Le riche apport de la recherche québécoise dans le champ de la victimologie
Par Arlène Gaudreault
Introduction
C’est un honneur pour moi d’avoir été invitée à collaborer à ce numéro spécial dédié à la recherche concernant les victimes. C’est aussi un grand défi d’aborder ce thème complexe et ce, d’autant plus que mon parcours professionnel a peu emprunté le chemin de la recherche. Pendant 40 ans, il m’a cependant amenée à collaborer à de nombreux projets visant à faire avancer nos connaissances en victimologie, particulièrement en ce qui a trait à l’aide aux victimes et à la reconnaissance de leurs droits. Les recherches publiées au cours de toutes ces années ont enrichi mon enseignement, mes publications et conférences, ainsi que mes prises de position en tant que présidente et porte-parole de l’Association québécoise Plaidoyer-Victimes. Ils ont été une véritable source d’inspiration.
D’emblée, je vous avoue que j’ai avancé à petit pas dans la rédaction de cet article. Devant l’abondance de la documentation, j’ai choisi de me concentrer sur les recherches menées au Québec et de ne pas aborder certains thèmes qui seront traités par d’autres experts dans la présente revue. Cet article n’est ni un bilan exhaustif, ni une analyse critique. Sans prétention, c’est un regard sur certains changements qui, me semble-t-il, ont marqué l’évolution de la recherche en victimologie et, plus largement, celle qui en dehors de la criminologie a été consacrée aux questions entourant les victimes et la victimisation criminelle. C’est aussi une réflexion sur quelques voies dans lesquelles pourraient s’engager les chercheurs dans les années à venir.
Tracer la voie
Au tournant des années 80, pour reprendre les mots du professeur Ezzat Fatah, la victimologie était « (…) un domaine jeune et prometteur, ainsi qu’un sujet d’étude fascinant » (Fattah 2000). Il faudra néanmoins du temps avant que la recherche y fasse sa place. En 1983, Micheline Baril, professeure à l’École de criminologie de l’Université de Montréal innove en introduisant un cours en victimologie dans le cursus du baccalauréat en criminologie. Elle sort des sentiers battus en choisissant d’aller à la rencontre des victimes et de leurs proches pour comprendre leur expérience (Baril, 1980; Baril et coll., 1984a). Elle mise sur les entretiens libres pour recueillir des données sur leurs trajectoires, les obstacles auxquels elles se butent dans leur quête pour avoir accès à la justice, pour obtenir de l’aide et être indemnisées (Baril, 1983). Elle leur donne une voix pour témoigner des impacts du crime, de l’indifférence des institutions à leur endroit, du déséquilibre entre leurs droits et ceux des contrevenants. Elle utilise leur discours comme fer de lance pour exiger des changements afin que les victimes ne soient plus laissées pour compte. Sa thèse doctorale, L’envers du crime (1984b) et l’ensemble de ses recherches reflètent sa vision humaniste et son engagement indéfectible à la cause des victimes à laquelle elle a dédié sa courte vie. Chercheure prolifique, elle laisse un legs inestimable qui aurait mérité d’être mieux connu et reconnu.
À cette époque, la recherche en victimologie en était à ses premiers balbutiements (Rossi et Gaudreault (2018). Les chercheurs universitaires étaient peu nombreux à s’intéresser au sort des victimes. Micheline Baril parvient néanmoins à convaincre des étudiants et des partenaires de s’allier à sa démarche. Femme visionnaire, elle met ainsi en place la première communauté d’experts dans ce nouveau champ d’étude où tout était à défricher. Au Québec, les premiers centres d’aide aux victimes deviennent alors des laboratoires pour explorer les conséquences de la victimisation criminelle, les besoins des victimes et de leurs proches, leur parcours dans le système de justice et les lacunes à combler (Baril, 1984a; Gaudreault, 1996). La recherche naissante se penche également sur des questions jusqu’alors occultées. Elle s’intéresse aux causes et à la dynamique de la violence conjugale, au portrait des « femmes battues », aux solutions pour leur venir en aide et contrer ce problème. La victimisation au travail, l’abus sexuel et la négligence à l’égard des enfants, la maltraitance des personnes âgées: ces thèmes sont au centre des premières publications (Campeau et Gravel, 1996). Les recherches répondent alors à des besoins pressants et sont réalisées avec peu de moyens. Elles posent cependant des jalons importants et vont inspirer les études à venir.
La force des alliances et des collaborations
À partir des années 2000, la recherche axée sur les victimes connaît un grand essor (Wemmers et coll, 2010; Rossi et Gaudreault, 2018). L’époque où elle reposait sur quelques chercheurs visionnaires travaillant dans l’isolement et la précarité est révolue. D’abord associée à la criminologie qui en fut son berceau, ce champ d’étude intéresse des chercheurs et des étudiants provenant d’autres disciplines. Psychologues, travailleurs sociaux, intervenants en santé mentale, psychoéducateurs, sexologues et juristes: ils font partie des professionnels qui mettent à contribution leur savoir et leur expertise.
