Élargir nos horizons : Redéfinir l'accès à la justice au Canada

Annexe B (suite)

Annexe B (suite)

L’accès des citoyens à la justice :enjeux et tendances pour l’an 2000 et après (suite)

4. Technologie et humanisme

Pourtant, il nous a fallu beaucoup de temps pour accepter la transformation de notre nature sous l’action de ces facteurs culturels, y compris l’omniprésence de la technologie. Cela ne saute pas aux yeux, surtout si on est ému par les possibilités apparemment émancipatrices de cette technologie maintenant omniprésente dans nos vies, par le genre de transvaluation des valeurs traditionnelles célébrée par Donna Haraway dans son essai prescient de 1985 intitulé Manifesto for Cyborgs. Haraway n’est certes pas une simple promotrice branchée de la technologie, mais son analyse nuancée de notre avenir cybernétique nous ouvre autant d’horizons troublants que de perspectives libératrices.

« L’être cybernétique est résolument engagé sur la voie de la partialité, de l’ironie, de l’intimité et de la perversité, » nous dit Haraway dans son manifeste. « Il est contestataire, utopiste et tout sauf innocent. Libéré de la polarité entre le public et le privé, l’être cybernétique définit une polis technologique fondée en partie sur une révolution des relations sociales dans l’o ïkos, le ménage. Nature et culture sont redéfinies; l’une ne peut plus être la source d’appropriation ou d’incorporation par l’autre. »

L’analyse prospective d’Haraway est devenue une référence théorique pour toute une génération de cyber-anarchistes, de féministes nouvellement branchées et de prophètes d’une transhumanisme accueilli avec autant d’inquiétude que d’enthousiasme. Dans cette dernière catégorie, on trouve deux penseurs canadiens importants : Arthur Kroker a signé des textes sombres et intenses au sujet des dangers que pose la réinvention du corps par la technologie; quant à Christopher Dewdney, il attend avec impatience l’heure où notre espèce fera un nouveau bond évolutif pour sauter la barrière du physique.

L’influence de la technologie sur l’être politique remonte en vérité aux origines de l’humanité, mais à toutes fins utiles, on peut dire que c’est un phénomène particulier au XXe siècle. Les raisons de cette troncation de notre champ d’observation sont assez évidentes, et elles sont illustrées par un certain nombre d’inventions de choix qui, bien qu’elles datent d’un peu avant dans certains cas, n’ont connu leur heure de gloire que pendant notre siècle sanglant : la mitrailleuse, l’avion, l’automobile, le téléphone, la télévision, l’ordinateur. Production de masse et destruction de masse sont les deux reines du XXe siècle, et nous leur prêtons encore un serment d’allégeance à tout instant.

Ce phénomène se traduit notamment par l’inexorabilité du capitalisme, chose parfois contestée, mais généralement tout simplement acceptée, pour ne pas dire exaltée. Que cela nous plaise ou non (et si l’on se fie à la population de notre pays, cela ne nous pla ît pas vraiment), nos corps mêmes se plient à la domination du marché, car à tout moment du jour et de la nuit, nous renouvelons notre profession de foi envers les biens et les services de l’économie planétaire. Nous sommes le capitalisme fait chair.

Il y a une autre conséquence, à savoir un changement profond de notre sens de soi, un changement que l’on peut décrire le mieux par le terme un peu trompeur de « post-évolutif ». Ma îtrisant la technologie, nous ne dépendons plus passivement de notre patrimoine génétique, que nous pouvons maintenant remodeler et perpétuer en marge de la reproduction naturelle, avec tous les risques et les émois que cela comporte; en outre, nous ne dépendons plus passivement de notre environnement naturel non plus, car nous pouvons le transformer lui aussi – quoiqu’il semble que nous soyons plus exactement en train de le détruire. C’est d’ailleurs l à une des raisons pour lesquelles le terme « post-évolutif » est trompeur : en fait, nous sommes encore dépendants de la nature, même si nous en repoussons les limites par notre ingéniosité. Il y a un autre piège dans l’utilisation de ce terme : c’est que notre évolution n’est évidemment pas finie, quoiqu’elle s’éloigne des prédictions de la pure orthodoxie darwinienne.

