COVID-19, services aux victimes et bien être

Par Benjamin S. Roebuck et collèguesNote de bas de page 17

[traduction]
La pandémie a rendu mon travail plus difficile. Lorsque les tribunaux ont fermé leurs portes, le nombre de cas a doublé puisque le traitement des dossiers a été suspendu. À la réouverture des tribunaux, mes collèges et moi-même avons été submergés de travail… Comme nous sommes généralement les seules personnes auxquelles les victimes ont accès, c’est nous qui devons défendre des décisions prises souvent à des niveaux hiérarchiques bien éloignés des nôtres… Maintenant, chaque fois que le téléphone sonne, je me prépare à entendre une longue litanie de plaintes contre le système judiciaire. Il est devenu plus difficile de conserver une bonne santé mentale pendant la pandémie, car mes stratégies pour prendre soin de moi ont échoué. (fournisseur de services aux victimes)

Introduction

Tant au niveau personnel que collectif, les ordres de confinement prolongé ont fait grimper les niveaux de stress (Di Blasi et coll. 2020), exacerbé la dépression et l’anxiété (Fountoulakis et coll. 2021), et ont entraîné une plus grande instabilité financière (Wang et coll. 2021). Ces confinements obligatoires pendant la pandémie ont également mis en lumière les difficultés que vivent les fournisseurs de services aux victimes (FSV) pour venir en aide aux survivants d’un acte criminel (Allen et Jaffray, 2020). Cet article a pour but d’examiner les données recueillies dans le cadre d’une étude nationale sur la résilience indirecte (comment le fait d’être régulièrement exposé à la résilience des survivants peut aider les fournisseurs de services à bâtir leur propre résilience) afin de mieux comprendre les expériences des FSV et d’évaluer leur bien-être pendant la pandémie.

Répercussions sur les victimes et les survivants

Les ordres de confinement ont intensifié les facteurs qui contribuent à la violence conjugale (VC) et à la victimisation, notamment les difficultés financières accrues et les tensions dans le ménage, ainsi que l’isolement qui empêche de recourir aux réseaux de soutien (Allen et Jaffray, 2020), surtout pour les personnes qui vivent dans des communautés rurales ou marginalisées (Moffitt et coll. 2020; Petrowski et coll. 2021; Hébergement femmes Canada 2020). Ces ordres ont également posé des problèmes aux familles qui ont des enfants à la maison (Gadermann et coll. 2021). Gadermann et coll. (2021) ont rapporté que les parents étaient préoccupés par leur propre sécurité et celle de leurs enfants en raison des violences physiques ou psychologiques, du contrôle coercitif et de la consommation d’alcool accrue des auteurs d’actes de violence conjugale (Brabete et coll. 2021). La distanciation sociale a également mis fin aux rassemblements, accentuant l’isolement des survivants (Slakoff et coll. 2020).

Répercussions sur les services aux victimes et les fournisseurs de services aux victimes (FSV)

Partout au pays, les organisations offrant des services aux victimes ont été témoins d’une transformation de leur charge de cas, et ce, à plusieurs égards (Allen et Jaffray, 2020). Les ajustements des modèles de prestation de service ont eu un effet domino sur la demande en milieu de travail et le bien-être des FSV. Par exemple, la pandémie a fait grimper la demande en services aux victimes, et même si les fonds d’urgence versés par des organisations comme la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL 2021), Femmes et Égalité des genres CanadaNote de bas de page 18 ou l’Agence de la santé publique du Canada (ASPC 2020) ont été appréciés par les fournisseurs de services, le financement permanent n’est pas à la hauteur des besoins constants en matière de services aux victimes (Moffitt et coll. 2020; Trudell et Witmore 2020; Hébergement femmes Canada 2020).

