L’incidence des traumatismes sur les victimes d’agressions sexuelles d’âge adulte

Partie I – Les répercussions traumatisantes de l’agression sexuelle sur les victimes

Introduction

Les professionnels qui travaillent dans le système de justice pénale, procureurs de la Couronne, juges, policiers et avocats de la défense, veulent que justice soit faite et qu’ils puissent accomplir leur travail de la manière la plus efficace possible sans nuire à quiconque. Ils se doivent d’agir ainsi de par leurs obligations professionnelles et leur code d’éthique. Et pourtant, c’est un fait bien connu et documenté que les plaignants dans les affaires d’agression sexuelle ont trop souvent connu le système de justice pénale comme un endroit qui leur inflige d’autres traumatismes, et voire qui leur nuit (Lonsway et Archambault, 2012; Temkin et Krahé, 2008). Comment peut‑on remédier à ce problème?

La réforme des lois et la modification des politiques ont permis d’apporter quelques améliorations nécessaires à la façon dont le système de justice pénale traite les cas d’agression sexuelle. Cependant, il reste encore beaucoup à faire. Depuis peu, un changement de paradigme important dans les connaissances sur les réactions des victimes à des événements traumatisants comme l’agression sexuelle a permis de mieux comprendre les incidences neurobiologiques sur les circuits de défense du cerveau ainsi que sur le processus d’encodage de la mémoire et le rappel de celle-ci. Cela a permis d’accroître la sensibilité à l’éventail et à la diversité des réactions que peuvent éprouver les victimes de traumatismes. Cette transition a déjà permis d’améliorer certaines pratiques policières et pourrait contribuer à l’élaboration d’autres mesures efficaces du système de justice pénale pour le traitement des cas d’agression sexuelle.

La société en général ne comprend toujours pas les réactions des victimes d’agression sexuelle. Malheureusement, ces incompréhensions persistent aussi dans le système judiciaire et contribuent aux graves lacunes continues du traitement des affaires d’agression sexuelle dans le système de justice pénale. Ces lacunes ont été ressenties le plus durement par les femmes autochtones du Canada, qui connaissent des taux disproportionnellement élevés de victimisation sexuelle et qui ont également connu les lacunes les plus tragiques en ce qui concerne les interventions de la police et du système de justice pénaleNote de bas de page 1. Les populations de femmes racialisées, de femmes handicapées, de jeunes femmes, de femmes qui ont consommé de l’alcool ou des drogues, qui sont démunies ou sans abri, ou qui connaissent d’autres circonstances marginales sont particulièrement vulnérables aux agressions sexuelles et n’ont qu’un accès réduit à la justiceNote de bas de page 2.

Cela entraîne une justice imparfaite pour les victimes et les survivants, un phénomène décrit comme une « lacune en matière de justice » pour les cas d’agression sexuelle. Nous affirmons que cet écart peut être comblé, en partie, si nous nous rapprochons d’un système de justice pénale tenant davantage compte des traumatismes, c’est-à-dire un système basé sur la compréhension neurobiologique de la façon dont le cerveau traite le traumatisme. Cela mènera à des résultats plus justes pour les plaignants dans les affaires liées à des agressions sexuelles. Ce système différent nous permettrait également d’assurer davantage l’impartialité et l’équité que les procès criminels sont censés offrir à tous les participants, y compris aux victimes d’agressions sexuelles.

Le présent rapport expose les principales constatations tirées de cet ensemble de connaissances et les applique au problème de l’agression sexuelle et de ses effets sur les victimes. Il examine et met en évidence certaines des principales constatations sur la neurobiologie du traumatisme qui sont pertinentes au crime unique que sont les agressions sexuelles. Nous appliquons ces constatations aux nombreuses difficultés entourant le traitement des dossiers criminels dans les cas d’agression sexuelleNote de bas de page 3, Note de bas de page 4.

Comment les mythes et les malentendus sur l’agression sexuelle influencent-ils la façon dont le témoignage de la victime est entendu

Les agressions sexuelles sont des crimes omniprésents et uniques. Comme l’avait noté le juge Cory de la Cour suprême du Canada, une agression sexuelle est « un affront à la dignité humaine et un déni de toute notion de l’égalité des femmes » (R c Osolin, 1993, paragr. 165). L’agression sexuelle est en très grande partie un crime sexospécifique, et les réactions des femmes aux agressions sexuelles sont profondément façonnées par la socialisation de genre. L’agression sexuelle est aussi un crime intensément privé qui est compliqué par les attentes sociales qu’il reflète quant aux rôles des genres et à la sexualité. Pour toutes ces raisons, il s’agit d’un crime particulièrement difficile à poursuivre en justice (voir, par exemple, Cameron, 2003).

