Les lacunes en matière de recherche dans la littérature sur la prostitution

Recherches sur la prostitution au Canada

Recherches sur la prostitution au Canada

Le présent document décrit les principales tendances et questions en ce qui concerne les travaux de recherche contemporains sur la prostitution, la législation sur le sujet et la politique de service social du Canada, dans le but d'établir les priorités immédiates en matière de recherche. L'étude porte sur les recherches effectuées dans le domaine de la prostitution masculine, féminine et transgenre, ainsi que sur les mesures législatives et sociales prises à cet égard. Elle est fondée sur les travaux de recherche énumérés dans la bibliographie sur la prostitution au Canada (annexe B). De plus, le cas échéant, je mentionne les travaux de recherche actuels dont je suis au courant. Le document porte sur des recherches effectuées sur les personnes associées à la prostitution – les vendeurs de sexe, les gestionnaires ou propriétaires d'entreprises de prostitution et les consommateurs de sexe – et sur les mesures sociales, législatives et politiques prises à l'égard de la prostitution, y compris celles adoptées par le système de justice pénale et le système d'aide sociale.

Aux fins de la présente étude, le terme « prostitution » désigne un échange de services sexuels impliquant un contact direct dans un but lucratif ou pour d'autres motifs.

Tendances observées dans le discours public et politique sur la prostitution

Pendant les croisades en faveur de la pureté sociale qui ont balayé la Grande-Bretagne et l'Amérique du Nord au début du XXe siècle, et particulièrement entre 1903 et 1917 au Canada, le « fléau social » qu'était la prostitution constituait une question fondamentale pour les réformateurs de la société. Grâce à leurs efforts, le « commerce d'esclaves blancs » était traité régulièrement dans les journaux locaux et nationaux, de même que le sujet de conventions et d'ententes internationales. Toutefois, comme la plupart des débats sur les questions sociales de l'époque, les discussions sur la prostitution n'étaient pas appuyées par des travaux de recherche socioscientifiques comme nous les connaissons aujourd'hui.

Une étude permanente du contenu de l'information véhiculée dans le Globe and Mail, le Vancouver Sun, et le Province, de 1900 à nos jours, révèle qu'à la suite du grand intérêt suscité par la prostitution au début du XXe siècle, il a fallu plus de soixante ans avant qu'elle ne redevienne une question nationale. En 1920, la prostitution ne faisait plus l'objet de mouvements de réforme sociale à grande échelle. Entre 1920 et 1975, les trois journaux en question n'ont pas beaucoup abordé le thème de la prostitution, à part quelques histoires sur des croisades sporadiques pour la moralité, menées par des politiciens locaux ou leurs adversaires, dans le but de mettre fin à un commerce interne d'apparence prospère. Mais après 1975, le nombre de reportages a augmenté de façon spectaculaire et, aujourd'hui, la prostitution continue d'alimenter les nouvelles, car on la considère comme un « problème social » important.

Principales tendances en matière de recherche

À part quelques études isolées sur ses répercussions sur la santé (p. ex. Williams, 1941) et sur son histoire (p. ex. Gray, 1970, Rotenberg, 1974), très peu de recherches ont été effectuées sur la prostitution au Canada avant 1970. Au cours des années 70, à l'époque où la recherche socioscientifique fleurissait dans tous les domaines, on a mené, au Canada, le premier sondage auprès de prostitués (Layton, 1975), et en 1980, on a publié la première ethnographie de la prostitution au Canada (Prus et Irini, 1980).

Après 1984, ce qui avait été jusque-là une lente succession d'études s'est transformé en déluge. L'élément moteur de cet intérêt renouvelé pour la prostitution provenait surtout de ce que les médias décrivaient à l'époque comme un tout nouveau « problème », à savoir l'expansion de la prostitution de rue après que la police a fermé les lieux de prostitution hors rue à Vancouver (cf. Lowman, 1986a) et à Toronto (cf. Brock, 1998) au milieu des années 70. Voyant qu'il devait faire quelque chose pour remédier au « problème que pose la prostitution de rue », le gouvernement fédéral de l'époque a inclus la question de la prostitution dans le mandat de deux comités spéciaux – le Comité sur les infractions sexuelles à l'égard des enfants et des jeunes (le Comité Badgley) et le Comité spécial d'étude de la pornographie et de la prostitution (le Comité Fraser). Les recherches effectuées pour ces deux comités ont fourni les premiers documents relativement complets sur la prostitution au Canada et ont donné le coup d'envoi pour la production des ouvrages de recherche que nous avons aujourd'hui. En fait, les prostitués de la rue ont probablement participé à plus de sondages-recherches que toute autre catégorie de contrevenants au Canada.