La pandémie a engendré de nombreuses difficultés pour les VSP. Hébergement femmes Canada (2020) a révélé que la majorité (78 %) des refuges pour femmes sondés a eu de la difficulté à maintenir un effectif adéquat, souvent en raison de l’obligation du personnel de rester à la maison pour s’occuper des enfants pendant les confinements ou de s’isoler. La même étude rapporte que les VSP qui étaient tenus de travailler sur place ont dû composer avec une charge de travail plus lourde et devaient souvent effectuer d’autres tâches, notamment en ce qui a trait au protocole de désinfection. Toujours selon cette même étude, les travailleurs et travailleuses des refuges ont dit éprouver des sentiments d’isolement et une détérioration de leur réseau de soutien en raison du travail à distance pendant la pandémie (Hébergement femmes Canada 2020). Dans le même esprit, Wood et coll. (2020) ont constaté que depuis le début de la pandémie, de nombreux FSV œuvrant auprès des victimes d’agressions sexuelles ou de violence conjugale aux États-Unis ont été exposés à des facteurs de stress personnel et professionnel accrus, à une détérioration perçue de la sécurité de leurs clients et à un manque généralisé de ressources pour aider les clients et les travailleurs eux-mêmes. Cette même étude montre que le recours accru aux vidéoconférences pour le travail a contribué à cet épuisement des effectifs.

Même si la majeure partie des études sur ce sujet évoquent les divers problèmes vécus par les fournisseurs de services pendant la pandémie, comme l’épuisement professionnel, le stress au travail et d’autres difficultés, deux études des États-Unis ont montré que la pandémie a incité les FSV et leurs organisations à devenir plus résilientes et novatrices, et à trouver des forces et un soutien grâce au travail d’équipe (Garcia et coll. 2021; Posick et coll. 2020). Garcia et coll. (2021) établissent que malgré les difficultés vécues par les travailleurs qui œuvrent auprès des victimes de VC, la pandémie leur a permis de bâtir leur résilience sur le plan personnel, entre collègues et avec d’autres organismes et la collectivité, mais elle leur a également donné l’occasion de tisser des liens plus étroits avec certains clients. Les intervenants ont également mentionné que la pandémie avait stimulé l’innovation au sein des agences, puisqu’il fallait trouver de nouvelles solutions pour répondre aux besoins des clients. Certains participants ont mentionné que les organismes répondaient aux besoins des travailleurs en offrant des congés de maladie additionnels, en organisant des services de garde et en assouplissant les horaires pour que les travailleurs puissent prendre soin d’eux (Garcia et coll. 2021). Pour explorer les effets de la pandémie sur les FSV au Canada, une nouvelle étude a été entreprise, et le présent rapport en présente les résultats préliminaires.

Méthodes

L’étude nationale sur la résilience indirecte et les services aux victimes et survivants d’actes criminels (Vicarious Resilience and Services for Victims and Survivors of Crime) a été financée par le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) et approuvée par le comité d’éthique de la recherche du Collège algonquin. L’étude repose sur un sondage en ligne, des groupes de discussion et des entrevues approfondies sur des thèmes liés au bien-être des FSV. Le rapport s’inspire des premières constatations tirées des réponses au sondage en ligne mené entre le 4 octobre 2021 et le 20 janvier 2022. Le sondage en ligne a été distribué à l’échelle du pays aux FSV et bénévoles âgés d’au moins 18 ans qui utilisaient les serveurs de liste, les médias sociaux, les réseaux de partenaires à la recherche et une base de données de services aux victimes mise sur pied par le ministère de la Justice. On a demandé aux participants au sondage (n = 564) de répondre à trois questions portant plus précisément sur la COVID-19 :

  1. En quoi votre charge de travail, nombre de clients, niveau de stress, équilibre travail-famille et santé mentale en général ont-ils été affectés par la pandémie de COVID-19? Avez-vous constaté une augmentation, une diminution ou une stagnation sur ces différents plans?
  2. Avez-vous passé plus de temps à travailler de la maison pendant la pandémie de COVID-19 en tant que fournisseur de service?
  3. Y a-t-il autre chose dont vous aimeriez nous parler? Par exemple, comment avez-vous été touché personnellement par la pandémie de COVID-19, faites-nous part de vos réflexions sur le contenu du sondage et d’autres aspects que nous avons peut-être négligés.

Le tableau 1, à la fin de l’article, présente un aperçu des caractéristiques sociodémographiques et organisationnelles des participants de l’étude. Les réponses qualitatives aux questions ouvertes du sondage ont été téléversées dans ATLAS.ti et numérisées en collaboration avec une équipe de cinq codeurs afin que les discussions de groupe puissent renforcer la fiabilité et la qualité générale de l’analyse (Miles et coll. 2020).