La victime-témoin dans un procès d’agression sexuelle étant, dans la très grande majorité des cas, la principale, et souvent l’unique, source d’éléments de preuve, son témoignage est d’une importance capitale. Pourtant, c’est précisément dans la manière dont ce témoignage est entendu, reçu et compris et, en particulier, mécompris que les nombreuses difficultés liées à la procédure pénale des affaires d’agression sexuelle trouvent leur source. C’est parce que beaucoup de ces méprises continuent de résulter des mythes encore répandus entourant le viol, de l’incompréhension des réactions courantes aux traumatismes et des hypothèses erronées au sujet des légères incohérences apparentes dans les souvenirs d’événements perturbants et traumatisants. Cela porte à faussement croire que le témoignage de la victime-témoin manque de crédibilité ou de fiabilité.

Il y a un certain nombre de mythes entourant le viol de femmes et la violence sexuelle qui ont officiellement été rejetés par la Cour suprême du Canada et par une réforme importante du droitNote de bas de page 5. Mais pourtant ces mythes subsistent. Ce sont là les idées erronées et pernicieuses selon lesquelles une femme « encline à la promiscuité sexuelle » ou « impure » n’est pas digne de confiance et est plus susceptible d’avoir consenti aux actes sexuels en question (qui font l’objet de l’accusation d’agression sexuelle); ce sont les « deux mythes » que la Cour suprême a rejetés en appliquant l’article 276 du Code criminel, aussi appelé la « Loi sur la protection des victimes de viol ». Un autre mythe persistant entourant le viol est l’idée non fondée selon laquelle les femmes qui ne racontent pas ou ne signalent pas rapidement les agressions sexuelles mentent, ou l’idée erronée selon laquelle les femmes qui ne veulent pas avoir de relations sexuelles vont physiquement se défendre ou tenter d’échapper à la situation pour « prouver » qu’elles n’ont pas vraiment consenti. Beaucoup s’accrochent encore à l’idée erronée que les femmes qui consomment des drogues ou de l’alcool sont responsables des agressions sexuelles commises contre elles ou croient à tort que le consentement est continu dans les relations intimes et qu’il n’est pas nécessaire de l’accorder explicitement, même entre partenaires.

De nombreux documents de recherche démontrent que les femmes qui subissent une agression sexuelle font encore l’objet de pressions sociales pour réagir de certaines façons afin de « prouver » qu’elles sont des victimes « réelles » et « crédibles » (voir, par exemple, Busby, 1999; Randall, 2010). Bien que le système de justice reconnaisse qu’il n’existe pas de « modèle unique de victime » d’agression sexuelle, les attitudes sociales ne changent que lentement. Les femmes qui s’écartent des scénarios attendus se heurtent toujours à la méfiance et au scepticisme quant au fait qu’elles aient ou non réellement subi une telle agression ou qu’elles soient ou non tenues pour responsables de ce qui leur est arrivé.

Les attentes sociales de se conformer au stéréotype de ce à quoi ressemblent les victimes réelles ou « idéales » (Randall, 2010) signifient que les femmes qui sont agressées sexuellement doivent faire ce qui suit :

  • offrir une résistance physique ou verbale à un acte sexuel non désiré;
  • communiquer clairement et explicitement leur non-consentement à un contact sexuel non désiré;
  • couper tout contact avec la personne responsable de la conduite sexuelle inappropriée ou de l’agression;
  • démontrer des souvenirs parfaits ou quasi parfaits, y compris un récit cohérent et linéaire, de « ce qui s’est passé ».

Il s’agit bien sûr d’attentes irréalistes. Elles ne représentent pas la façon dont la plupart des femmes victimes d’agression sexuelle réagissent. De ce fait, ces mythes, préjugés, hypothèses et attentes viennent entraver à la fois la manière dont le témoignage de la victime au sujet de ses expériences est entendu et compris lors des procès d’agression sexuelle, et la manière dont leur crédibilité est appréciée dans le système de justice pénale.

Les répercussions traumatisantes d’une expérience d’agression sexuelle

L’agression sexuelle est une expérience traumatisante, et le traumatisme a une incidence neurobiologique, c’est-à-dire qu’il touche notre cerveau et notre système nerveux. C’est pourquoi il est impératif que les professionnels du système de justice pénale comprennent les répercussions traumatisantes sur les victimes d’agression sexuelle afin de traiter plus efficacement ces affaires et d’en recevoir les éléments de preuve de manière plus juste et impartiale.

