Introduction
Chaque homicide entraîne bien plus que la perte immédiate d’une vie. Il laisse une marque indélébile : sur les parents qui ne se remettent jamais de la perte d’un enfant, sur les frères et sœurs qui portent leur deuil toute leur vie, sur les amis témoins d’une violence qu’ils ne peuvent oublier, ainsi que sur des quartiers entiers frappés par une succession de pertes sans que les autorités reconnaissent véritablement les conséquences de cet enchaînement tragique. Dans les communautés noires partout au Canada, ces pertes surviennent à une fréquence dévastatrice. À celles-ci s’ajoutent des milliers d’autres personnes touchées par l’homicide et la violence armée qui vivent avec les séquelles physiques, psychologiques et sociales d’actes de violence armée qui ne leur ont pas coûté la vie, mais qui les ont marquées à jamais. Les personnes ayant survécu à l’homicide d’un proche et celles qui vivent avec les conséquences de la violence armée sont au cœur du présent document de réflexion. Leurs expériences, leurs besoins et leur résilience doivent servir de fondement à toute réponse crédible en matière de politiques publiques et de prestation de services.
Le présent document s’adresse aux décisionnaires appelés à définir les cadres juridiques et financiers régissant les services aux victimes, ainsi qu’aux prestataires de services de première ligne qui accompagnent les personnes affectées lorsqu’elles sont les plus vulnérables. Ces deux groupes peuvent réellement changer la donne pour les personnes noires endeuillées par un homicide ou touchées par un acte de violence armée. Aux fins du présent document, les services aux victimes s’entendent de l’ensemble des mesures de soutien offertes aux personnes touchées par un homicide ou par la violence armée. Ils comprennent notamment les programmes gouvernementaux administrés à l’échelle provinciale et territoriale, les services policiers et judiciaires qui offrent de l’information et de l’accompagnement tout au long du processus de justice pénale, ainsi que les organismes communautaires qui fournissent des soins adaptés à la culture, des services de défense des droits et un soutien pratique en dehors des cadres institutionnels officiels. Ils comprennent en outre les régimes provinciaux et territoriaux d’indemnisation des victimes, qui offrent un soutien financier aux personnes admissibles touchées par des crimes violents. Compte tenu de la diversité des modèles de prestation de services, des critères d’admissibilité et des structures de financement d’une administration à l’autre, les obstacles et les lacunes mis en lumière dans le présent document reflètent des tendances observées dans divers contextes plutôt que des réalités propres à une province ou à un territoire en particulier.
Les communautés noires du Canada sont confrontées à des formes de victimisation multiples et souvent interreliées, notamment la violence entre partenaires intimes, la violence sexuelle, les crimes haineux et les préjudices infligés par l’État. Toutefois, le présent document s’intéresse plus particulièrement aux homicides et à la violence armée : des formes de préjudice qui emportent des vies et causent des blessures bien souvent imperceptibles aux yeux des systèmes pourtant conçus pour aider les personnes touchées. Le deuil des proches d’une victime d’homicide revêt un caractère particulier, distinct des autres formes de deuil, marqué par un traumatisme, un bouleversement soudain et un processus judiciaire susceptible de raviver et de prolonger leurs souffrances pendant des années. Les personnes touchées par la violence armée vivent avec des blessures physiques et des traumatismes chroniques qui perturbent le cours de leur vie, mais elles bénéficient rarement de l’accompagnement spécialisé et à long terme nécessaire à leur rétablissement. Les expériences de ces deux groupes s’inscrivent dans un contexte plus large d’inégalités structurelles. En 2022, les personnes noires représentaient 25 % de toutes les victimes d’homicides commis à l’aide d’une arme à feu au Canada, bien qu’elles ne constituent qu’environ 4 % de la population (Perreault, 2024). Cette réalité met en lumière non seulement l’ampleur de la violence, mais aussi les limites des mécanismes institutionnels chargés d’y répondre. Ces disparités ne se manifestent pas de manière uniforme. Le genre, l’âge, le statut d’immigration, le handicap et l’orientation sexuelle influencent la manière dont les personnes noires touchées par la violence armée et celles endeuillées par un homicide sont exposées à la violence et interagissent avec les systèmes censés leur venir en aide; toutefois, les données ventilées rendant compte de ces dimensions intersectionnelles demeurent extrêmement limitées dans le contexte canadien (Sharpe et al., 2025; Jeffers, 2023). Des études révèlent que les mères noires endeuillées à la suite d’un homicide vivent le deuil non seulement comme des personnes noires aux prises avec un système qui minimise depuis toujours leur souffrance, mais aussi comme des femmes dont les réactions affectives sont souvent considérées comme pathologiques. Dans certains cas, la précarité associée à leur statut d’immigrante fait de chaque interaction avec les institutions une expérience potentiellement risquée (Sharpe, Bailey et coll., 2024; Maynard, 2025; Deshman, 2009).
Les facteurs à l’origine de ces résultats sont bien connus et peuvent être corrigés. Ils découlent de processus ancrés de longue date, d’inégalités structurelles et de pratiques institutionnelles qui ont influencé la répartition de la violence, l’accès à la protection et la reconnaissance des pertes ouvrant droit à réparation. Des séquelles de l’esclavage et de la dépossession territoriale au sous-financement chronique des organismes dirigés par des personnes noires, en passant par le manque de données ventilées selon les groupes racisés concernant les victimes, les causes de cette surreprésentation des préjudices sont d’origine systémique et exigent des réponses tout aussi systémiques. Le présent document présente tout d’abord les fondements historiques de la victimisation des personnes noires au Canada, puis examine les tendances actuelles en matière d’homicides et de violence armée, les obstacles systémiques à l’accès aux services aux victimes, les lacunes des données disponibles, les expériences des victimes au sein du système de justice pénale après la victimisation et les initiatives communautaires axées sur la résilience et l’innovation. Il se termine par la présentation de mesures concrètes en matière de politiques publiques, de recherche et de développement des données.
Le Canada se trouve aujourd’hui à un moment charnière. L’élaboration de la Stratégie canadienne en matière de justice pour les personnes noires (https://www.justice.gc.ca/fra/jp-cj/scjn-cbjs/index.html), l’élargissement de la collecte de données fondées sur les communautés ethniques et la reconnaissance croissante du racisme envers les personnes noires au sein des institutions témoignent d’une volonté réelle de s’attaquer à des inégalités profondément enracinées. Les personnes au cœur du présent document ne sont pas de simples statistiques : certaines ont perdu un être cher à la suite d’actes de violence, tandis que d’autres, bien qu’ayant survécu à la violence, n’ont bénéficié d’aucun soutien adéquat pour s’en remettre. Des politiques et des services adaptés, coordonnés et adéquatement financés permettent de mieux répondre à leurs besoins, de reconnaître leur réalité et de contribuer à réduire le nombre de familles et de communautés noires confrontées à de telles pertes.
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