Quelles sont les conséquences de tout cela en politique? Premièrement, il en résulte un nouveau devoir du citoyen : celui d’étudier et de comprendre les déterminants de notre existence technologique, si douloureux que cela puisse être. Il est maintenant courant pour nous, dans le monde privilégié, de manifester en grande partie notre existence par le courrier électronique en créant de petites enceintes virtuelles habitées par nos amis disséminés de par le monde, ou encore en exprimant nos désaccords par l’intermédiaire de ce médium décentralisé qu’est Internet. Mais ces mouvements éthérés n’en doivent pas moins déboucher sur les actions encore indispensables dans un espace commun pour porter véritablement leurs fruits. Les manifestations des 18 juin et 30 novembre 1999 contre le monde des entreprises, qui ont pris corps de manière si efficace à partir d’un lieu par ailleurs si diffus, auraient eu beaucoup moins de poids s’il n’y avait pas eu 40 000 personnes pour occuper les rues de Seattle, dont 500 qui se sont engagées dans la forme la plus élevée de la citoyenneté, soit la désobéissance civile pacifique qui a mené à leur arrestation.

À la lumière de l’évolution rapide de la technologie, il existe un devoir encore plus fondamental, celui de repenser non seulement la citoyenneté et l’engagement politique en fonction d’une ère nouvelle, mais la nature humaine elle-même. En 1928, le critique Walter Benjamin a fait valoir que la technologie n’est pas, comme on le dit, la ma îtrise de la nature, c’est plutôt la ma îtrise de la relation entre la nature et l’humanité. Or, cette relation est aujourd’hui constamment remise en question, et ce problème est d’ordre politique. Voil à pourquoi les prophètes « transhumanistes » de notre état actuel d’« êtres cybernétiques » n’ont raison qu’ à moitié, ou plus exactement, pourquoi nous ne voyons que la moitié, la moitié non ironique et apolitique, de ce qu’ils nous disent.

De fait, nous sommes tous des êtres cybernétiques dorénavant, des hybrides humains enfants du carbone et des fils qui traversent nos corps aquatiques dans tous les sens; mais nous n’avons pas encore fait face aux conséquences politiques de cette réalité, grisés par la vitesse et le plaisir rendus possibles par ces circuits électriques. Nous sommes trop épris de la nouveauté et du charme de nos inventions, des fonctions ondulatoires électromagnétiques pures de la technologie de pointe. La technologie devient une sorte de divinité généralisée, un dieu vaporeux mais omniprésent.

D’où nos grands rituels d’évitement, par lesquels nous nous laissons hypnotiser par la fine pointe de la technologie et perdons de vue la majorité qui tra îne à la queue. Ou encore, si une question politique surgit, nous pensons qu’il est question d’améliorer l’accès au matériel, alors qu’il s’agit peut-être plutôt d’améliorer l’accès à la matière grise humaine par l’alphabétisation, condition indispensable à la citoyenneté, droit civique oublié.

« Nos meilleures machines sont faites de la lumière du soleil », a écrit Haraway. Mais cela est à la fois une qualité et un défaut. La légèreté et l’invisibilité ont beau être à la base de la guérilla efficace, elles entra înent aussi, quand on parle de pouvoir, l’absence de responsabilité. Le bon citoyen cybernétique devrait donner autant qu’il reçoit, émettre autant qu’il capte. Un nœud de communication ne peut être unilatéral. Le problème, quand on est bombardé d’informations et d’autres projets de gratification personnelle, le problème, avec toutes ces machines de divertissement que nous inventons sans cesse, ce n’est plus de se donner une intimité à l’abri du regard public, ce qui rendait ce domaine féminin et subordonné. C’est plutôt qu’en devenant si perméable au regard public, la vie privée devient uniquement un moyen ostentatoire de consommer.

Qu’est-ce à dire? C’est que la notion même de polis en tant qu’espace commun, en tant que lieu où les citoyens peuvent faire les négociations et les compromis d’où est issue la justice, est de plus en plus minée par un étalage de jouissances privées, l’ancienne polarité entre le public et le privé n’étant pas transcendée mais seulement réécrite plus subtilement. Aujourd’hui, l’action politique n’est pas tant entravée qu’invalidée, rendue suprêmement inintéressante comparativement aux plaisirs individuels du foyer, du cinéplex, de l’arcade. Pourquoi s’en faire avec une forme quelconque de responsabilité civique qui dépasserait le stade des revendications purement personnelles visant à faire baisser les impôts et à obtenir plus d’avantages? Le confort est maintenant une fin en soi, la dépense, les joies d’Internet et le commerce électronique se justifient d’eux-mêmes.

Cela ne va pas. L’existence d’un domaine privé n’a pas pour seul but d’échapper à l’espace public : il doit aussi nous aider à nous engager de façon plus efficace dans la cité, à devenir des citoyens aptes à créer et à maintenir les tiers espaces essentiels de la société civile. Le domaine privé ordonné, malgré ses nombreux dangers et ses multiples lacunes, rend possible un domaine public juste. C’est entre autres à cette condition que la distinction même entre le public et le privé – ainsi qu’une foule d’autres notions antagonistes – peut devenir un sujet de débat spécifiquement public, une guerre de frontières contestées, car c’est le seul lieu où nous pouvons proposer des arguments qui seront jugés par nos concitoyens – ou par ceux qui devraient l’être.