Résultats

L’analyse mettait l’accent sur deux vastes thèmes en lien avec la COVID-19 : les changements touchant la prestation des services et la façon dont le travail à domicile s’est répercuté sur l’équilibre travail-famille et la santé mentale. La figure 1 ci-dessous illustre les perceptions des participants sur la façon dont la pandémie a influé sur la charge de travail, le nombre de clients, le niveau de stress, l’équilibre travail-famille et leur santé mentale en général.

Figure 1
Incidences perçues de la COVID-19 sur le travail et le bien-être (n = 502)
Figure 1. Incidences perçues de la COVID-19 sur le travail et le bien-être (n = 502)
Figure 1. Incidences perçues de la COVID-19 sur le travail et le bien-être (n = 502) – Version texte

Il s’agit d’un graphique à colonnes présentant cinq catégories : la charge de travail, le nombre de clients, le niveau de stress, l’équilibre travail-famille et la santé mentale.

Chaque catégorie comporte trois colonnes verticales de couleurs différentes mesurant l’incidence de la COVID-19 sur le travail et le bien-être.

La légende indique que la colonne bleu pâle correspond à une « diminution », la colonne bleu foncé, à une « stagnation » et la colonne orange, à une « augmentation »

La première catégorie est la « charge de travail »; elle indique que 9 % des répondants ont fait état d’une « diminution », 29 % ont fait état d’une « stagnation » et 57 % ont fait état d’une « augmentation ».

La deuxième catégorie est le « nombre de clients »; elle indique que 13 % des répondants ont fait état d’une « diminution », 35 % ont fait état d’une « stagnation » et 45 % ont fait état d’une « augmentation ».

La troisième catégorie est le « niveau de stress »; elle indique que 4 % des répondants ont fait état d’une « diminution », 20 % ont fait état d’une « stagnation » et 72 % ont fait état d’une « augmentation ».

La quatrième catégorie est « l’équilibre travail-famille »; elle indique que 32 % des répondants ont fait état d’une « diminution », 32 % ont fait état d’une « stagnation » et 33 % ont fait état d’une « augmentation ».

La dernière catégorie est la « santé mentale »; elle indique que 42 % des répondants ont fait état d’une « diminution », 31 % ont fait état d’une « stagnation » et 25 % ont fait état d’une « augmentation ».

Changements dans la prestation des services

Dans le sondage en ligne, 57 % des répondants ont mentionné que leur charge de travail s’était alourdie (n = 288) et 45 % ont indiqué que leur nombre de clients avait également augmenté (n = 228). L’adaptation au contexte de la COVID-19 a nécessité une transition rapide vers des modèles de prestation à distance et en ligne, et certains fournisseurs de services ont été tenus, temporairement, de rencontrer leurs clients à l’extérieur. Les participants ont mentionné plusieurs difficultés associées à ces conditions de travail. Ils étaient préoccupés par la qualité des services offerts aux survivants, invoquant la capacité d’accueil réduite dans les refuges pour femmes ou les déménagements temporaires de clients pour respecter les protocoles de distanciation, les nombreuses annulations d’audiences devant les tribunaux, les retards dans l’aiguillage des clients et la diminution du nombre de dossiers de victimes confiés aux FSV par la police. Les participants ont rapporté que leurs organismes étaient à court de personnel lors des périodes très achalandées car certains de leurs collègues devaient s’isoler; d’autres ont évoqué la fermeture des programmes de bénévolat, ce qui contribuait à alourdir la charge de travail du personnel en place. Un FSV relevant du service de police a expliqué que ses intervenants communautaires après des victimes ne pouvaient plus entrer dans l’immeuble, faisant ainsi passer le nombre d’employés de 23 à 3.

Alourdissement de la charge de travail et rémunération insuffisante

Les participants ont aussi expliqué que leur travail était devenu plus complexe. Un participant a écrit : « La COVID a ajouté une couche de complexité à tous nos appels. » Pour faire un aiguillage efficace, les FSV devaient connaître les changements adoptés par le système de justice pénale et les partenaires communautaires. Même les travailleurs des refuges dont les capacités étaient réduites ont évoqué ces nouvelles complexités. Un travailleur de refuge a écrit :

[traduction] Même si le nombre d’admissions au refuge a diminué depuis le début de la pandémie, les personnes qui arrivent font face à des problématiques plus complexes. Nous avons moins de clients, mais le travail est plus difficile et les cas sont plus lourds.

