Survivants masculins de violence sexuelle : leurs expériences
Résumé
Au cours des trois dernières décennies, le droit pénal canadien sur l’agression sexuelle et d’autres infractions sexuelles a considérablement changé par l’entremise des tribunaux et du Parlement. Il est maintenant reconnu que des personnes de sexe masculin, dans des enfants que les adultes, peuvent être victimes et survivants de violence sexuelle. La majorité des victimes d’agression sexuelle sont des femmes et il existe un corpus important de recherches dans de nombreux domaines portant sur les interventions des systèmes de justice pénale et civile, des répercussions, des traitements, etc. Le corpus de recherches sur les victimes masculines est beaucoup plus limité en raison du nombre inférieur et des défis que représente le recrutement d’échantillons représentatifs. La présente étude de recherche vise à examiner les expériences des survivants masculins de violence sexuelle durant l’enfance (VSE) ou d’agression sexuelle à l’âge adulte (ASA).
Au Canada, les statistiques sont tirées des données déclarées par la police ou signalées par les victimes. Les données déclarées par la police pour 2010 montrent que les hommes comptaient pour 12 % des victimes d’agression sexuelle (Niveaux 1, 2 et 3) (Brennan 2012). Dans près de la moitié (47 %) des cas d’agression sexuelle sur des victimes masculines déclarés par la police en 2008, l’accusé était une personne connue de la victime (par exemple, un ami, une connaissance, ou un conjoint actuel ou ancien), mais pas un membre de la famille. En 2009, le taux de victimisation lié aux agressions sexuelles signalées par les victimes masculines était deux fois moins élevé que celui des victimes féminines (15 par rapport à 34, sur un échantillon de 1 000) (Perrault et Brennan 2010, 22) et on estime que la majorité des agressions sexuelles faites sur des hommes et des femmes (88 %) ne sont pas signalées à la police (Perreault et Brennan 2010, 14).
Méthodologie
Les chercheurs ont travaillé en étroite collaboration avec les employés de deux centres d’aide pour hommes. Les employés ont donné leur avis sur le questionnaire, ont aidé à recruter les participants et qu’on fournit des services de consultation aux participants qui en faisaient la demande. Des lettres d’information et de consentement ont été fournies aux participants. Les intervieweurs ont mené un total de 59 entrevues semi-structurées, et chacune d’elles a duré environ 45 minutes.
L’échantillonnage pour ce projet de recherche était raisonné et non aléatoire, et par conséquent, les constatations reflètent les expériences des participants et ne peuvent être généralisées pour l’ensemble des victimes masculines de violence sexuelle.
Constatations
La section portant sur les constatations est organisée par thèmes, notamment les données démographiques de l’échantillon, les services de soutien, les effets, les stratégies d’adaptation et les suggestions.
Deux tiers des 59 participants sont âgés entre 36 et 54 ans et trois quarts de l’échantillon sont des hommes de race blanche. Le niveau d’éducation des participants variait de l’école primaire à un diplôme d’études supérieures; un tiers des participants de l’échantillon ont indiqué avoir un handicap physique, et près de la moitié avaient un revenu annuel de moins de 25 000 $.
Presque tous les participants (n=57) ont indiqué avoir été victimes de violence sexuelle durant l’enfance et presque toutes ces victimes (n=53) ont indiqué que l’agresseur était une personne en qui elles avaient confiance, y compris des membres de la famille. Le nombre inférieur (n=10) de participants ont indiqué avoir été victimes d’agression sexuelle à l’âge adulte, et la majorité (n=8) d’entre eux ont indiqué avoir été victimisés à maintes reprises et avoir également été victimes de violence sexuelle durant l’enfance.
Les participants ont exprimé à quel point ils ont manqué de services de soutien durant leur enfance et à quel point et les centres d’aide axés sur les hommes constituent leur seule source de soutien aujourd’hui. On leur a demandé de décrire les répercussions émotionnelles et psychologiques de la violence sexuelle. Presque tous les participants ont indiqué avoir souffert de dépression, et certains ont souffert de trouble de stress post-traumatique (TSPT). Bon nombre d’entre eux ont envisagé et ont tenté de se suicider. La plupart des participants ont de la difficulté à faire confiance aux autres et avaient extrêmement honte de ce qui leur était arrivé, se sentant coupables comme s’ils étaient à blâmer et n’ayant pas l’impression d’être dignes de l’amour de qui que ce soit.
On a également demandé aux participants de décrire leurs stratégies d’adaptation positives et négatives. Les stratégies positives comprennent la consultation, les sports et les passe-temps, la religion et le bénévolat. Les stratégies négatives comprennent la dissociation, l’alcool et les drogues et la promiscuité sexuelle.
