Les lacunes en matière de recherche dans la littérature sur la prostitution

Recherches sur la prostitution au Canada (suite)

Recherches sur la prostitution au Canada (suite)

Les priorités en matière de recherche

1. Information sur la prostitution hors rue

Une des lacunes les plus évidentes dans les travaux de recherche sur la prostitution concerne le commerce de la prostitution hors rue dans les agences d'escorte, les studios de massage, les bains à vapeur, les annonces privées et divers types d'établissements de « danse exotique »[1] (pour connaître les exceptions importantes, voir Lewis 1998, et Maticka-Tyndale et al. 1999).

Au début des années 80, les préoccupations concernant l'embarras que suscite le commerce de la prostitution de rue ont donné le coup d'envoi pour le financement de la recherche sur la prostitution. Lorsque le gouvernement fédéral a entrepris les travaux de recherche, les préoccupations à l'égard de la nuisance publique ont modelé les questions en matière de recherche. Même si un grand nombre de chercheurs voulaient inclure les hommes et les femmes travaillant dans des lieux de prostitution hors rue, la plupart des enquêtes menées dans les années 80 et au début des années 90 portaient sur les prostitués de la rue. Dans les années 90, la plupart des travaux de recherche par sondage portaient sur la prostitution chez les jeunes, que l'on observe surtout dans la rue. Ces études ont créé l'image d'un lien insécable entre la prostitution et la victimisation. Mais, s'agit-il d'une caractéristique intrinsèque de la prostitution ou d'une conséquence des méthodes de recherche? Selon un commentateur néerlandais (Vanwesenbeeck 1997), il s'agirait d'une conséquence :

La prostitution … et la victimisation sont souvent considérées comme allant presque de pair. Bon nombre de personnes croient que 9 travailleurs du sexe sur 10 ont été victimes de violence sexuelle et/ou physique dans leur enfance et/ou dans leur vie adulte, et que cela doit être la raison qui les a motivés à s'engager dans le commerce du sexe au départ…

Certains d'entre vous connaissent peut-être des études américaines ou canadiennes qui ont révélé une très grande fréquence du phénomène. Silbert et Pines, par exemple, ont interviewé 200 prostitués de la rue (qui se livrent présentement à la prostitution ou qui s'y sont déjà livrés) aux États-Unis au début des années 80 et ont constaté que 60 % d'entre eux avaient subi de la violence sexuelle dans leur enfance ou leur adolescence et qu'en moyenne, chacun d'eux avait été victime de deux agresseurs. Au Canada, Bagley et Young… ont constaté que, sur 45 femmes, 73 % avaient été victimes de violence sexuelle dans leur enfance.

Ces résultats diffèrent totalement de mes propres constatations aux Pays-Bas. Sur quelque 130 travailleurs du sexe (qui travaillaient encore au moment de l'entrevue), un peu plus de 15 % ont déclaré avoir été exploités sexuellement par un membre de leur famille ou une connaissance avant l'âge de 16 ans. Toutes ces personnes avaient été exploitées sévèrement à maintes reprises… Toutefois, la situation n'est certainement pas aussi déplorable que celle décrite par Silbert et Pines, et Bagley et Young. J'explique cela par le fait que les études américaines et canadiennes sont axées principalement sur les prostitués de la rue et que les personnes interviewées sont souvent recrutées dans des prisons, ce qui fait que les réponses proviennent souvent des prostitués les plus défavorisés. En fait, nos résultats pour ce qui est des femmes travaillant dans la rue sont comparables à ceux de ces études. Cependant, quand on tient compte d'une diversité de prostitués, lorsque les travailleurs du sexe sont recrutés dans des milieux de travail différents afin d'obtenir un échantillon plus ou moins représentatif, les chiffres sont nettement moins élevés. Si l'on veut présenter des constatations sur les travailleurs du sexe en tant que groupe, il faut tenir compte des femmes pratiquant les diverses formes de prostitution pour ne pas confirmer les stéréotypes à l'égard des travailleurs du sexe, qui n'ont même pas une once de vérité.