Il importe de souligner qu’on ne s’attend plus – on ne peut plus s’attendre – à ce que ces conflits se règlent dans un vaste ensemble conceptuel universel, une sorte de tout dialectique. On ne peut plus jouer, sérieusement, que dans l’espace de la contestation. « Contrairement au monstre de Frankenstein, déclare Haraway, l’être cybernétique ne s’attend pas de son père qu’il le sauve en restaurant le jardin. » Cette forme de pensée utopique n’est pas édénique. Le domaine privé ne doit pas obligatoirement être austère et rationné, comme il l’était chez les Grecs anciens, qui le voyaient comme un mal nécessaire, un lieu de soins physiques pour les choses plus importantes qui se passent ailleurs. Mais quand on est obnubilé par le confort, on se prive de la jouissance même qu’il est censé nous apporter et de sa propre justification sur la place publique. Certes, le domaine privé doit exister pour la consolation et le repos, mais vient un moment où cette introversion doit être mise au service du débat plus vaste qui conditionne l’espace social.

Sans ce débat, sans la légitimité que lui seul peut donner à un aménagement précis de l’espace, le domaine privé est une trahison, c’est un acte d’agression contre les plus démunis. Les crimes contre les biens sont généralement motivés par le besoin ou l’envie, mais ils ont parfois une valeur politique plus profonde. En fait, le cambrioleur ou le voleur vous demande : pourquoi auriez-vous tant de biens alors que d’autres en ont si peu? Et cette question, on ne peut pas y répondre dans le confort de son salon.

En somme, notre époque évacue la dimension politique en multipliant les foyers privés, où tout invite au repli sur soi, et les espaces publics tapissés de logos; il n’y a plus d’engagement envers un bien public – alors que la vraie maison privée continue d’exprimer cet engagement par l’attention accordée au seuil. La maison doit instituer un contact entre le privé et le public; elle ne peut être une fin en soi. Par conséquent, il faut trouver une meilleure forme à la cyber-polis. Il s’agit ici d’un idéal qui, à sa manière, peut rappeler l’ancien idéal républicain civique d’un espace public où chaque citoyen est un modèle pour l’ensemble, une sorte de réseau cybernétique de projets communs.

5. Vitesse et action civique

Je sais que mes propos sont assez abstraits et que je m’éloigne du terrain habituel des débats plus traditionnels sur l’accès à la justice. Toutefois, mes préoccupations sont directement liées au projet général de justice, car je ne crois pas que l’on puisse réfléchir correctement à l’accès à la justice sans avoir bien saisi les particularités de notre situation culturelle et politique. Je crois aussi que bien des gens, dans notre pays comme ailleurs, ont vaguement l’impression que leur vie change très très rapidement, sans toutefois comprendre exactement où cela les mène, ni ce qu’ils peuvent faire à ce propos, si tant est qu’on puisse y faire quelque chose.

La vitesse est d’ailleurs un problème en soi. C’est le ma ître mot de notre époque – et ce le sera probablement de plus en plus à mesure que nous avancerons dans le nouveau millénaire. On nous demande toujours d’aller plus vite, de traiter de plus grands volumes d’information, de s’adapter de plus en plus prestement aux changements rapides de notre environnement, de notre économie, de notre paysage médiatique. Cette fétichisation de la vitesse est cependant un problème déguisé en solution, car on aura beau accélérer sans cesse, cela ne nous mènera pas pour autant quelque part. Et d’ailleurs, où donc allons-nous? Notre culture est dominée non seulement par la vitesse, mais par une vitesse vide de sens, une flèche supersonique qui pointe vers nulle part. En fait, nous n’essayons pas d’arriver quelque part rapidement : nous tentons de fuir quelque chose plus vite. Fuir quoi? Nous-mêmes? Notre malaise? Nos limites?

Peut-être tout cela. Ce qu’il ne faut pas perdre de vue comme citoyens – et il ne sera que plus difficile de se le rappeler à mesure que nous avancerons dans ce millénaire déifiant la vitesse –, c’est qu’une vitesse sans direction ne donne qu’une trajectoire folle. Cette vitesse semble se justifier elle-même, tout comme une si grande partie de la richesse que nous créons autour de nous ne semble avoir aucun but à part elle-même. Nous venons de vivre plusieurs trimestres consécutifs de croissance, et il semble que ce ne soit pas terminé. (Cela n’est pas toujours évident. Nous nous plaisons, au Canada, à nous comparer futilement avec les États-Unis, ce qui nous fait para ître relativement pauvres; et il y a certes de quoi s’inquiéter, par exemple quand on voit notre revenu moyen diminuer par rapport au reste du monde industrialisé.) Mais la croissance n’est pas une fin en soi. Elle doit avoir un but si on veut qu’elle ait un sens, si on ne veut pas qu’elle se volatilise dans une sorte de tour de passe-passe postmoderne où plus rien n’a de sens au-del à de son existence individuelle. Sans compter qu’une croissance débridée, ce qui répond à la logique même du capitalisme, est forcément vouée à l’échec, car elle ne peut que détruire – et peut-être plus tôt qu’on ne le pense – le thé âtre même de sa grandeur, soit l’environnement naturel de la planète.

