Armes à feu, décès accidentels, suicides et crimes violents : recherche bibliographique concernant surtout le Canada

7. Armes à feu, autoprotection et prévention du crime (suite)

7. Armes à feu, autoprotection et prévention du crime (suite)

7.5 Utilisation d’armes à feu par des civils pour se protéger ou pour prévenir le crime

Comme on l’a noté dans l’examen antérieur (Gabor, 1994, p. 60-65), les sondages ayant pour but de vérifier si les gens utilisent une arme à feu pour leur protection personnelle et s’ils s’en servent souvent à cette fin se sont heurtés à de sérieuses difficultés sur le plan des définitions et des méthodes utilisées. Ces problèmes ne sont pas exposés en détail dans le présent rapport[3].

Au nombre de ces problèmes, toutefois, il y a la difficulté d’évaluer dans quelle mesure, en réalité, les gens se servent d’armes à feu pour se défendre ou se protéger. Il se peut qu’une victime qui a prévenu un crime en utilisant une arme à feu soit moins disposée à signaler le crime en question aux autorités là où, comme c’est particulièrement le cas au Canada, l’usage d’armes à feu pour se protéger est généralement prohibé par la loi ou lorsque la victime n’est pas certaine que son arme à feu soit légale. Il y a aussi les difficultés qui tiennent au caractère ambigu de ce que les répondants peuvent percevoir comme une action défensive (Cook et coll., 1997; Cook et Ludwig, 1997; Cook et Moore, 1995; Gabor, 1997).

La question de la fréquence à laquelle les Canadiens utilisent une arme à feu pour se défendre contre les menaces d’autrui a donné lieu à un vif débat alimenté par ceux qui contestent la valeur des maigres recherches qu’on a effectuées dans notre pays sur ce sujet (voir Boyd, 1995; Buckner, 1995; Gabor, 1994; 1996c; 1997; Mauser, 1993; 1994; 1995; 1996a; 1996b).

Lorsqu’on produit des estimations nationales en utilisant des pourcentages fondés sur un échantillon restreint de répondants ayant déclaré avoir utilisé une arme à des fins défensives, les chiffres obtenus peuvent être étonnamment élevés (voir Mauser 1996a). Ces évaluations ne peuvent que porter à controverse, en raison des problèmes de définition, d’une part, et parce que les répondants à des sondages dévoilent rarement avoir utilisé une arme à feu à des fins défensives, d’autre part.

Les évaluations américaines en cette matière varient considérablement selon qu’elles se fondent sur des données tirées de sondages sur la victimisation qui ne sont pas menés exclusivement aux fins de ce type d’évaluation (McDowall, 1995; McDowall et Wiersema, 1994; Marshall et Webb, 1994) ou sur d’autres sondages ayant pour objet d’évaluer certains aspects précis (Cook et Ludwig, 1997; Kleck et Gertz, 1995; Rand, 1994). En principe, il y a des raisons

valables qui expliquent pourquoi le nombre total d’incidents où une arme à feu a été utilisée à des fins défensives peut être sous-estimé (Kleck, 1991, p. 109) ou surestimé (Cook et Ludwig, 1997). Comme l’ont mentionné Cook et Moore (1995, p. 272), l’énigme des disparités entre les estimés fondés sur des sondages n’a pas encore été résolue.

Une des façons dont une personne peut se servir d’une arme à feu pour sa protection, bien qu’il s’agisse d’une façon plutôt passive, c’est en en portant une sur sa personne ou en en gardant une dans son véhicule. On présume généralement que peu de propriétaires d’arme à feu agissentde la sorte au Canada. Aux États-Unis, où 31 États permettent le port d’armes à feu, des évaluations récentes ont indiqué qu’environ le tiers des propriétaires d’arme à feu, soit 14 millions d’adultes, avaient transporté une arme à feu au moins une fois au cours des 12 mois précédant le sondage (Cook et Ludwig, 1997, p. 8).

7.6 Efficacité de la possession et de l’utilisation d’armes à feu pour se protéger

Étant donné qu’un propriétaire d’arme à feu utilisera rarement son arme pour sa propre défense, nombreux sont ceux qui nient sa valeur comme moyen de protection personnelle (voir p. ex. Boyd, 1995; Gabor, 1996c). Toutefois, d’autres soutiennent qu’il est indiscutable que les armes à feu peuvent être utiles pour se protéger, même sans faire feu (Mauser, 1995, p. 561; Mauser, 1996a).