On peut dire pratiquement la même chose des résultats des travaux de recherche sur la violence à l'égard des prostitués. Les recherches canadiennes démontrent que les prostitués de la rue sont souvent agressés sexuellement et physiquement, et volés. Une série d'études financées par le ministère de la Justice du Canada, au milieu des années 90, a révélé des niveaux élevés de victimisation chez les prostitués canadiens (Brannigan 1996, Fleischman 1996, La boîte à qu'on-se-voir 1996, Lowman et Fraser 1996). Toutefois, les niveaux de violence peuvent varier considérablement dans différents secteurs de la prostitution de rue (Lowman et Fraser 1996, Lowman 2000). De plus, ils varient énormément selon les lieux de prostitution. Par exemple, dans une étude sur la prostitution menée à Birmingham, en Angleterre, Kinnell[2] a constaté que la violence était fortement associée au travail de rue et que le travail hors rue présentait beaucoup moins de risques.

Bien que la population travaillant dans la rue et celle travaillant hors rue ne s'excluent pas mutuellement, bon nombre d'escortes et d'autres personnes qui travaillent à l'intérieur ne prennent jamais de clients dans la rue. Il semble que dans de nombreuses villes canadiennes, beaucoup plus de personnes se livrent au commerce de la prostitution hors rue qu'à celui de la prostitution de rue. On ne sait pas si le profil social et les antécédents de ces femmes et de ces hommes se comparent à ceux des « jeunes victimes d'entremetteurs » décrit dans les travaux de recherche canadiens sur la prostitution de rue.

Certains travaux de recherche menés récemment et d'autres en cours[3] commenceront à fournir des informations sur la prostitution hors rue. Toutefois, il semble y avoir des différences géographiques importantes dans la façon dont fonctionne la prostitution hors rue dans différentes villes.

Priorité en matière de recherche

Élaborer un programme de recherche géographiquement complet sur les hommes et les femmes engagés dans le commerce de la prostitution hors rue au Canada. Ce programme devra être coordonné avec les travaux de recherche en cours.

2. Travaux de recherche insuffisants sur les gestionnaires et les propriétaires d'entreprises de prostitution, ainsi que sur les recruteurs de prostitués

Au chapitre de la prostitution, le mot « souteneur » ne figure pas dans le Code criminel du Canada. Au lieu de cela, l'article 210 interdit la possession ou l'exploitation d'une maison de débauche, l'article 211 interdit à quiconque de transporter sciemment une autre personne à une maison de débauche, et l'article 212 interdit le travail « d'entremetteurs ». Selon l'alinéa 212(1)j), le fait de « vivre entièrement ou en partie des produits de la prostitution d'une autre personne » constitue une infraction. Prises conjointement, les dispositions législatives sur les maisons de débauche et les entremetteurs considèrent comme un acte criminel la gestion d'activités de prostitution par un tiers.

Présentement, même si l'on parle beaucoup de « souteneurs », l'ouvrage de Hodgson Games Pimps Play: Pimps Players and Wives in Law (1997) est la seule étude théorique sur les hommes et les femmes engagés dans la « gestion » d'activités de prostitution. Le seul autre ouvrage sur les gestionnaires est le compte rendu journalistique de Jessome, Somebody's Daughter (1996). Il existe également un court document (Gibson, 1992) sur les lois visant les souteneurs. Comme dans les médias, lorsque l'on parle de « souteneurs » dans la littérature didactique, on fait surtout référence aux hommes qui contrôlent les rues de prostitués, mais très peu de ce qui est dit est fondé sur des renseignements obtenus de source directe. De plus, on ne trouve pratiquement aucune information sur les gestionnaires et les propriétaires œuvrant dans le commerce de la prostitution hors rue, qui rapporte des millions de dollars, y compris les agences d'escorte et les studios de massage, qui sont sans doute beaucoup plus nombreux que les souteneurs de la rue.

Priorité en matière de recherche

Concevoir un programme de recherche géographiquement complet sur les facilitateurs et les organisateurs travaillant dans le commerce du sexe hors rue à l'échelle du pays.