Un peu plus d’un quart des personnes ayant été victimes de violence sexuelle durant l’enfance (VSE) ont signalé les mauvais traitements à la police ou à une autre personne qui s’est chargée de le signaler à la police. Deux des dix hommes qui ont été victimes d’agression sexuelle à l’âge adulte (ASA) ont signalé l’incident à la police ou à une autre personne qui s’est chargée de le signaler à la police. Bon nombre des participants ont indiqué avoir signalé la violence ou l’agression sexuelle parce qu’ils sentaient le besoin de prendre des mesures ou parce que cela leur a été recommandé par un conseiller ou un membre de la famille ou un ami, ou simplement parce qu’ils avaient besoin de relâcher leurs émotions. Les principales raisons de ne pas signaler l’incident à la police étaient les suivantes : ils pensaient que personne n’allait les croire, ils éprouvaient des sentiments de honte, ils ne savaient pas que l’incident pouvait être signalé à la police, et ils n’avaient pas l’appui de leur famille.
Les dernières questions concernaient les suggestions que les participants pourraient avoir à formuler. De nombreux participants ont incité d’autres survivants à signaler des incidents de violence ou d’agression sexuelle et d’obtenir de l’aide. Ils ont également recommandé que le gouvernement et/ou les défenseurs des droits des victimes travaillent davantage à sensibiliser la population à ce sujet puisqu’ils estiment que les professionnels travaillant dans les domaines de la justice, de l’éducation, de la santé ou de la protection de l’enfance et le grand public ne sont pas aussi au courant qu’il devrait l’être et qu’il existe encore de nombreux mythes à l’égard de la violence sexuelle faite aux hommes, tant durant l’enfance qu’à l’âge adulte. Par conséquent, les participants ont recommandé une formation pour tous les professionnels du domaine de la justice pénale sur la dynamique de la violence sexuelle, ainsi que sur les techniques d’entrevue et d’enquête. Tous les participants ont recommandé une augmentation des ressources pour les survivants, plus précisément des services de soutien axé sur les survivants masculins.
Conclusion
Cette étude de recherche est l’une des quelques études menées au Canada en vue d’examiner les expériences des survivants masculins de VSE et d’ASA. Elle permettra aux chercheurs et aux avocats de mieux comprendre les effets de la VSE et de l’ASA, ainsi que les stratégies d’adaptation et les suggestions formulées à l’intention d’autres ème de justice pénale.
1. Contexte
1.1 Réforme du droit
Au cours des trois dernières décennies, le Canada a été témoin de changements importants à la façon dont le système de justice pénale intervient dans les cas d’agression sexuelle, par l’entremise de la réforme législative, de l’interprétation judiciaire, des politiques, des programmes et de la formation pour les professionnels de la justice pénale, ainsi que pour les professionnels des domaines de la santé, des services sociaux et de l’éducation. Aux fins de la présente étude, les changements les plus importants sont survenus en 1983, au moment de la Commission Badgely (Badgely 1984), lorsque le projet de loi C-127 Note de bas de la page 1 est entré en vigueur. Le projet de loi C‑127 a abrogé les crimes de viol, de tentative de viol, de rapports sexuels avec une personne faible d’esprit et d’agression sexuelle pour les remplacer par trois niveaux d’infraction d’agression sexuelle sans distinction de sexe. Les modifications ont permis d’apporter des changements fondamentaux au Code criminel en ce qui concerne les aspects de fond, de procédure et de preuve des lois canadiennes relativement au viol et à l’agression sexuelle. Fait encore plus important, les nouvelles dispositions ont permis de préciser que les hommes et les femmes pouvaient être victimes d’agression sexuelle et que le conjoint d’une victime pouvait être accusé ’agression sexuelle Note de bas de la page 2.
1.2 Recherche
En comparaison avec le corpus de recherche sur la violence sexuelle faite aux femmes, il existe très peu de travaux de recherche au Canada sur la violence sexuelle faite aux hommes (voir par exemple, Alaggia et Millington 2008; Fuller et Smith 2008; Godbot et Sauborin 2007; Stermac, del Bove et Addison 2004; Trocmé et al. 2010). Bien que bon nombre des répercussions et des stratégies d’adaptation adoptée par les victimes masculines soient semblables à celles adoptées par les victimes féminines, il demeure important d’avoir de la recherche empirique qui met l’accent sur les hommes au Canada.