Les répercussions d’une agression sexuelle dépendent de nombreux facteurs. Il peut s’agir, sans toutefois s’y limiter, de (Boyd, 2011; Daane, 2005) :

  • la nature de l’agression en soi;
  • sa durée;
  • l’ampleur des blessures physiques;
  • la relation de la victime avec l’assaillant;
  • la question de savoir si la victime a déjà été victime d’agression ou de négligence pendant son enfance;
  • la façon dont la famille, les amis et les autres réagissent à ce que la victime dit au sujet de l’agression.

Les victimes peuvent ressentir les conséquences physiques et psychologiques d’une agression sexuelle à court et à long terme (Chivers-Wilson, 2006).

Ces effets peuvent se manifester sous forme de (Littleton, Axsom, Breitkopf et Berenson, 2006) :

  • choc et colère;
  • peur et anxiété;
  • hypervigilance;
  • irritabilité et colère;
  • troubles du sommeil, cauchemars;
  • rumination et autres types de remémorations;
  • plus grand besoin de contrôle;
  • tendance à minimiser ou à nier l’expérience pour pouvoir l’accepter;
  • tendance à s’isoler;
  • sentiments de détachement;
  • diminution de la spontanéité affective;
  • sentiments de trahison;
  • sentiment de honte.

La nature sexualisée de la violation sous forme d’agression sexuelle ajoute un aspect particulièrement traumatisant à l’expérience. En fait, être agressée sexuellement ou violée peut être l’une des expériences les plus traumatisantes qu’une femme peut vivre. Lorsque la victime connaît son agresseur (Conroy et Cotter, 2017), surtout lorsqu’il s’agit d’une personne à qui la femme pense pouvoir faire confiance et avec qui elle devrait se sentir en sécurité, et dont elle n’aurait jamais cru qu’elle pourrait la violer, le sentiment de trahison est profondément ancré dans la souffrance et le traumatisme occasionnés par l’expérience. Cela ne fait qu’aggraver le sentiment de honte et de culpabilité, ainsi que la réticence à dénoncer l’agression, et tous ces facteurs viennent exacerber le traumatisme.

Selon certaines études, les victimes d’agression sexuelle craignent souvent, pendant l’agression elle-même, d’être gravement blessées physiquement ou même tuées. Cette crainte de la mort ou d’une blessure physique grave est liée aux effets post-traumatiques, semblables ou plus graves, tels que ceux associés à des combats militaires prolongés (Dunmore, Clark et Ehlers, 2001). Même lorsque l’agression sexuelle a été perpétrée sans arme, près de la moitié des victimes, dans une étude, ont affirmé avoir craint d’être blessées gravement ou tuées pendant l’agression (Koss, 1993; Tjaden et Thoennes, 2006).

Ce qui est encore mécompris dans les réactions des victimes d’agression sexuelle

Pourquoi les réactions des victimes à une agression sexuelle sont-elles souvent si difficiles à comprendre? Bon nombre des mythes les plus courants au sujet du viol dans notre société reflètent un manque de compréhension des réalités de la dynamique de la violence sexuelle. En outre, ces mythes renforcent les attentes déraisonnables à l’égard de la façon dont les victimes devraient réagir aux agressions sexuelles, et en particulier que les victimes devraient réagir aux expériences de violation sexuelle, qui sont souvent troublantes, humiliantes et déstabilisantes, en restant calmes, en planifiant de façon stratégique et en prenant des décisions. Ces incompréhensions se manifestent chez les membres du public, les professionnels du système de justice pénale, y compris les juges des faits, et chez les femmes victimes d’agression sexuelle elles-mêmes quant à certaines de leurs réactions.

Bien qu’il soit important de reconnaître qu’il n’y a pas de réponse uniforme ou prévisible de la part de la victime à la suite d’une agression sexuelle, il existe des réactions courantes. Elles sont bien décrites dans les documents de recherche, et il est important que les juges des faits, dans le système de justice pénale, les comprennent et les reconnaissent (Campbell, Sefl, Barnes, Ahrens, Wasco et Zaragoza-Diesfeld, 1999; Herman, 1992; Koss, Goodman, Browne, Fitzgerald, Keita et Russo, 1994; Koss, Figueredo et Prince, 2002; Koss et Figueredo, 2004).

Ce sont précisément certaines des réactions les plus courantes des victimes d’agression sexuelle que les gens ont souvent du mal à comprendre. Les femmes victimes de violence sexuelle ne sont pas toujours en mesure de prendre des décisions pour se protéger. En fait, elles peuvent :

  • figer;
  • ne pas dénoncer ou reporter la dénonciation;
  • ne pas se souvenir de certains aspects de l’expérience;
  • avoir des trous de mémoire;
  • avoir des souvenirs incohérents;
  • avoir du mal à prendre des décisions;
  • ne pas dire non clairement à un contact sexuel non désiré;
  • ne présenter aucun élément de preuve physique de blessure résultant d’une agression sexuelle;
  • être incapables d’identifier leur assaillant à la police;
  • n’afficher aucune émotion apparente après une agression sexuelle;
  • fournir des déclarations pouvant sembler incohérentes à différents moments;
  • se blâmer pour ce qui s’est passé;
  • entretenir une relation avec l’auteur après l’agression;
  • nier ou minimiser l’agression;
  • changer d’avis et nier l’expérience. 

