Interaction entre les capacités de développement des enfants et l'environnement d'une salle d'audience : Incidences sur la compétence à témoigner

3. Développement du langage chez les enfant (suite)

3. DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE CHEZ LES ENFANTS (suite)

3.5 Compétences langagières générales

Le discours conversationnel implique un échange de questions et de réponses. La structure de questions et de réponses employées dans les tribunaux lors des interrogatoires principaux et des contre-interrogatoires ne reflète pas généralement la façon dont conversent les jeunes enfants. Ils aiment aborder leurs propres sujets, poser leurs propres questions et exprimer leurs sentiments, la plupart du temps sans qu'on les sollicite. Ils ont de la difficulté à s'astreindre à répondre seulement aux questions qui leur sont posées, et ils n'aiment pas attendre leur tour pour parler. Bien entendu, il s'agit d'un comportement qui n'est pas acceptable pour un témoin, et il arrive souvent qu'on interrompe les enfants au beau milieu d'une phrase lorsqu'ils témoignent. Le discours conversationnel de tous les jours, qui offre une forme d'échange moins rigide, est bien différent de l'interrogatoire auquel ils sont soumis à la barre.

Bien que les enfants peuvent produire un nombre de mots plus élevé au moment où ils entrent à l'école primaire, ils ont encore besoin qu'on leur parle en utilisant des phrases simples. En règle générale, le nombre de mots contenus dans les questions doit correspondre à l'âge de l'enfant. Ceci n'est malheureusement pas une pratique courante, comme l'a démontré l'examen qu'a fait Walker (1993, 1999) d'une transcription judiciaire d'un cas de mauvais traitements infligés à des enfants. Celle-ci a été estomaquée par la complexité et la longueur des questions posées par les avocats à des enfants, et elle a fait remarquer que « les mauvaises questions ne faisaient pas de tort seulement à l'enfant, mais à toutes les parties impliquées » (1993, p. 80).

Dans une analyse d'entrevues judiciaires effectuées auprès d'enfants d'âge préscolaire et d'enfants d'écoles primaires, Greenstock et Pipe (1996) notent que les enfants ont de grandes difficultés à répondre aux questions à queue de phrase interrogative (p. ex. « Elle voulait que tu partes avec elle, n'est-ce pas? » ou « Il y avait beaucoup de personnes assises dans la pièce sombre, n'est-il pas vrai? »). Ils ont également de la difficulté avec les questions négatives (p. ex. « N'étais-tu pas fâché contre lui? »). Les enfants ne commencent à comprendre ces types de questions qu'à l'âge d'environ onze ou douze ans.

Selon Saywitz et Nathanson (1993), les enfants de moins de douze ans éprouvent habituellement des difficultés avec les questions qui demandent plus d'une chose à la fois. À titre d'exemple, si on pose à un enfant de huit ans la question « Le lundi soir, tu es allé, n'est-ce pas, chez ta gardienne après l'école et a mangé de la crème glacée avant d'aller au magasin avec ton père? », il ne saura pas ce qu'il doit répondre. Bon nombre de professionnels qui travaillent avec les enfants savent qu'un jeune enfant aura de la difficulté à décomposer une telle question et à répondre à chacun des éléments séparément. Pour une question comme celle-ci, comment l'interrogateur peut-il savoir si l'enfant a répondu par un « oui », et à quelle partie de la question ce oui renvoie-t-il? On recommande fortement d'employer une meilleure stratégie, soit de poser plusieurs questions simples pour obtenir les mêmes renseignements.

Il n'est un secret pour personne que le vocabulaire utilisé dans une salle d'audience est loin d'être un vocabulaire courant de tous les jours. Walker (1993) a décrit l'environnement juridique comme étant un milieu où l'échange d'information est soumis à des règles particulières et non familières sur le plan de l'interaction socio-linguistique, dans un environnement étrange. On demande souvent aux enfants de répondre à des questions non appropriées pour leur âge, puisqu'elles contiennent des termes trop difficiles et des éléments multiples.

L'examen d'une transcription d'un débat judiciaire révèlerait probablement que les avocats utilisent communément les termes suivants lorsqu'ils interrogent des enfants : « fréquence, rappeler, souvenirs, rafraîchir, estimations, rappeler, attendre, opinions, régulièrement, routine, métier, intérêt, répondre, délai, adresse, prénom, relation et relier », ainsi que des phrases comme « mon collègue estimé, je suis dans l'obligation de, sans égard au fait et indépendamment de ce qui t'a été dit ». Ces termes et ces phrases ne sont pas communément compris par les enfants ni utilisés dans leur vie quotidienne, mais ils sont souvent utilisés lors des interrogatoires dans les salles d'audience.

Une recommandation évidente serait d'adapter le vocabulaire employé dans les salles d'audience au stade de développement de chaque enfant. Pour ce faire, il faudrait évaluer les compétences de communication des enfants avant qu'ils témoignent, ainsi que les connaissances de ceux qui posent des questions de même que la motivation de ces derniers à énoncer leurs questions de façon appropriée. Le tableau 3 présente certaines lignes directrices tirées d'ouvrages portant sur l'acquisition du langage chez quatre groupes d'âge : les enfants d'âge préscolaire, les enfants des premières années du cycle primaire, les enfants des dernières années du cycle primaire et les jeunes adolescents.

Tableau 3 : Capacité réceptive et expression orale du langage chez les enfants d'âges différents
Capacité langagière Préscolaire ( 3 à 5 ans ) Début primaire (6 à 9 ans) Fin primaire ( 10 à 12 ans ) Début de l'adolescence ( 13 à 14 ans )
Compétences conversationnelles Minimales Oui Oui Oui
Connaissance des règles grammaticales Non Élémentaire Oui Oui
Lexique total de mots Limité Adéquat Oui Oui
Compréhension des référents de haut niveau Minimale En voie d'acquisition Oui Oui
Compréhension de phrases complexes Non Avec difficulté Oui Oui
Usage adéquat des prépositions Minimal En voie d'acquisition Oui Oui
Accès aux adjectifs et aux adverbes Limité En voie d'acquisition Oui Oui
Connaissance des différents temps des verbes Limitée Oui Oui Oui
Fluidité verbale, prononciation correcte Varie beaucoup Oui Oui Oui