Les statistiques, pour ce qui est de la nature et de la prévalence des cas de violence sexuelle faite aux hommes, sont tirées de l’Enquête sociale générale (ESG) sur la victimisation qui est menée par Statistique Canada tous les cinq ans, et de l’Enquête sur la déclaration uniforme de la criminalité (DUC2), qui reflète les incidents signalés à la police. Les données de la DUC2 pour 2010 montrent que les hommes comptent pour 12 % des victimes d’agression sexuelle (Niveaux 1, 2 et 3) (Brennan 2012). Les études de recherche laissent entendre que la majorité des agresseurs sont en position d’autorité ou de confiance et/ou sont bien connus des victimes. Dans près de la moitié (47 %) des cas d’agression sexuelle sur des victimes masculines déclarés par la police en 2008, l’accusé était une personne connue de la victime (par exemple, un ami, une connaissance, ou un conjoint actuel ou ancien), mais pas un membre de la famille. Les agresseurs étaient des étrangers dans 19 % des cas d’agressions sexuelles commises contre des hommes et signalées à la police (Brennan et Taylor-Butts 2010).
Dans l’ensemble, les résultats de l’ESG de 2009 montrent qu’au cours de cette année-là, les taux d’agressions sexuelles signalées par les victimes sont demeurés stables comparativement à 2004. En 2009, le taux de victimes masculines ayant subi une agression sexuelle et ayant signalé leur incident était deux fois moins élevé que celui des victimes féminines (15 par rapport à 34, sur un échantillon de 1 000) (Perrault et Brennan 2010, 22). Nous savons que l’agression sexuelle est un des crimes les moins signalés à la police. Par exemple, les résultats de l’ESG 2009 estiment que 88 % des agressions sexuelles (faites sur des hommes et des femmes) n’ont été signalées à la police (Perrault et Brennan 2010, 14).
Comme il a été mentionné dans une publication de Statistiques Canada sur les statistiques des crimes signalés à la police :
Les attitudes et les perceptions de la société à l’égard de certains crimes, tels que l’agression sexuelle ou la violence conjugale, peuvent avoir un effet sur le nombre d’incidents signalés à la police. La facilité avec laquelle on peut signaler un incident et la perception entourant un incident peuvent influer sur la décision de signaler ou non l’incident à la police et par la suite à Statistique Canada par l’entremise de l’Enquête sur la déclaration uniforme de la criminalité (Brennan 2012, 12).
Un des défis associés aux données canadiennes est que dans les cas où le nombre de victimes est faible, les statistiques ne peuvent pas être davantage subdivisées afin de mieux comprendre la nature des incidents. Une étude menée aux États-Unis (Weiss 2010) documente les ressemblances et les différences entre les agressions sexuelles faites aux hommes et aux femmes à partir des données tirées du National Crime Victimization Survey (NCVS) (enquête nationale sur la victimisation). En ayant recours au NCVS, Weiss (2010) est en mesure de parler de l’agression sexuelle chez les hommes en général et elle définit ce que cela signifie d’être un homme de nos jours aux États-Unis. Le concept de la masculinité comprend la force physique, le contrôle, le fait de toujours vouloir des rapports sexuels et d’y être préparé, et d’être l’auteur de ces agressions, jamais la victime. La honte semble jouer un rôle important dans la décision de signaler l’incident, tant chez les hommes que chez les femmes. L’incidence néfaste de la violence sexuelle, sans égard au sexe, a été bien documentée (voir Hill 2009 pour obtenir un résumé); Tewksbury (2007) offre un aperçu complet des conséquences ’agression sexuelle faite aux hommes.
Tewksbury (2007, 25) débute son aperçu avec un résumé des motifs que fournissent les hommes pour ne pas signaler les agressions, ou pour ne pas obtenir de services de soutien. Ces motifs comprennent : la stigmatisation, la honte, la peur et la crainte de voir leur sexualité mise en doute. Bien que certains hommes puissent tenter de trouver des services, ils se rendront rapidement compte qu’il est possible que les centres d’aide aux victimes d’agression sexuelle n’offrent que des services aux femmes ou que même si des hommes peuvent avoir accès aux services, ces services ne sont pas conçus pour les hommes. Il y a plusieurs années, Fuller et Smith (2008) ont entrepris un examen des services de soutien au Canada offerts aux survivants masculins. À ce moment-là, il n’y avait au pays que trois organisations vouées à la prestation de services aux survivants masculins.
Pour ce qui est effets physiques, certaines recherches indiquent que les agressions sexuelles faites aux hommes sont plus violentes, causent davantage de blessures corollaires, et des armes sont souvent utilisées lorsque l’agresseur est un étranger. Les blessures peuvent également être causées du fait que la victime a été immobilisée durant l’agression. Des céphalées de tension, des ulcères, des nausées et des colites font partie des effets physiques fréquemment cités. (Tewksbury 2007, 26). Dans une étude canadienne, Stermac et ses collègues (2004) ont déterminé que 45 % des survivants masculins en milieu urbain qui se sont rendus dans un centre d’aide pour victimes d’agression sexuelle dans un hôpital avaient un de ces types de blessures physiques (p. ex., 25 % d’entre eux avaient des lésions des tissus mous, 20 % avaient des lacérations).