Travaux de recherche menés avec l'aide de prostitués

En 1982, le Comité Badgley s'est vu confier le mandat d'examiner les infractions d'ordre sexuel à l'égard de personnes de moins de 18 ans. Ses travaux de recherche ont compris, entre autres, le premier sondage national mené auprès de prostitués au Canada et des entrevues auprès de 145 femmes et 84 hommes de moins de 20 ans (Comité sur les infractions sexuelles à l'égard des enfants et des jeunes, 1984). Le rapport du Comité marque un point décisif dans les ouvrages canadiens puisqu'il a permis d'introduire l'idée que même si l'âge de consentement au Canada est de 14 ans, la prostitution chez les jeunes de 14 à 17 ans constitue une forme d'exploitation sexuelle.

En 1984, le ministère de la Justice du Canada a effectué d'autres travaux de recherche sur la prostitution, y compris cinq enquêtes par entrevue à l'échelle régionale (Crook 1984, Gemme et al. 1984, Fleischman 1984, Lautt 1984, Lowman 1984, Sansfaçon 1985), qui ont servi de documents de base pour le Comité Fraser. Trois ans plus tard, le ministère de la Justice a financé une deuxième série de sondages (Fleischman 1989, Brannigan et al., Gemme et al. 1989, Graves 1989, Lowman 1989, Moyer et Carrington 1989) dans le cadre de l'évaluation fédérale de l'article 213 du Code criminel, la disposition sur la communication avec une autre personne.

À peu près à la même époque que les Comités Badgley et Fraser ont commencé leurs premiers travaux de recherche nationaux sur la prostitution, des chercheurs universitaires ont entrepris des sondages locaux et régionaux auprès de prostitués (p. ex. Biesenthal 1993, Edney 1990, Kohlmeyer 1982, Mathews 1986, McIntyre 1995, Shaver 1996), et une nouvelle génération de chercheurs (p. ex. Benoit, Lewis, Maticka-Tyndale) poursuit la tradition. Des recherches indépendantes effectuées par des organismes de services sociaux ou par leur entremise (p. ex. Meiklem 1989, Michaud 1988, Street Outreach Services 1987) ont également ouvert la voie à la première génération de travaux de recherche socioscientifiques sur la prostitution. Plus récemment, Santé Canada et le Conseil de recherches en sciences humaines ont financé plusieurs études sur le sujet.

Il existe de nombreux ouvrages sur la prostitution féminine de même que sur la prostitution masculine. Un grand nombre de sondages sur la prostitution en général (p. ex. Badgley 1984, District régional de la capitale 1997) comprennent un échantillon d'hommes et de femmes. D'autres études portent exclusivement sur la prostitution masculine (voir p. ex. Allman 1999 et Visano 1987).

Résultats des recherches

Tous les sondages menés auprès de prostitués de la rue au cours des années 80 ont révélé qu'environ 70 % des hommes et des femmes adultes qui travaillent dans la rue ont commencé à se livrer à la prostitution avant leur dix-huitième anniversaire de naissance. Ce résultat a suscité un long débat sur les causes et les conséquences de la prostitution chez les jeunes. Le débat sur les « causes » de la prostitution chez les jeunes femmes se concentre sur le rôle de « l'exploitation sexuelle » et d'autres facteurs familiaux qui peuvent amener une fille à s'enfuir de la maison ou à se faire mettre à la porte de chez elle, de même que sur des facteurs externes comme le recrutement par des « souteneurs ». Les recherches sur la prostitution masculine dénotent des similitudes et des différences par rapport à la prostitution féminine : les hommes qui s'engagent dans la prostitution quittent aussi la maison alors qu'ils sont relativement jeunes, mais les problèmes qui mènent à leur départ englobent d'autres facteurs. Dans le cas des garçons, la décision de quitter la maison peut être motivée par des conflits liés à leur homosexualité ou à leur identité sexuelle. Dans le cas des filles, l'exploitation sexuelle semble être un facteur déterminant. Dans les deux cas, les jeunes se livrent à la prostitution après avoir quitté un milieu familial auquel ils ont l'impression de ne pouvoir s'adapter ou après avoir été mis à la porte de chez eux. Les jeunes élevés par l'État figurent de façon disproportionnée dans les catégories de prostitués de la rue de sexes masculin et féminin.

