, après avoir passé une entrevue avec Richard Sharpe, le directeur du Secrétariat de la lutte contre le racisme et la discrimination à l’époque, Sébastien a rejoint officiellement le Secrétariat, une unité formée pour lutter contre l’injustice en milieu de travail. Là, Sébastien prête sa voix, ses connaissances, ses conseils et ses expériences de vie à un groupe de personnel passionné qui cherche à faire du ministère de la Justice un employeur de choix pour les professionnels et professionnelles de tous les milieux.

Qu’est-ce que le Secrétariat de la lutte contre le racisme et la discrimination?

Fondé en novembre 2020 pour aborder les questions de racisme et de discrimination systémiques au sein du ministère de la Justice, le Secrétariat fournit des conseils relatifs aux approches du Ministère en matière de lutte contre le racisme, d’équité, de diversité et d’inclusion. Il met en Å“uvre le Plan d’équité en matière d’emploi du Ministère, facilite la coordination de ses comités consultatifs en quête d’équité et sensibilise les membres du personnel aux questions touchant à la diversité et à l’inclusion.

« Le ministère de la Justice est un employeur idéal pour travailler Â», a affirmé Sébastien, « mais nous devons apporter des changements à de nombreux égards, notamment en ce qui concerne la législation, les programmes et les politiques de lutte contre la discrimination. Lorsque ces changements auront lieu, le ministère de la Justice pourrait devenir l’employeur de choix au sein de l’ensemble de la fonction publique. Â»

Tout au long de sa carrière, Sébastien a travaillé avec des personnes qui l’ont beaucoup appuyé, mais il a aussi rencontré des gens qui, selon lui, ignoraient tout de la discrimination. Mais il reste positif. Après tout ce dont il a été témoin, de l’Angola au Canada, de l’université au ministère de la Justice, il croit encore à la possibilité de changer les choses.

Sébastien sourit en se remémorant l’histoire de sa vie et de sa carrière.
Sébastien sourit en se remémorant l’histoire de sa vie et de sa carrière.

« Le changement ne se produit pas du jour au lendemain. Il y a encore beaucoup de travail à faire. Quoi qu’il arrive, je suis positif. Ce n’est pas un travail, c’est ma vocation, ma mission. Je suis un défenseur des droits de la personne et des personnes défavorisées. Je suis destiné à donner une voix à ceux et celles qui ont été réduits au silence Â», a-t-il déclaré.

L’histoire de Sébastien n’est pas terminée. Ayant bénéficié de l’aide de nombreux et nombreux mentor(e)s, il est lui-même un mentor pour un grand nombre de personnes, à la fois au sein du Ministère et en tant que pasteur agréé au sein de sa communauté. Il souhaite que la prochaine génération de jeunes des communautés noires sache qu’une carrière en droit est une vraie possibilité pour eux.

Avec le recul, Sébastien N’Singi voit clairement quelle a été sa vocation. Il lui a fallu tout son parcours, y compris des personnes importantes, pour vraiment l’aider à comprendre cette vocation : venir en aide aux personnes vulnérables, encadrer les jeunes de sa communauté noire, protéger les victimes du racisme et de la discrimination en milieu de travail, défendre les personnes défavorisées, en tout lieu et à tout moment.