En règle générale, la principale crainte exprimée au chapitre de la sécurité était liée aux conséquences néfastes d’être constamment débordé. Un gestionnaire de services aux victimes a écrit :

[traduction] La COVID a mis ma résilience, et celle de mon équipe, à rude épreuve. Nous sommes épuisés. Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est de ne pas savoir si et comment nous obtiendrons de l’aide. Comment nous remettre de cette surcharge constante? Quand la pression commencera-t-elle à redescendre? Comme gestionnaire, je suis découragé(e) lorsque je dois demander à mes employé(e)s de continuer à travailler comme des forcené(e)s pour si peu. Nous méritons d’être respecté(e)s, nous méritons une rémunération juste, nous méritons d’être bien et en santé, et nous méritons mieux.

Ce lien avec la rémunération, les avantages sociaux et le soutien mis à la disposition des employés du secteur a été évoqué par de nombreux participants. Près d’un tiers des répondants (30 %; n = 152) travaillant à temps plein ou à temps partiel se sont dits insatisfaits de leur rémunération et de leur sécurité d’emploi. Une personne a décrit ce travail très exigeant et peu rémunéré en période de pandémie comme suit : « Travail difficile + Milieu de travail difficile + COVID-19 = Je pense que je devrais envisager un changement de carrière. » Certains répondants réfléchissent à une retraite anticipée pour fuir les pressions qu’impose la pandémie sur les services aux victimes, mais au moins une femme proche de l’âge de la retraite a mentionné qu’elle était prise au piège parce qu’elle n’avait pas les moyens de prendre sa retraite.

Un répondant a décrit la façon dont les restrictions liées à la pandémie ont rendu plus difficile le deuil des parents et amis de victimes d’homicide, puisqu’ils ne pouvaient plus se rassembler pour vivre leur deuil ensemble. L’épuisement du personnel a également été exacerbé par ces nombreuses pertes. Le chef d’équipe d’un répondant est mort de la COVID-19 et il décrivait à quel point il a été difficile pour le reste de l’équipe de s’en remettre. Les répondants FSV ont dit se sentir surchargés, fatigués et déconnectés du reste du personnel, des bénévoles et des partenaires communautaires.

Plusieurs répondants ont parlé du caractère inadéquat du financement de leurs services par le gouvernement. Une personne a écrit : « La demande à l’égard de nos services montre bien à quel point la collectivité compte sur nous, mais nous n’avons pratiquement aucune aide du gouvernement… la pandémie a mis en lumière l’écart abyssal qui existe dans les relations du gouvernement avec les organismes bénéficiant de paiements de transfert. » La combinaison d’une faible rémunération avec ce qu’une personne a décrit comme des services « qui sauvent et qui changent des vies » est un thème qui revient dans bon nombre de commentaires. Un participant reconnaissait que le gouvernement a réservé des fonds pour répondre à des besoins particuliers engendrés par la pandémie, comme l’achat d’ordinateurs et de logiciels pour la prestation de services en mode virtuel, mais il ajoutait que le temps requis pour sélectionner les fournisseurs, acheter le matériel et installer ces nouvelles technologies était beaucoup trop long, et s’ajoutait à une charge de travail déjà trop lourde.

Sécurité en milieu de travail

Quelques participants étaient inquiets de devoir interagir avec des clients non vaccinés. Un répondant a écrit : [traduction] « Il m’est arrivé de devoir faire mon travail dans un contexte où je ne me sentais pas en sécurité. » Un autre participant mentionnait que les clients étaient frustrés par les nombreuses restrictions associées à la pandémie et qu’ils se défoulaient sur le personnel et les bénévoles. Un participant a mentionné qu’il pensait quitter son poste parce que la vaccination n’était pas obligatoire pour les travailleurs ou les clients. Certains ont mentionné avoir eu des différends avec des clients au sujet des protocoles de sécurité de leur organisme en lien avec la COVID-19, et un répondant a même avoué avoir reçu des menaces de mort d’un client.