3. Travaux de recherche sur la corrélation entre la loi pénale et la loi municipale

Même si le fait de vivre des produits de la prostitution et de posséder ou d'exploiter une maison de débauche est considéré comme une infraction, il est évident qu'un vaste commerce de prostitution hors rue est en expansion dans toutes les villes du Canada. Toutefois, de 1974 jusqu'au milieu des années 90, le nombre d'accusations portées pour non-respect des dispositions législatives sur les maisons de débauche est passé d'environ 1 000 à 200 par année. Aujourd'hui, les administrations municipales autorisent le commerce de la prostitution hors rue et semblent vouloir fermer les yeux quand vient le moment d'accuser les établissements de prostitution de non-conformité à la loi pénale. Une des raisons pour cela est probablement l'expérience de la police de Toronto et de Vancouver au milieu des années 70, qui, en déplaçant la prostitution dans la rue (cf. Lowman 1986, Brock, 1998), a créé le « problème de la prostitution » – c.-à-d., le problème de la prostitution de rue– qui est passé au premier plan dans les années 80. Depuis la mise en application de la disposition législative sur la communication avec une autre personne, en décembre 1985, 95 % de toutes les infractions liées à la prostitution sont attribuables à la communication avec une autre personne. La visibilité de la prostitution semble être la principale préoccupation qui motive les efforts visant à faire appliquer la loi.

Aucune recherche n'a encore été faite sur l'histoire de la création de règlements municipaux liés à différents types d'établissements de l'industrie du sexe, y compris les bars de « danse exotique », les agences d'escorte, les studios de massage, les bains à vapeur. Toutefois, une étude préliminaire des règlements municipaux montre, par exemple, qu'à Vancouver, on fait une nette distinction entre les lois portant sur les permis de centres de santé et de studios de massage, et celles portant sur les permis d'agences d'escorte et d'agences de rencontre (voir l'annexe A). À Vancouver, on semble tenter délibérément de limiter la prostitution aux agences d'escorte et aux studios de massage. D'autres municipalités ont recours à des tactiques semblables pour réglementer la prostitution.

Priorité en matière de recherche

Pour comprendre comment les politiques et les règlements municipaux façonnent et facilitent le commerce de la prostitution hors rue, il nous faut établir un programme de recherche sur la création de règlements municipaux dans différentes administrations du Canada pour voir de quelle façon la loi municipale concorde ou non avec la loi pénale en matière de prostitution.

4. Travaux de recherche sur les clients des prostitués

Jusqu'à maintenant, il y a eu très peu de travaux de recherche sur les clients des prostitués. Le premier programme de recherche portant exclusivement sur les clients a été financé par la province de la Colombie-Britannique (voir Lowman et al. 1996, 1997; Atchison et al. 1998). Il y a maintenant une série de nouvelles études en cours – le résultat des possibilités de recherche créées par la fondation « d'écoles de michetons » dans au moins douze municipalités du pays. Toutefois, dans ces écoles, on fait généralement remplir aux hommes qui les fréquentent un questionnaire autoadministré, pendant ou juste après la séance à laquelle ils participent. On ne sait pas dans quelle mesure l'endroit et le moment où le questionnaire est administré influeront sur les résultats. De plus, comme les hommes fréquentent une école de michetons après avoir été accusés en vertu de la disposition législative sur la communication avec une autre personne, l'information obtenue par ces sondages proviendra uniquement des clients de prostitués de la rue.

Priorité en matière de recherche

Pour compenser les erreurs qui se glisseront dans les travaux de recherche sur les hommes qui fréquentent les écoles de michetons, il faudrait élaborer un programme de recherche géographiquement complet sur les clients en utilisant les méthodes de contact mises au point dans l'étude réalisée par la Colombie-Britannique, qui ont permis d'effectuer 36 entrevues téléphoniques et de faire remplir 80 questionnaires autoadministrés. Un des objectifs de ce programme consisterait à examiner l'incidence des écoles de michetons sur le comportement des clients, indépendamment des travaux de recherche effectués sur les étudiants de ces écoles.

5. Travaux de recherche portant sur l'évaluation du programme

En général, il y a très peu de travaux de recherche évaluant les divers types de services sociaux offerts aux prostitués. En fait, pour autant que je sache, il n'existe même pas de répertoire des programmes offerts explicitement aux prostitués dans les différentes provinces.

En 1999, l'Alberta a adopté la Protection of Children Involved in Prostitution Act, une loi qui autorise la police et les travailleurs sociaux à confier toute personne de moins de 18 ans présumée être engagée dans la prostitution à une personne ou à un établissement qui lui fournira des « soins de protection ». Cette loi a été mise en application sans aucune disposition prévoyant une évaluation indépendante de son incidence. Selon les modifications récentes apportées à la Loi, un jeune peut être confié à une personne ou à un établissement qui lui fournira des soins de protection pendant une période maximale de sept semaines. Il n'y a pas de limite quant au nombre de fois qu'un jeune peut recevoir ce genre de soins. Une loi semblable a été adoptée dans plusieurs autres provinces. À en juger par l'expérience de l'Alberta, ces mesures se présenteront comme la première option pour les jeunes engagés dans la prostitution, et non comme dernier recours. Même si d'autres provinces suivent l'exemple de l'Alberta en offrant des soins de protection, on ne sait pas si l'on prévoit évaluer de façon indépendante les programmes mis en place.