Kleck est d’avis que lorsqu’on tente d’établir dans quelle mesure il est utile de posséder une arme à feu pour se protéger, il importe de bien faire la distinction entre les deux questions suivantes :

  • L’utilisation d’armes à feu par des civils contre des criminels est-elle efficace pour prévenir les blessures et la perpétration des crimes projetés?
  • Cette utilisation contribue-t-elle dès le départ à décourager la perpétration d’actes criminels? »(Kleck, 1991, p. 122)

En ce qui concerne la première de ces deux questions, les recherches indiquent généralement que les victimes qui résistent au moyen d’une arme à feu ou d’une autre arme sont moins susceptibles que les autres victimes d’être dépossédées de leurs biens lors d’un vol ou d’un cambriolage (Kleck, 1995, p. 8). De même, ces victimes sont moins susceptibles de subir des blessures (Gabor, 1994, p. 61; Kleck, 1995, p. 18; Kleck et Gertz, 1995, p. 151-152). Sur la base de cette information, certains auteurs sont arrivés à la conclusion que le fait de restreindre la possession d’armes à feu peut se traduire par la perte de moyens de se protéger (Kleck, 1995, p. 19; Kleck et Gertz, 1995, p. 151; Mauser, 1996a).

Les conclusions des recherches sont beaucoup moins claires en ce qui a trait à la seconde question, à savoir si cette pratique contribue à prévenir la perpétration d’actes criminels (Gabor, 1994, p. 61-63). Pour reconnaître que cette pratique a un effet dissuasif, de nombreux auteurs continuent de se référer aux conclusions de Wright et Rossi (1984), qui affirment que les criminels redoutent effectivement que leurs victimes soient armées. Aucune étude équivalente n’a encore été effectuée au Canada. Certains chercheurs estiment que plus il y a de gens qui possèdent une arme à feu dans un environnement donné, plus on a de chances de dissuader les cambrioleurs de s’introduire dans des locaux occupés, ce qui diminue d’autant les risques d’affrontement avec les résidents et la probabilité de blessure et de décès (Kleck, 1995, p. 18-19). Kleck a fait observer qu’il n’y aura peut-être jamais de réponse définitive à la question de la dissuasion, puisqu’« elle tourne autour de la question du nombre de crimes qui ne seront pas survenus grâce au fait que la victime possédait une arme à feu » (ibid.). En outre, il se peut qu’on ne parvienne jamais à savoir dans quelle mesure la crainte que les victimes possèdent une arme à feu aura permis de prévenir la perpétration d’actes criminels, car les criminels se seront peut-être rabattus sur une autre catégorie de victimes ou sur un type différent de crime pour parvenir aux mêmes fins. Le cas échéant, le crime aurait été non pas prévenu grâce au mode de dissuasion en question, mais seulement déplacé.

Au cours de la dernière décennie, on a eu tendance aux États-Unis à adopter des lois prévoyant l’émission de permis de port d’armes dissimulées (Cramer et Kopel, 1995; Gabor,1997). Comme nous l’avons mentionné précédemment, 31 États américains ont répondu aux craintes exprimées par la population concernant le crime en adoptant des lois autorisant la plupart de leurs citoyens à se procurer un permis de port d’armes dissimulées (Cook et Ludwig, 1997). Cette tendance amène les chercheurs à s’interroger à savoir si le fait de libéraliser l’accès des civils aux armes à feu contribue à prévenir la perpétration de crimes ou ne fait qu’ajouter au problème existant de criminalité (Gabor, 1997; McDowall et coll., 1995; 1995a; Lott et Mustard, 1997; Polsby, 1995). Les évaluations des effets de ce genre de loi sont encore rares et n’apportent pas de réponses définitives. Il faut dire toutefois qu’évaluer l’impact de telles mesures est une tâche au moins aussi complexe que celle d’évaluer l’incidence des mesures de contrôle des armes à feu. Quand ils tentent de vérifier l’incidence d’une mesure législative, les chercheurs éprouvent toutes les difficultés habituelles relatives aux concepts et aux méthodes adoptés ainsi qu’à la disponibilité des données. Ils doivent également tenir compte du fait que les lois en questionvarient considérablement d’un État à l’autre. L’impact des lois permettant la possession et l’utilisation d’armes à feu pour se protéger est difficile à cerner, à plus forte raison leur incidence sur les comportements criminels. Une analyse de données relatives à des séries chronologiques transversales dans certains comtés américains a mené à la conclusion que le fait de permettre aux citoyens de porter une arme dissimulée décourageait la perpétration de crimes de violence sans accroître le risque de décès accidentel (Lott et Mustard, 1997). D’autres chercheurs ont mis en doute la valeur de la méthodologie utilisée pour cette étude de même que les principales conclusions auxquelles on en est arrivé (Webster, 1996).

7.7 Les risques associés à la possession et à l’utilisation d’armes à feu pour se protéger

Les armes à feu peuvent être utiles pour protéger les gens, mais elles peuvent égalementcauser des incidents tragiques (Lee et Harris, 1993). Aux États-Unis, les chercheurs considèrent de plus en plus qu’il existe un rapport entre la question des décès accidentels par balle et celle de l’utilisation d’armes à feu pour se protéger. On cite fréquemment une étude effectuée par Kellermann et ses collaborateurs comme preuve que l’accès immédiat à une arme à feu pour se protéger accroît par ailleurs le risque de suicide et d’homicide au foyer (Kellermann et coll., 1993). L’interprétation des conclusions de cette étude demeure toutefois controversée (Cook et Moore, 1995, p. 276; Mauser, 1996c). L’étude en question a été réalisée une première fois suivant la technique de cas-témoin, qui est tout à fait appropriée à la réalisation d’une étude exploratoire, mais qui n’a pas encore été reprise dans les mêmes conditions.