Adaptation positive en milieu de travail

Certains répondants ont évoqué les mêmes difficultés, tout en se disant fiers de leurs équipes et de ce qu’elles ont réussi à accomplir. Une personne a écrit :

[traduction] Mon équipe et moi avons travaillé aux premières lignes pendant toute cette période de crise. Notre charge de cas a augmenté de 40 %, sans que l’on dispose de ressources additionnelles. Tous les membres de mes équipes sont demeurés en santé et ont été professionnels et loyaux dans leurs relations avec l’organisation et le public, tout en restant fidèles à eux-mêmes.

Plusieurs personnes ont félicité leurs équipes qui ont réussi à composer avec les changements de pratiques et les protocoles de sécurité, mais qui ont également trouvé des façons de s’entraider virtuellement. Également, quelques répondants ont souligné comment certaines des mesures adaptées à la situation pandémique se sont révélées plus efficaces pour répondre aux besoins des survivants. Une personne a expliqué :

[traduction] Zoom a favorisé des échanges honnêtes et enrichissants avec les gens, tout cela dans le confort de leur maison, dans leur salon, avec le soutien de leur animal de compagnie ou d’un conjoint. J’espère qu’une fois tout cela terminé, nous n’oublierons pas à quel point il est important de laisser aux victimes le choix de décider comment elles souhaitent communiquer avec nous, car je crois que cette approche a ouvert des portes qui étaient demeurées fermées par le passé.

Les FSV ont évoqué les nombreuses façons dont ces technologies ont supprimé certains obstacles pour les survivants et leur ont permis de communiquer avec nous à partir de leur maison, sans avoir à s’absenter du travail, à se rendre à nos bureaux et à payer le stationnement. Quelques répondants reconnaissent que ces nouvelles façons de faire constituent un avantage à long terme pour certains survivants, sans toutefois répondre efficacement aux besoins des autres. À cet égard, ils ont précisé que le recours à un mode de prestation virtuel a donné lieu à des obstacles différents, souvent pour les personnes ayant des besoins plus complexes.

En quoi le travail de la maison s’est-il répercuté sur l’équilibre travail-famille et la santé mentale

La majorité des répondants travaillant à temps plein ou à temps partiel a indiqué passer plus de temps en télétravail pendant la pandémie (67 %, n = 334). Près de trois FSV sur dix ayant rapporté une telle intensification du télétravail ont également constaté une détérioration de leur équilibre travail-famille (32 %, n =159) et 42 % (n = 211) ont observé un déclin de leur santé mentale résultant de ces changements. Plus de sept répondants sur dix (72 %; n = 362) ont dit que leur niveau de stress avait augmenté. Un répondant donne l’explication suivante :

[traduction] Le taux de roulement élevé, l’isolement engendré par la pandémie, les demandes en hausse et les priorités contradictoires font en sorte qu’il est difficile de travailler de manière efficace et efficiente, ce qui contribue à notre stress personnel. Ce stress accru limite notre capacité de composer avec les défis psychologiques du travail : traumatisme indirect, fatigue empathique.

Les répondants ont décrit comment leur santé mentale avait été affectée par la pandémie, évoquant l’isolement, la perte de repères, les décès et la frustration à l’égard de l’inefficacité du système, mais également une intensification de leur stress. Un jeune travailleur a écrit :

[traduction] J’ai 24 ans et je dois commencer à consulter un(e) psychologue… Il (elle) veut que je prenne congé en raison du stress que je vis, mais je refuse de laisser tomber mon équipe, alors je vais rester en poste. J’ai commencé à prendre des antidépresseurs et j’ai dû augmenter la dose une fois au cours des trois derniers mois.

Rôles et responsabilités contradictoires

Les participants ont décrit les difficultés d’une transition rapide des tâches professionnelles vers des tâches personnelles, pendant et après la journée de travail, surtout lorsque les enfants étaient à la maison en raison des confinements. Un participant a expliqué :

[traduction] Travailler de la maison alors qu’il faut jouer le rôle de parent, d’enseignant, de préposé à l’entretien et de conjoint n’est PAS facile. C’est injuste pour tout le monde, car j’ai été un mauvais parent et un(e) mauvais(e) employé(e). Je ne pouvais pas me donner à 100 % dans ces deux rôles et j’étais misérable. J’ai appris à laisser aller et à accepter que le travail passe après mes enfants.