Après un traumatisme, les victimes peuvent fournir des déclarations qui semblent incomplètes ou incohérentes. Elles peuvent chercher à dissimuler ou à minimiser un comportement qu’elles ont utilisé pour survivre, comme la conciliation, ou la flatterie, par crainte de ne pas être crues ou d’être tenues pour responsables de l’agression qu’elles ont subie.

Mais ce qui peut être pris pour une « incohérence » dans la façon dont la victime réagit ou dont elle raconte son histoire, peut en fait être une manière typique, prévisible et normale de réagir à des événements mettant la vie en danger et de composer avec une expérience traumatisante. De nombreuses réactions qui semblent inexplicables à des personnes qui ne connaissent pas bien les réactions normales aux traumatismes peuvent se comprendre par la manière utilisée par le cerveau pour composer avec des événements psychologiques bouleversants et pour les analyser.

Ces réactions à une agression sexuelle ont été décrites comme « contre-intuitives » dans certains ouvrages cherchant à aider les professionnels du système de justice pénale à mieux les comprendre (Gentile Long, 2005).

Un grand nombre de victimes d’agression sexuelle souffrent d’un état de stress post-traumatique (ESPT). En fait, la recherche permet de penser qu’elle est, de loin, la cause la plus fréquente de l’ESPT chez les femmes (National Center for Post-Traumatic Stress Disorder, 2005).

Contexte social de l’agression sexuelle et traumatisme exacerbé

Les femmes qui ont été agressées sexuellement sont plus de deux fois plus susceptibles que les hommes victimes d’agression sexuelle d’être atteintes d’un ESPT, et les symptômes de l’ESPT peuvent durer jusqu’à quatre fois plus longtemps, même si l’on tient compte de l’ampleur de l’exposition au traumatisme et du type de traumatisme subi (Blain, Galovski et Robinson, 2010; Kessler, 2000; Tolin et Foa, 2006). Les femmes signalent également davantage d’émoussement émotionnel, moins d’émotions et des réponses d’évitement, en plus d’une plus grande réactivité psychologique en réponse aux stimuli traumatisants (Litz, Orsillo, Kaloupek et Weathers, 2000; Orsillo, Batten, Plumb, Luterek et Roessner, 2004; Spahic-Mihajlovic, Crayton et Neafsey, 2005).

La honte, le blâme et l’expérience connexe d’isolement social que ressentent les victimes d’agression sexuelle constituent un obstacle important à l’obtention du soutien social dont elles ont grandement besoin. Dans certains cas, cet isolement et les réactions émotionnelles négatives que reçoit une victime augmentent le sentiment de menace et d’insécurité. Un contexte social de blâme de la victime a donc une conséquence neurophysiologique pour la victime d’agression sexuelle, en la gardant dans un état prolongé d’anxiété et de peur.

Pour expliquer de façon convaincante cette différence importante dans la façon de vivre l’ESPT, il faut considérer le fait que les femmes victimes d’agression sexuelle reçoivent moins de soutien social. Plus important encore, dans une société qui continue de blâmer les victimes d’agression sexuelle pour leur conduite, il n’est pas surprenant que tant de femmes hésitent à divulguer ou à dénoncer ce qui leur est arrivé. Les victimes ressentent souvent beaucoup de honte, ce qui peut les empêcher d’obtenir du soutien en plus d’accroître les réactions négatives, comme le rejet et le blâme. Ces problèmes sont liés à l’augmentation du nombre de symptômes de l’ESPT éprouvés par les survivants (Brewin, Andrews, et Valentine, 2000).

Judith Herman (1992) explique que le traumatisme accroît le besoin de relations de protection, mais que l’un des méfaits du traumatisme est qu’il porte également atteinte aux relations humaines. Cela peut rendre de telles relations difficiles à établir ou à maintenir (Herman, 1992).

Les théories neurobiologiques du traumatisme dominent maintenant la documentation à ce sujet. Elles offrent une connaissance approfondie des réactions pouvant se produire à la suite d’un traumatisme ainsi que du rôle essentiel et de la nécessité d’une compréhension sensible et bien informée de ces interventions complexes dans la prestation de services aux victimes (Fosha, Siegal et Solomon, 2009; Levine, 1997; Ogden, Minton, et Pain, 2006; van der Kolk, 1994, 2006).

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