Progressivement, nous assistons à l’émergence de communautés interdisciplinaires ancrées dans des centres et des chaires de recherche rattachées au milieu universitaire. Pour mener à bien leurs travaux, elles s’appuient sur le partenariat avec les milieux de pratique et avec divers organismes ayant des obligations à l’endroit des personnes victimes ou représentant les communautés auxquelles elles appartiennent. Plusieurs projets intègrent des personnes victimes, reconnaissant ainsi l’importance et la pertinence de leur savoir expérientiel. À divers titres, ces collaborateurs participent à la co-construction des projets de recherche et ce, à différentes étapes, qu’il s’agisse de leur conceptualisation, de leur développement, de l’analyse ou de la diffusion de leurs résultats (Nolet et coll., 2017).
Ces alliances ont porté fruit. Elles ont favorisé le développement de connaissances de pointe, le partage des savoirs, l’enrichissement des pratiques, l’amélioration de la formation des étudiants et des professionnels sur le terrain ainsi que la diffusion de nombreux outils visant, par exemple, à vulgariser l’information ou à soutenir le travail des intervenants. Grâce à la mobilisation et au soutien de nos gouvernements tant au pallier fédéral que provincial, la recherche a pu s’appuyer sur un financement plus stable et s’engager dans des projets d’envergure et à long terme.
Regard sur le déploiement de la recherche en victimologie
Il est difficile de jauger l’évolution de la recherche car elle s’est déployée dans de multiples directions et s’est ramifiée dans plusieurs réseaux. Elle est fragmentée et spécialisée.
Au cours des dernières années, nous avons pu constater que certaines questions ont davantage attiré l’attention des chercheurs. C’est le cas notamment des recherches axées sur les violences faites aux femmes (Boulebsol et coll, 2022). Les combats et revendications des féministes, l’adoption de plans d’action interministériels en matière de violence conjugale et d’agression sexuelle, la prise de parole des personnes victimes sur de nombreuses tribunes et l’impact du mouvement #MeToo, et la mobilisation de nombreux acteurs et organismes : ces leviers ont été déterminants dans l’émergence de problématiques et d’enjeux trop longtemps ignorés. La recherche s’est intéressée à de nombreuses questions concernant ces violences ainsi qu’à de nouvelles réalités qui n’avaient pas ou peu été explorées auparavant (ex : le mariage forcé, les relations amoureuses chez les jeunes, les enfants exposés à la violence conjugale). Plusieurs études ont mis en lumière les défis que nous devons relever pour répondre aux besoins particuliers d’autres groupes ou personnes en contextes de vulnérabilité (ex : femmes autochtones, personnes en situation de handicaps ou d’immigration, minorités sexuelles ou de genre).
La recherche s’est également propulsée dans le domaine des violences sexuelles et des mauvais traitements à l’égard des enfants et des adolescents (Clément et Dufour, 2009). Elle s’est penchée sur leur ampleur, leurs manifestions et leur continuum de gravité, sur la prévention et l’efficacité des interventions thérapeutiques, sur les changements législatifs dans le champ de la protection de l’enfance. Plusieurs études ont fait ressortir la complexité de ces problèmes sociaux et la diversité des réponses que nous devons mettre en place pour mieux prévenir, dépister et intervenir.
Les recherches concernant les évènements traumatiques ont proliféré. Les chercheurs ont considérablement enrichi nos connaissances sur la prévalence de ces phénomènes, leurs répercussions à court et long terme, les stratégies que développent les personnes victimes pour composer avec les impacts des traumas auxquels elles ont été exposées, les facteurs de risque et de protection, les modèles de dépistage, d’évaluation et d’intervention qui ouvrent la voie à de nouvelles approches (Guay et coll., 2006).
D’autres avenues à explorer
Malgré les avancées, certaines questions reliées aux personnes victimes sont laissées en marge dans les recherches actuelles. Il est impossible d’en faire le tour mais je voudrais en donner quelques exemples.
Chaque année, les organismes dédiés à l’aide aux victimes fournissent des statistiques qui rendent compte de leurs services et de leurs réalisations dans le cadre de leur mission. Ces données s’avèrent fort intéressantes mais elles restent fragmentaires. La contribution des chercheurs est essentielle pour cartographier les nombreux organismes qui interviennent auprès des personnes victimes et pour faire l’analyse des services et programmes offerts, des clientèles rejointes, des ressources et des changements à mettre en place. Cette vision d’ensemble fait défaut actuellement.