D’autres ont eu le sentiment que leur travail « envahissait » leur maison. Certains ont mentionné devoir immédiatement commencer à préparer le souper, à s’occuper des enfants et à faire d’autres tâches ménagères immédiatement après un quart de travail de huit heures, ce qui leur laissait peu de temps pour se détendre. Pour bon nombre d’entre eux, ce sentiment est devenu chronique et ils ont été nombreux à avouer qu’ils n’avaient plus une minute pour eux, au détriment de leur santé mentale. Une personne a expliqué :

[traduction] L’isolement a eu une incidence majeure sur ma capacité à me détendre après le travail et à compartimenter les différents aspects de ma vie. Il est devenu plus difficile de séparer les problèmes à la maison et au travail car je n’étais plus dans deux environnements distincts et je ne pouvais plus compter sur le « retour à la maison » pour décompresser.

De nombreux répondants ont rapporté que la nature même de leur travail, qui repose souvent sur des interactions avec des personnes en crise ou traumatisées, rend le télétravail très difficile. Les participants ont décrit leurs difficultés à négocier et à établir des limites, à faire le point efficacement sur des situations traumatiques, à prendre leurs distances par rapport à des contenus traumatisants, mais ils vivaient également cette intrusion dans « l’espace sécuritaire » que constitue leur demeure comme une transgression. De nombreux participants ont dit se sentir isolés de leurs équipes lorsqu’ils sont personnellement touchés par les répercussions de leur travail. Une personne a écrit :

[traduction] Je vis seul(e), je passe toute ma journée à écouter les traumatismes des autres, mais je n’ai personne vers qui me tourner lorsque j’ai besoin de parler d’une situation difficile. Dans un contexte de bureau, je peux raccrocher le téléphone et aller voir un(e) collègue. Mais à la maison, c’est impossible. Je devais attendre qu’un(e) collègue se libère et lorsque c’était enfin possible de lui parler, ma détresse s’était dissipée.

De nombreux participants ont parlé de la difficulté de faire le point efficacement avec leurs collègues. Le fait de devoir planifier une rencontre, ou de tenir des réunions virtuelles, a contribué à ce sentiment d’éloignement entre les membres du personnel et limité leur capacité d’y puiser une aide et un soutien.

Adaptation positive au télétravail

Un tiers (33 %, n = 167) des répondants ont mentionné qu’ils aiment travailler de la maison et que cette formule a favorisé leur équilibre travail-famille. Certains participants ont également décrit comment les défis de la pandémie avaient alimenté leur réflexion, leur avaient fait entrevoir de nouvelles perspectives et les avaient amenés à mieux se connaître ou à adopter des changements dans leurs méthodes de travail ou pour mieux prendre soin d’eux. Une personne a expliqué comment son empathie pour les difficultés que vivaient les survivants en pleine pandémie l’a aidée à reconnaître ses propres privilèges et à demeurer concentrée sur son travail. Une autre personne a décrit comment l’isolement l’a aidée à accorder une plus grande valeur aux relations avec les autres. De nombreuses personnes ont dit avoir trouvé, au fil du temps, des façons d’ajuster leur quotidien et leurs approches de travail en réfléchissant à leurs priorités, en essayant de nouvelles méthodes d’autogestion de leur santé, en cultivant leurs relations personnelles et en prenant part à des conversations avec des collègues où ils ne craignaient pas d’exposer leur vulnérabilité. Un répondant a résumé ces changements comme suit :

[traduction] Même si j’ai davantage critiqué les systèmes, j’ai maintenant plus d’espoir pour l’avenir. J’ai été témoin de la résilience des survivant(e)s face à l’oppression et j’en ai tiré des enseignements. Parfois, je suis découragé(e) lorsque le système continue de reproduire les mêmes résultats, mais cela me donne aussi une raison de lutter pour les personnes à qui je viens en aide.

