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La communauté noire au Canada est victime de racisme systémique et de discrimination qui sont profondément ancrés dans chaque pilier du système de justice pénale. Pour attirer l’attention sur ces injustices, une série d’entrevues a été menée auprès de 280 participants : 245 prisonniers noirs et racisés répartis dans trois établissements fédéraux de l’Ontario; 15 jeunes noirs ayant fait l’expérience du système juridique; et 20 conseillers communautaires professionnels de la même région. Nous avons mené des entrevues dans les établissements fédéraux suivants : Établissement de Beaver Creek (secteurs à sécurité moyenne et minimale), Établissement de Warkworth, Établissement de Collins Bay. Les expériences personnelles des participants dépeignent un triste tableau du traitement injuste et des inégalités qui ont été normalisés pour les personnes noires au cœur du système juridique, mais surtout à l’intérieur du système pénal fédéral de l’Ontario.
Les participants noirs ont décrit une communauté qui est enracinée dans un désespoir, causé par la pauvreté, la violence, l’absence de débouchés, et des traumatismes/deuils non résolus, et prise dans un cercle vicieux d’incarcération qui pèse énormément. Le manque de programmes de prévention et d’intervention, les interventions policières excessives et le profilage ethnique remplissent les prisons de détenus noirs, et ces personnes sont encore victimes de racisme dans les établissements d’incarcération. Les prisonniers noirs subissent tous des inégalités et des traitements injustes. Ils sont, de façon disproportionnée, étiquetés comme membres de gangs, ce qui nuit à leur incarcération. Les conséquences peuvent aller de l’isolement à des restrictions d’emploi, ou même d’inégalités salariales à l’inadmissibilité à une libération conditionnelle. Pourtant, aucun programme approprié n’existe pour retirer cette étiquette, preuve d’un traitement inégal. Les détenus noirs doivent aussi faire face à l’usage de force excessive par des gardiens de sécurité, à des obstacles qui entravent leur accès à des programmes de réhabilitation, à la négligence de leurs besoins en matière de santé mentale et au non-traitement de leurs plaintes. Le processus de libération conditionnelle est aussi discriminatoire : on refuse couramment les prisonniers noirs admissibles, même s’ils répondent aux exigences.
La sécurité et la violence liées aux armes à feu sont des questions d’importance pour les communautés noires. Or, le financement à cet égard tend à être accordé au corps policier et à d’autres organismes publics d’envergure plutôt qu’aux organismes locaux dirigés par les communautés. Il en résulte un manque de programmes efficaces qui sont dignes de confiance et adaptés aux réalités culturelles des jeunes et qui s’attaquent aux véritables problèmes. Les organismes locaux ont du mal à obtenir du financement pour leurs projets, ce qui limite leur portée d’action. Plus le financement accordé aux policiers augmente, plus le nombre d’arrestations de personnes noires augmente. Les prisonniers noirs ne disposent d’aucun programme de réhabilitation adapté, ce qui va à l’encontre du but de la détention.
Les participants incarcérés recommandent l’application de réformes pratiques, notamment : un nouveau processus pour l’identification des membres de gangs, une formation obligatoire sur la lutte contre le racisme pour tous les membres du personnel, des programmes culturellement adaptés, des mécanismes externes de surveillance et de reddition de comptes, une entité indépendante chargée de gérer les plaintes des prisonniers, et la prise en compte des points de vue des personnes noires pour orienter les modifications des politiques.
Même si ces mesures ne régleront pas les problèmes du jour au lendemain, il faut changer le statu quo par rapport au racisme systémique présent dans les services correctionnels. Les personnes noires incarcérées ont une perspective précieuse puisque ce sont elles qui doivent composer avec la réalité du système discriminatoire. Leurs voix doivent être amplifiées, leurs expériences du racisme, validées, et leurs recommandations de réforme, appliquées.
« Aujourd’hui, je fais le point sur l’enquête révolutionnaire de 2013 menée par le Bureau de l’enquêteur correctionnel, enquête sur les expériences des prisonniers noirs sous garde fédérale. J’ai l’immense regret de vous annoncer que les mêmes problèmes et obstacles systémiques relevés il y a presque 10 ans, dont la discrimination, les stéréotypes, les préjugés raciaux et l’étiquetage des prisonniers noirs, demeurent aussi omniprésents et persistants qu’auparavant. D’ailleurs, à ce jour, la situation des personnes noires derrière les barreaux au Canada est aussi grave qu’en 2013, et parfois même pire, à certains égards. » [Traduction libre]
Ivan Zinger, 1er novembre 2022
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