Nous pouvons aussi référer à bon nombre d’études concernant le parcours des personnes victimes devant les tribunaux de juridiction criminelle pour adultes. Les recherches sont plus rares lorsqu’il s’agit d’autres tribunaux. C’est le cas, par exemple, lorsque l’auteur du délit est un jeune contrevenant, une personne non criminellement responsable ou lorsqu’elles s’adressent aux tribunaux civils et administratifs. La reconnaissance du statut de victime et de leurs droits est à géométrie variable dans ces différents tribunaux et elle dépend largement de leur mission, de leurs ressources et de leurs positionnements. À bien des égards, ces divers lieux et contextes représentent un champ d’étude très riche à explorer pour les chercheurs du milieu juridique et psychosocial.
Les réformes législatives dont nous avons été témoins au cours des dernières décennies représentent également un vaste terreau pour la recherche (Gaudreault, 2017). Au Canada, de nombreuses dispositions dans le Code criminel, dans la Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition ainsi que dans d’autres lois ont été modifiées afin de mieux prendre en compte les préoccupations et les intérêts des personnes victimes et de leurs proches. En 2015, l’adoption de la Loi sur la Charte canadienne des droits des victimes (CCDV) ajoutait une nouvelle pièce à l’arsenal législatif et sa mise en œuvre a suscité moult initiatives sur le terrain. Depuis le début des années 2000, les Recueils des recherches diffusés par la Division de la recherche et de la statistique du ministère de la Justice du Canada ont jeté un éclairage important sur la teneur, l’ampleur et l’impact de multiples réformes qui ont vu le jour au Canada.
Le Québec s’est également engagé dans la révision de plusieurs lois qui relèvent de son champ de compétence. Dans la perspective d’améliorer l’accès à la justice et le traitement des personnes victimes dans diverses procédures, les législateurs ont apporté des changements majeurs dans différentes sphères du droit, qu’il s’agisse du Code civil et des lois régissant les normes du travail, de l’aide juridique, de l’implantation de tribunaux spécialisés ou de la réforme majeure de notre régime d’indemnisation.
Ces problématiques et bien d’autres sur lesquelles nous manquons de connaissances doivent devenir des sujets d’intérêt tout autant pour les chercheurs que pour les ministères et les organismes subventionnaires qui définissent les paramètres, les orientations et le financement de la recherche.
Conclusion
Ce bref survol ne permet pas de tracer le portrait de ce qui a été réalisé au Québec au cours des dernières décennies, ni de rendre justice à toutes les personnes et organismes qui ont fait avancer la recherche dans le vaste domaine de la victimologie. Son développement est phénoménal si l’on en juge par la diversité et la profusion des publications, par l’élargissement et la complexité des problématiques qui ont retenu l’attention des chercheurs provenant de diverses disciplines.
Choses certaines, la recherche repose sur de solides assises et la contribution des chercheurs québécois est exceptionnelle. Grâce à leurs travaux, nous pouvons maintenant nous appuyer sur un important corpus de connaissances scientifiques dans un champ d’étude qui, 40 ans auparavant, en était à ses prémices. Ils ont apporté un éclairage essentiel sur des questions d’un grand intérêt public et sur des enjeux de société qui nous concernent et nous interpellent.
Bibliographie
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- Boulebsol, C., Cousineau, M-M., Deraiche, C., Fernet, M., Flynn, C., Jimenez, E., and J. Maheu. 2022. Pratiques et recherches féministes en matière de violence conjugale. Coconstruction des connaissances et expertises. Collection Problèmes sociaux et interventions sociales. Presses de l’Université du Québec, 552 p.
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- Gaudreault, A. 1996. Les premiers centres d ’aide aux victimes d ’actes criminels: lorsque la mémoire refait surface. Dans J. Coiteux, P. Campeau, M. M. Clarkson, M.-M. Cousineau (dir.), Question d’équité, L ’aide aux victimes d ’actes criminels, Montréal, Québec : Association québécoise Plaidoyer-Victimes, p. 181-203.
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- Guay, S., Marchand, A. (dir.) 2006. Les troubles liés aux évènements traumatiques : dépistage, évaluation et traitements. Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 387 p.
- Nolet, A.-M., Cousineau, M.-M., Maheu, J. and L. Gervais. 2017. L’interdépendance dans la recherche partenariale. Nouvelles pratiques sociales, 29(1-2), 271–287. https://doi.org/10.7202/1043406ar
- Rossi, C., Gaudreault, A. 2018. Cinquante ans de victimologie : Quelle place pour les victimes d’actes criminels dans la revue Criminologie de 1968 à aujourd’hui? Revue Criminologie, vol. 51, no 1, p. 271-290. https://id.erudit.org/iderudit/1045316ar
- Wemmers, J., Chamberland, C., Cousineau, M.M., Guay, S. 2010. Victimes et victimisations : les progrès récents en victimologie. Traité de criminologie empirique, 4e édition. Presses de l’Université de Montréal, pp. 199-227.
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