Pour certains répondants ayant des enfants, le rapprochement de la famille s’est révélé un autre avantage du télétravail. Un participant a écrit :

[traduction] Personnellement, la pandémie a eu un effet positif sur moi et mes enfants. Nous avons passé beaucoup de temps ensemble et cela nous a fait beaucoup de bien. Nous nous sommes rapprochés et avons puisé de nouvelles forces de ces liens plus étroits.

Certains ont dit que la souplesse que procure le télétravail a atténué les pressions sur la famille et favorisé un rythme « moins effréné », selon un participant. Bon nombre de répondants ont mentionné qu’ils pouvaient enfin ralentir et une personne a dit avoir beaucoup apprécié de travailler dans un « espace positif ». Certains travailleurs ayant accès à de meilleures conditions ont indiqué qu’ils avaient pu obtenir des services en santé mentale additionnels grâce à leur programme d’aide aux employés (PAE), ce qui n’était pas le cas pour d’autres FSV.

Discussion

La littérature actuelle comporte encore de nombreuses lacunes quant à l’analyse des effets de la pandémie de COVID-19 sur les FSV et leur bien-être, surtout en contexte canadien. Comme la pandémie a intensifié les facteurs de risque de victimisation, comme la VC (p. ex. Kaukinen, 2020), ce qui a engendré une plus forte demande en services aux victimes (p. ex. Allen et Jaffray, 2020), il importe de se demander quels ont été les effets de la pandémie sur les FSV. Les répondants de cette étude nous ont fait part de leurs différentes perspectives sur la façon dont ils ont été affectés par le télétravail, certains trouvant cette approche plus souple et plus saine puisque le travail se déroule dans un « lieu positif »; d’autres ont cependant trouvé l’expérience plus difficile car ils avaient l’impression que leur travail envahissait leur « espace sécuritaire ». Ces différences quant à la façon dont les FSV ont vécu le télétravail ouvrent la porte à des approches plus souples et diversifiées une fois la pandémie derrière nous. On pourrait ainsi offrir un plus vaste éventail aux FSV et aux survivants, qui auront alors la possibilité de choisir les environnements qui répondent le mieux à leurs besoins. En outre, le recours accru aux technologies permet maintenant aux survivants de rencontrer leur FSV ou d’interagir avec le système de justice pénale à distance, dans le confort de leur foyer. Pour certains, ces environnements plus sûrs et plus inclusifs valent la peine d’être conservés, mais ils présentent des obstacles pour ceux qui n’ont pas accès à ces technologies.

En même temps, de nombreux FSV ont dit que le travail à distance nuisait à leur capacité de tisser des liens enrichissants avec les autres membres de leur équipe, ce qui contribue à leur bien-être. Il faut s’assurer de leur offrir des occasions de rétablir les liens, de faire le point et de souligner leurs réussites. De nombreux répondants ont observé des changements dans leur routine d’autogestion de leur santé, soit pour le mieux (le travail de la maison facilite l’accès à des ressources de soutien) soit pour le pire (fermeture des centres d’entraînement et des lieux de socialisation). En l’absence d’un soutien structurel et organisationnel, les plans d’autogestion de la santé individualisés ne sont parfois pas suffisants pour protéger le bien-être des travailleurs. Les employés bénéficiant d’un plus grand soutien organisationnel, de meilleures conditions sur les plans de la rémunération et des avantages sociaux, et d’un meilleur accès à un PAE sont mieux équipés pour composer avec le stress du travail dans ce domaine. On élabore actuellement une trousse d’outils, fondée sur les constatations de cette étude, pour soutenir le bien-être des FSV.

Les premières constatations du sondage en ligne mettent en lumière la disparité des ressources et de la rémunération offertes aux FSV travaillant dans différents sous-secteurs des services aux victimes, et il faut continuer de renforcer les mesures de soutien en milieu de travail pour ceux qui occupent les postes les plus précaires et qui sont majoritairement des femmes (Trudell et Whitmore, 2020; Hébergement femmes Canada, 2020). Ces résultats montrent également que la planification par le gouvernement des prochaines crises sanitaires et autres catastrophes devrait tenir compte davantage des effets secondaires de ces crises, comme l’augmentation de la violence, et prévoir des moyens pour faciliter la tâche des FSV qui doivent composer avec une charge de travail accrue et d’autres facteurs de complexité. En outre, d’autres recherches canadiennes laissent entendre que le financement permanent de ces organisations n’a pas suffisamment augmenté pour répondre aux besoins actuels et que les fonds d’urgence versés en contexte pandémique ne sont pas suffisants pour compenser le manque à gagner (Moffitt et coll. 2020; Trudell et Witmore, 2020; Hébergement femmes Canada, 2020). Les résultats de cette étude révèlent également la nécessité d’un soutien financier accru et permanent pour veiller à ce que les organismes offrant des services aux victimes soient en mesure de répondre aux besoins futurs de leurs clients.

