Résilience communautaire, défense des intérêts et approches transformatrices

Un vaste corpus de recherche montre que les communautés racisées, en particulier celles dont les conceptions du monde sont marquées par des valeurs collectivistes, ont recours à des stratégies relationnelles, communautaires et ancrées dans la spiritualité pour faire face aux traumatismes et au stress chronique, notamment en s’appuyant sur les réseaux familiaux, les cercles d’amitié, les aînés de la communauté et des pratiques culturelles qui valorisent les liens sociaux et la responsabilité partagée (Boss, 2006; Daly et coll., 1995; Moore et coll., 2022; Sharpe, 2015). Ces formes relationnelles d’adaptation sont étroitement liées à des cadres culturels non occidentaux où la guérison est envisagée à la fois comme un processus individuel et collectif et où les pratiques spirituelles demeurent des sources fondamentales de force (Bryant-Davis et coll., 2011; Jacob et coll., 2023; Markus et Kitayama, 2014). Sharpe et Boyas (2011) ont constaté que les personnes touchées par l’homicide et la violence armée avaient recours à des stratégies d’adaptation spirituelles et de création de sens, entretenaient des liens affectifs et symboliques avec les personnes décédées, comptaient sur les soins collectifs et dissimulaient souvent leurs émotions afin d’épargner aux autres un fardeau supplémentaire. Dans des contextes marqués par les inégalités structurelles, la violence racialisée et les traumatismes historiques, les interventions communautaires et ancrées dans la culture sont indispensables à la guérison individuelle et collective. Elles permettent de combler les lacunes laissées par des systèmes officiels en manque de moyens et incarnent des formes d’innovation conformes aux valeurs définies dans la Stratégie canadienne en matière de justice pour les personnes noires.

À la lumière de ces constatations, Sharpe et coll. (2018) ont mis au point la première intervention adaptée à la culture des personnes noires endeuillées par un homicide, fondée sur le Model of Coping for African American Survivors of Homicide Victims (modèle d’adaptation pour les personnes afro-américaines endeuillées par l’homicide d’un proche). Ce modèle, élaboré par Sharpe, intègre la spiritualité, les stratégies d’adaptation collectives, la création de sens et la reconnaissance du racisme structurel dans une approche de soutien tenant compte des traumatismes. Les résultats obtenus, qui se sont révélés prometteurs, ont été adaptés à plusieurs communautés noires en Amérique du Nord.

La Youth Association for Academics, Athletics and Character Education (YAAACE), une organisation dirigée par des personnes noires, axée sur les communautés noires et au service de celles-ci, qui œuvre depuis 2007 dans le quartier Jane et Finch de Toronto, est une approche exemplaire de prévention de la violence armée adaptée à la culture et pilotée par la communauté. Au service de plus de 1 000 familles et clients chaque année, le Centre for Community Safety and Roots of Violence de la YAAACE met en œuvre des programmes fondés sur les forces et tenant compte des traumatismes, notamment « TO Wards Peace » et « New Narrative », qui aident les jeunes et les adultes ayant eu des démêlés avec le système de justice tout en visant les conditions structurelles et les discours biaisés qui contribuent à la violence dans les communautés. Grâce à son travail de mobilisation des connaissances axé sur les données, à ses partenariats multisectoriels et à sa collaboration avec les trois ordres de gouvernement, la YAAACE s’impose à la fois comme fournisseur direct de services et comme acteur de changement à l’échelle des systèmes, ce qui démontre qu’un investissement soutenu et fondé sur la culture dans des organismes dirigés par des personnes noires produit des résultats concrets pour les personnes noires ayant survécu à la violence armée, les familles endeuillées par un homicide et les collectivités dans lesquelles elles vivent.

Reconnaissant le rôle central de la résilience communautaire et de l’innovation dirigée par les personnes noires, le gouvernement du Canada a progressivement adopté, dans la mise en œuvre de la Stratégie canadienne en matière de justice pour les personnes noires, une approche axée sur la santé publique et pilotée par les communautés. L’initiative Appuyer les communautés noires du Canada, lancée en 2019, renforce les organisations dirigées par des personnes noires, cible les obstacles systémiques et le racisme contre les personnes noires, et favorise la pleine inclusion sociale et économique des Canadiens et Canadiennes noirs. Depuis sa création, l’initiative a fourni plus de 200 millions de dollars pour renforcer les capacités, élargir l’offre de programmes et consolider le leadership des institutions des communautés noires partout au pays. Ce montant comprend un financement additionnel de 25 millions de dollars en 2024–2025 et de 36 millions de dollars en 2025–2026, ce qui témoigne de la reconnaissance, par le gouvernement fédéral, du fait que la sécurité, la justice et le bien-être à long terme des communautés noires reposent sur des solutions adaptées à la culture et menées par des personnes noires.