Les sondages américains ont généralement permis d’observer un rapport entre le fait de tenir à garder une arme chargée à portée de la main et celui de posséder cette arme pour se protéger (Gabor, 1994; Goldberg et coll., 1995; Hemenway et coll., 1995a; Morrison et coll., 1995; Senturia et coll., 1996). Les armes à feu auxquelles on peut facilement avoir accès pour se protéger sont également facilement accessibles aux enfants (Lee et Harris, 1993) ainsi qu’aux personnes qui envisagent de s’enlever la vie (Bonderman, 1995). Les risques liés au fait de garder une arme à feu à la maison pour se protéger ou pour prévenir le crime peuvent contrebalancer les avantages potentiels qui pourraient découler d’une telle pratique (Kellermann, 1997), particulièrement chez les femmes exposées à vivre des situations de violence familiale (Bonderman, 1995; Boyd, 1995).

7.8 Résumé

  • La question de savoir s’il est souhaitable que des citoyens possèdent et utilisent des armes à feu pour se protéger est un sujet de controverse entre les auteurs.
  • Très peu de recherches ont été effectuées sur la mesure dans laquelle les Canadiens utilisent des armes à feu pour leur protection. La proportion de Canadiens qui déclarent posséder une arme à feu principalement pour se défendre et se protéger est très faible. Cette situation contraste avec celle qu’on observe dans d’autres pays où les armes à feu sont considérées comme unmoyen efficace de prévenir le crime et de protéger les citoyens. Aux États-Unis, l’autoprotection est un des motifs principaux de posséder une arme à feu, notamment quand il s’agit d’une arme de poing.
  • On note plusieurs différences fondamentales entre le Canada et les États-Unis concernant le fait que des citoyens s’arment pour se défendre.
  • Les conclusions de recherche reconnaissent généralement qu’il existe un rapport entre le fait de posséder une arme à feu pour se protéger, là où la loi le permet, et celui d’être ou de se sentir vulnérable à la victimisation.
  • Sur le plan international, la plupart des pays permettent à leurs résidents de posséder une arme à feu pour se protéger, mais imposent par ailleurs des restrictions sur le port de telles armes.
  • Les sondages visant à évaluer dans quelle mesure on utilise des armes à feu pour se protéger se butent souvent à de sérieuses difficultés sur le plan des concepts et des méthodes utilisés. Au Canada, la question de savoir jusqu’à quel point les Canadiens utilisent des armes à feu pour contrer des menaces humaines suscite un vif débat.
  • Les recherches indiquent généralement que les victimes qui résistent au moyen d’une arme à feu ou d’une autre arme sont moins exposées que les autres victimes à être dépossédées de leurs biens lors d’un vol qualifié ou d’un cambriolage; ces victimes sont également moins susceptibles de subir des blessures que celles qui ne résistent pas du tout ou qui résistent sans être armées.
  • Les conclusions des recherches sur l’effet dissuasif potentiel de la possession d’armes à feu portent à controverse et ne sont pas probantes.
  • On a effectué peu de recherches sur les risques inhérents au fait de posséder et d’utiliser une arme à feu pour se protéger. Il est toutefois manifeste que les gens qui possèdent une arme à feu à des fins d’autoprotection ont davantage tendance à garder leur arme chargée et à portée de la main à la maison, de sorte que les armes à feu qui sont facilement accessibles à celui qui veut ainsi se protéger le sont également à quiconque peut s’en servir à mauvais escient.
  • Les risques que comporte le fait de garder une arme à feu à la maison pour se protéger peuvent contrebalancer ses avantages potentiels, notamment dans le cas des femmes qui sont exposées à vivre des situations de violence familiale.
  • La conclusion à laquelle en est arrivé l’auteur de la recherche bibliographique précédente à ce sujet demeure valable : les recherches effectuées à ce jour n’ont permis de tirer aucune conclusion ferme à propos de la mesure dans laquelle l’utilisation réussie d’armes à feu à des fins défensives et les effets dissuasifs de la possession d’armes à feu pour se protéger contrebalancent les inconvénients associés à la possession d’armes à feu à ces fins.

[3] Voir la documentation suivante sur cette question : Adams, 1996; Alba et Messner, 1995; 1995a; Boyd, 1995a; 1996a; Cook et Ludwig, 1997; Cook et Moore, 1995; Cook et coll., 1997; Gabor, 1994; 1996a; 1996b; 1997; Kleck, 1991; 1995; Kleck et Gertz, 1995; Mauser, 1995; 1996; 1996a; McDowall, 1995; McDowall et Wiersema, 1994; Wolfgang, 1995; 1996.

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