Tableau 1
Caractéristiques organisationnelles et sociodémographiques des participants à l’étude

Tableau 1. Caractéristiques organisationnelles et sociodémographiques des participants à l’étude
Variable démographique Nombre %
Âge (2021–2022)
18–24 28 4,96
25–34 130 23,05
35–44 129 22,87
45–54 140 24,82
55–64 99 17,55
65+ 34 6,03
Pas de réponse 4 0,71
Total 564 100
Identité de genre
Femme 498 88,30
Homme 51 9,04
Bispirituel 4 0,71
Non-binaire/genre fluide 4 0,71
Préfère ne pas répondre 4 0,71
Autre (« Femme » « Femme queer ») 3 0,53
Total 564 100
Origines ethniques/culturellesNote de bas de page * du tableau 1
Premières Nations, Inuits, Métis ou origines autochtones 49 8,70
Blanc/Caucasien 481 85,44
Africain, Caribéen, Noir 15 2,66
Latino-américain 7 1,24
Arabe 5 0,89
Asiatique – Est (p. ex. Chinois, Japonais, Coréen) 6 1,07
Asiatique – Sud (p. ex. Indien, Pakistanais, Sri Lankais, etc.) 16 2,84
Asiatique – Sud-Est (p. ex. Vietnamien, Cambodgien, Thaïlandais, etc.) 2 0,36
Asiatique – Ouest (p. ex. Iranien, Afghan, etc.) 2 0,36
Préfère ne pas répondre 10 1,78
Autre (veuillez préciser) 8 1,42
Plusieurs réponses permises
Province/territoires
Terre-Neuve-et-Labrador 12 2,12
Île-du-Prince-Édouard 10 1,77
Nouvelle-Écosse 22 3,90
Nouveau-Brunswick 10 1,77
Québec 51 9,04
Ontario 197 34,93
Manitoba 12 2,12
Saskatchewan 30 5,32
Alberta 77 13,65
Colombie-Britannique 115 20,39
Yukon 6 1,06
Territoires du Nord-Ouest 15 2,66
Nunavut 4 0,71
Préfère ne pas répondre 3 0,53
Total 564 100
Type d’organisation
Gouvernement (fédéral, provincial, territorial, municipal) 206 36,52
Non gouvernemental (communautaire) 337 59,75
Gouvernement ou organisation autochtone 11 1,95
Ne sais pas 5 0,87
Préfère ne pas répondre 5 0,87
Total 564 100
Type de communauté soutenue
Principalement urbaine 143 25,35
Principalement rurale 83 14,72
Urbaine et rurale 282 50,00
Principalement éloignée/nordique 52 9,22
Préfère ne pas répondre 4 0,71
Total 564 100
Type d’organisationNote de bas de page * du tableau 1
Refuge ou programme pour les victimes de violence conjugale 149 26,42
Programme ou centre de crise pour les victimes d’agression sexuelle 92 16,31
Centre de protection de l’enfance 88 15,60
Services aux victimes (communautaires) 201 35,64
Services aux victimes (policiers) 146 25,89
Services aux victimes (judiciaires) 92 16,31
Services aux victimes (fédéral – SCC, libérations conditionnelles) 40 7,09
Justice réparatrice 68 12,06
Organisation ou association de défense 67 11,88
Services autochtones 33 5,85
Soutien par les pairs 22 3,90
Politique ou recherche 16 2,84
Soins de santé 13 2,30
Autre (lignes d’écoute téléphonique, logement) 34 6,03
Préfère ne pas répondre 7 1,24
Plusieurs réponses permises

Bibliographie