Généralement, les rapports de sondage indiquent qu'il existe deux ensembles de facteurs qui font qu'un jeune sombre dans la prostitution. Le premier ensemble de facteurs « pousse » le jeune à quitter la maison – que ce soit la maison de ses parents, un foyer d'accueil ou un foyer de groupe – tandis que le deuxième ensemble de facteurs le « tire » dans la rue (cf. Lautt 1984; Mathews 1986, 1987; Visano 1987). Bien qu'il existe de nombreux facteurs d'entraînement, l'un des plus importants est le besoin d'argent pour survivre. C'est pourquoi on désigne parfois la prostitution de rue chez les jeunes « sexe de survie ». Pour une jeune femme qui a peu d'instruction et peu de compétences professionnelles, la prostitution est une stratégie de survie évidente. Étant donné la convergence des réseaux de drogues illicites et de la prostitution de rue, elle peut se mettre à consommer des drogues engendrant une dépendance et s'enliser dans un mode de vie dans lequel la prostitution sert à financer sa consommation de drogues. Une sous-culture de souteneurs est axée sur le recrutement de filles dans le commerce de la prostitution ou sur le contrôle de celles qui y sont déjà engagées.

La description que font les rapports de recherche des circonstances qui amènent un jeune à décider de se prostituer a donné lieu, entre autres, à un changement de discours sur la prostitution. La nuisance publique constituait la principale préoccupation des pasionarias à la tête de la réforme de la loi sur la prostitution dans les années 80. La prostitution de rue représentait le renversement de l'ordre public, et l'on s'interrogeait surtout sur la façon de rétablir l'ordre. Mais, tout au long des années 80 et dans les années 90, ce qui avait été au départ une préoccupation secondaire est devenu la principale préoccupation : l'exploitation sexuelle des enfants et des jeunes.

Au cours des années 90, de nombreux groupes de travail municipaux se sont penchés sur l'exploitation sexuelle des jeunes (p. ex. en Alberta et en Colombie-Britannique – voir Burnaby 1998, Calgary Task Force on Children Involved in Prostitution 1997, District régional de la capitale 1997) et divers projets provinciaux et interprovinciaux qui portaient explicitement sur la prostitution chez les jeunes (voir p. ex. Alberta Task Force on Juvenile Prostitution 1997; British Columbia Ministry of Attorney General 1996; Manitoba Child and Youth Secretariat 1996) ou dont l'étude de la prostitution chez les jeunes était le principal mandat (Groupe de travail fédéral-provincial-territorial sur la prostitution 1995a, 1995b, 1998). Plus récemment, l'organisation Aide à l'enfance s'est lancée dans des travaux de recherche destinés à mettre en lumière le sort pénible des « jeunes victimes d'abus sexuels » (Bramly et al. 1998, Kingsley 1997, Kingsley et Mark 2000, Rabinowitch 2000, Aide à l'enfance 2000). En 1999, l'Alberta a été la première province à créer une loi considérant la prostitution chez les personnes âgées entre 14 et 17 ans comme de « l'exploitation sexuelle ». La province a introduit divers degrés de « soins de protection » (c.-à-d., la garde) afin d'intervenir de façon radicale dans la vie des jeunes prostitués. D'autres provinces, y compris la Colombie-Britannique, le Manitoba, l'Ontario et la Nouvelle-Écosse, envisagent maintenant l'adoption d'une loi semblable.

La prostitution chez les membres des Premières nations

Dans les villes de la Colombie-Britannique et partout dans les Prairies, les femmes autochtones figurent de façon disproportionnée dans la catégorie des prostitués de la rue. Les travaux de recherche sur la prostitution chez les jeunes mettent l'accent sur le fait que les Autochtones ont tendance à se prostituer plus jeunes que les autres et sur le fait qu'ils sont plus nombreux à consommer des drogues dures illicites, y compris de l'héroïne et du crack. Ils sont plus sujets à être victimes de la criminalité quand ils travaillent dans la rue que leurs homologues non autochtones.

Travaux de recherche sur la réaction sociale à l'égard de la prostitution

En plus de la littérature en plein essor sur les personnes engagées dans la prostitution, il y a de nombreuses études de l'histoire des lois sur la prostitution (p. ex. Backhouse 1985, Cassels 1985, Larsen 1992, McLaren 1986, Nilsen 1980, Rotenberg 1974, Russell 1982) et des politiques sur le sujet (voir les ouvrages généraux de Brock, Larsen, Lowman et Shaver). Les cinq études financées par le ministère de la Justice du Canada, réalisées dans le cadre de l'évaluation du Parlement de la disposition législative sur la communication avec une autre personne, présentent l'une des seules descriptions détaillées de l'application des lois contemporaines en matière de prostitution (Brannigan et al. 1989; Gemme et al. 1989; Graves et al. 1989; Lowman 1989; Moyer et Carrington 1989). En outre, Statistique Canada a consacré deux numéros de Juristat aux infractions liées à la prostitution (Wolff et Geisel 1993, Duchesne 1997).