Les effets les plus communs sur la santé mentale comprennent les sentiments de stigmatisation, de honte et de gêne. Les comportements d’autodestruction et les problèmes de santé mentale sont 3,7 fois et 2,4 fois respectivement plus probables chez les survivants de VSE, et 2 fois et 1,7 fois respectivement plus probables chez les survivants d’ASA (King, Coxell et Mezey 2002). La dépression, l’hostilité, les troubles du sommeil, la surconsommation d’alcool et de drogues, ainsi que les tentatives de suicide sont tous des effets néfastes communs sur la santé mentale. Ces effets sont semblables à ceux des femmes. La recherche ne compare pas, cependant, les réactions des femmes et des hommes.
En outre, la VSE et l’ASA peuvent avoir des
effets considérables sur l’identité et l’activité sexuelle d’un homme. Les
survivants peuvent se demander si le fait que leur agresseur soit un homme les
« rende » homosexuels. Dans le même ordre d’idées, parce qu’ils ont été
« victimes » d’un crime commis en raison de leur sexe, les survivants – et leur
entourage – pourraient remettre en doute leur masculinité (Tewksbury 2007, 30).
Ces mythes, ainsi que d’autres mythes, continuent de circuler en société et «
d’aggraver les difficultés qu’ont les hommes à révéler leur expérience
d’agression sexuelle et d’accroître leur stigmatisation tout en minant à
l’établissement de services adéquats et de recherches empiriques. »
[Traduction] (Stermac et al. 2004,
901-902) Il pourrait également y avoir des problèmes liés aux activités
sexuelles des survivants (p. ex., activité sexuelle fréquente avec de multiples
partenaires, dysfonction sexuelle) (Tewksbury 2007, 30). Ces effets ne sont
souvent pas reconnus et peuvent avoir des conséquences débilitantes pour les
hommes s’ils n’en tiennent pas compte.
2. Méthodologie
Les chercheurs ont travaillé en étroite collaboration avec les employés de deux centres d’aide pour les hommes qui offrent des services destinés aux survivants masculins de VSE et d’ASA. Les employés ont donné leur avis sur le questionnaire, ont aidé à recruter les participants et qu’on fournit des services de consultation aux participants qui en faisaient la demande. Des entrevues ont été menées auprès de survivants masculins par téléphone, par des intervieweuses ayant l’expérience pour ce qui est de travailler avec des personnes vulnérables. Des lettres d’information et de consentement ont été fournies aux participants potentiels et examinés avant chaque entrevue. Plus précisément, on a assuré aux participants que leur participation, ou leur refus de participer, n’auraient aucune incidence sur leur capacité d’obtenir des services dans les centres d’aide pour les hommes.
Les intervieweurs ont mené un total de 59 entrevues semi-structurées; chacune d’elles a duré environ 45 minutes, et la plus longue entrevue a duré 2 heures. Les entrevues ont été enregistrées et transcrites, et les transcriptions ont ensuite été analysées par des chercheurs du ministère de la Justice.
Les questions posées dans le cadre de la recherche étaient les suivantes :
- Quelles ont été les expériences des survivants masculins relativement à la violence sexuelle durant l’enfance et/ou à l’âge adulte? Dans quelle mesure les participants ont-ils vécu les deux types de violence sexuelle?
- Quelle a été l’incidence de la violence ou de l’agression sexuelle sur les participants? Quels types de mécanismes d’adaptation ont-ils adoptés?
- Quels facteurs (p. ex., communication des dossiers, gravité de l’agression sexuelle, victimisation durant l’enfance comparativement à l’âge adulte) ont facilité et/ou ont nui au signalement de l’incident à la police?
- Quelles sont les expériences qu’ont eues les survivants masculins avec le système de justice pénale dans les cas où ils ont signalé l’agression sexuelle à la police? Quel est le niveau de confiance global du participant à l’égard du système de justice pénale?
- Quelles sont les principales sources d’informations juridiques à partir desquelles les victimes masculines en apprennent davantage sur le système de justice pénale? Comment apprennent-ils et retiennent-ils ces informations?
- Quelles sont les principales suggestions formulées par les participants pour ce qui est de mieux comprendre le processus judiciaire et les condamnations éventuelles résultantes, ainsi que les stratégies qui pourraient encourager les pratiques de dénonciation?
Limites
En raison de la nature de la technique d’échantillonnage (raisonnée et non aléatoire), les constatations de la présente étude reflètent les expériences des participants et ne peuvent être généralisées à l’ensemble des hommes qui ont été victimes d’agression et/ou de violence sexuelle; néanmoins, les constatations de l’étude permettront sans doute de lever le voile sur les perspectives des hommes victimes de violence sexuelle.
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