Le but de la richesse sociale doit être une plus grande justice pour tous les citoyens. Cela semble évident quand on le dit ainsi, mais ce qui est remarquable de nos jours (et pas seulement de nos jours) c’est de voir à quel point on perd souvent de vue cette idée si simple. Depuis les politiques de l’éducation jusqu’aux stratégies fiscales, nous nous laissons emporter dans nos réflexions par le calcul grossier, et en définitive insensé, de l’utilité à court terme – une utilité elle-même vide de sens. Une société juste, c’est une société qui permet à ses membres de poursuivre leurs objectifs dans la vie sans empêcher leurs semblables de faire de même.

Comment mettre cela en pratique? C’est une commande de taille, et quiconque s’y attaque vivra forcément des déceptions. En un sens, la justice, c’est la gestion des désirs humains. C’est aussi la mise en application du principe fondamental selon lequel personne ne doit être privé des biens de base produits par une société en raison de désavantages naturels. Nous voulons que les gens puissent réussir et profiter des fruits de leurs talents; mais nous voulons aussi qu’ils partagent une partie de ces fruits avec les moins fortunés – car ceux-ci font aussi partie du tissu social qui rend possible ce succès et la jouissance de ce succès.

Mettre en pratique les principes de base de la justice, garantir à tous les citoyens un accès équitable à la justice, voil à un projet beaucoup plus compliqué, plus difficile et plus déroutant qu’avant. Nous avons maintenant en matière de justice de nombreuses obligations qui dépassent les frontières de l’ État, et même de l’espèce humaine, et il sera de plus en plus difficile de concilier les demandes en présence. Les formes traditionnelles de l’action citoyenne ne peuvent plus répondre à notre désir de responsabilité et de sensibilité aux besoins. Autrement dit, il se peut que nous devions passer outre à Ottawa pour nous adresser plutôt directement à Seattle ou à New York, à l’APEC ou à l’OMC – et nous devons avoir la possibilité de le faire. Par ailleurs, il se peut que nous ayons à nous accorder avec nos concitoyens sur un plan plus immédiat et d’une manière plus coulante et ouverte – tout en se soumettant aux mêmes principes de civisme de base, par exemple, ce qui rend l’interaction possible malgré des différences personnelles et culturelles prononcées.

De plus, il se peut que nous devions, comme individus, nous forcer à ralentir, à réfléchir et à nous tourner à nouveau vers le rôle maintenant menacé du citoyen en trouvant de nouvelles formes et de nouvelles enceintes d’expression politique, de nouvelles façons de nous engager et d’être sensibles aux besoins de nos compagnons de voyage. Il se peut que nous devions faire tout cela, et plus, si nous espérons construire la justice à partir des matériaux compliqués de la vie quotidienne contemporaine.

Conclusion

Il y a beaucoup d’autres choses, peut-être trop, à dire sur les questions que j’ai soulevées dans les pages qui précèdent. Je conviens que ce ne sont pas l à des idées qui se traduisent facilement en orientations politiques. Ce que j’ai essayé de faire, et ce que j’invite aussi mes semblables à faire, c’est justement ce qui est si indispensable actuellement au service de la justice : réfléchir.

Nous devons nous aménager du temps pour la réflexion, ouvrir des espaces en dedans de nous et dans nos interactions sociales, pour réfléchir à la justice au-del à des impératifs de l’élaboration des politiques ou de la résolution des problèmes. Il ne s’agit pas de nier l’utilité des politiques, ni des solutions de manière générale; il s’agit simplement de prendre conscience que nos politiques seront d’autres plus efficaces, et nos solutions d’autant plus élégantes et profitables, que nous nous serons offert le temps de réfléchir. Contrairement à nombre de biens sociaux que nous souhaitons distribuer équitablement, la réflexion est une ressource renouvelable et relativement peu coûteuse – du moins matériellement!

C’est cependant aussi une ressource qui est toujours rare. Autrement dit, on n’en a jamais assez. Avec mes quelques notes, j’ai tenté de faire fleurir cette forme indispensable de croissance sociale en cette enceinte. J’espère avoir réussi.