Priorité en matière de recherche

Il faut procéder à une évaluation interprovinciale exhaustive des soins de protection et d'autres programmes offerts aux jeunes et aux adultes engagés dans la prostitution afin de mesurer leur efficacité.

6. Travaux de recherche sur le paragraphe 212(4) du Code criminel : offre d'achat ou achat de services sexuels d'une personne âgée de moins de 18 ans

En janvier 1988, à la suite des recommandations formulées par les comités Fraser et Badgley, une nouvelle loi a été promulguée. Selon cette loi, l'achat ou l'offre d'achat de services sexuels d'une personne de moins de 18 ans constitue une infraction. Toutefois, malgré les modifications qui lui ont été apportées en 1998, il semble qu'elle soit encore rarement appliquée.

Les soins de protection sont controversés pour bien des raisons. On se demande notamment s'ils ne rendront pas le problème de la prostitution chez les jeunes plus complexes en favorisant la clandestinité. Les critiques se demandent pourquoi une province comme l'Alberta enferme les victimes d'un crime en prétendant vouloir les protéger, alors qu'elle fait peu ou rien du tout pour poursuivre en justice les délinquants. À Vancouver, les organismes de services sociaux de l'est du centre-ville participent à une campagne de longue date pour encourager la police locale à appliquer le paragraphe 212(4). Leur campagne, en plus du paradoxe apparent voulant que les soins de protection contribuent à « punir » la victime, soulève une question plus générale sur les différences qui existent entre les provinces quant aux modalités d'application du paragraphe 212(4) – ou sur l'absence de celles-ci.

Priorité en matière de recherche

Il faut procéder à une étude géographiquement complète des pratiques policières et des politiques des procureurs de la Couronne se rapportant au paragraphe 212(4) afin de déterminer s'il y a des différences importantes entre les provinces quant aux taux d'accusation et, le cas échéant, de voir à quoi elles sont attribuables.

7. Études longitudinales

Presque tous les travaux de recherche sur la prostitution au Canada comportent une analyse transversale plutôt qu'une analyse longitudinale. En général, les études longitudinales fournissent des données plus révélatrices que les études transversales et, lorsqu'une série d'entrevues sont prévues à différentes périodes, cela permet à la personne qui participe aux travaux de recherche d'établir des données, en tenant par exemple un journal, qui ne seraient pas disponibles autrement. La seule étude longitudinale financée est l'étude de panel quinquennale de Cecilia Benoit, qui vient de débuter à Victoria (Colombie-Britannique).

Priorité en matière de recherche

Des projets longitudinaux dans tous les secteurs de recherche sur la prostitution.

8. Études sur l'abandon de la prostitution

Les travaux de recherche canadiens sur les prostitués, effectués au moyen d'entrevues, sont axés principalement sur l'entrée dans le commerce de la prostitution. Très peu de recherches ont été faites sur l'abandon de la prostitution, à l'exception, bien sûr, de l'étude en cours de Sue McIntyre, qui comporte des entrevues avec les personnes qu'elle a étudiées initialement, au début des années 90, dans le cadre de sa thèse de doctorat (McIntyre 1996). Son étude de suivi sera particulièrement utile pour l'information qu'elle fournit sur l'expérience de certains des participants, qui ont abandonné la prostitution. Elle servira également de modèle pour d'autres recherches du genre. Ces recherches devraient porter sur les expériences des hommes et des femmes engagés dans différents styles de prostitution, et devraient se concentrer particulièrement sur l'enlisement de femmes autochtones dans la prostitution.

Priorité en matière de recherche

Une étude exhaustive de l'abandon de la prostitution de rue et hors rue par des hommes et des femmes.

9. Prostitution transgenre et prostitution transvestie

Même si plusieurs études portent sur des hommes prostitués ou en comprennent dans leurs échantillons (p. ex., Badgley, 1984; Visano, 1987; District régional de la capitale, 1997), aucune étude canadienne n'est axée exclusivement sur la prostitution transgenre ou la prostitution transvestie.

Priorité en matière de recherche

Une étude nationale de la prostitution transgenre et de la prostitution transvestie.