Étude sur la violence envers les femmes en milieu rural ontarien (ORWAS) rapport final

4. RÉSULTATS : LA VIOLENCE ENVERS LES FEMMES EN MILIEU RURAL ONTARIEN (suite)

4. RÉSULTATS : LA VIOLENCE ENVERS LES FEMMES EN MILIEU RURAL ONTARIEN (suite)

4.2 Marginalisation et isolement

Isolement personnel

Les femmes violentées parlent souvent d’isolement. En plus de l’isolement physique, elles se sentent souvent exclues de la société et en marge de la vie communautaire. Certaines femmes ont fait état d’un isolement imposé par leur mari. Les particularités de la campagne, comme la distance, l’absence de moyens de transport, le caractère modeste des services et la rigidité des structures sociales aggravent d’autant cette expérience.

«On se sent complètement perdue au milieu de nulle part. [...] C’est probablement pour ça qu’ils nous installent là d’ailleurs, c’est pour nous isoler [...] et ils peuvent s’en tirer plus facilement, et ils peuvent contrôler ce qu’on fait et où on va, quand on n’a pas de moyens de s’en aller.» (victime du comté d’Oxford)

Honte et embarras

Plus de la moitié des femmes ont fait état d’un sentiment de honte et d’embarras pendant et après la vie commune. Beaucoup ont dit que ce sentiment les a longtemps empêchées de rompre, en partie parce qu’elles avaient peur de décevoir leur famille et leurs enfants. Elles se culpabilisaient d’avoir épousé leur mari et de maintenir la relation.

Qu’en-dira-t-on

Les femmes qui vivent en campagne ou dans une petite ville craignent beaucoup les commérages, ce qui accentue leur sentiment d’isolement et de marginalisation. La plupart des femmes ont déclaré qu’elles sentaient que les gens de leur entourage les jugeaient.

Solitude

La plupart des femmes ont dit s’être senties seules par moments, n’ayant personne à qui se confier. Ce problème est aussi réel après la séparation que pendant la vie commune.

Manque d’estime personnelle

Plusieurs victimes ont indiqué qu’elles réagissaient à la violence en s’«insensibilisant» ou en niant leurs émotions. D’autres ont mentionné qu’elles espéraient en mourir ou étaient convaincues qu’elles y laisseraient leur peau. Le manque d’estime personnelle est très courant chez les victimes rencontrées.

Mentalité patriarcale

Le système patriarcal est très valorisé dans le monde rural. La préservation de la famille à tout prix a souvent été citée comme un obstacle à la sécurité.

Situation sociale de l’homme violent

La situation sociale de l’homme influence le comportement de la femme de plusieurs façons. Par exemple, certaines ont eu droit à une fin de non-recevoir de la part de la police parce que les policiers connaissaient le mari; d’autres se sont vu refuser un appartement parce que le propriétaire connaissait le mari, qui lui avait dit de ne pas louer à sa femme; sans compter l’incrédulité de la collectivité, qui se refuse à croire que l’homme soit violent.

Complicité de la belle-famille

Plusieurs femmes ont expliqué comment la famille de leur mari contribuait à la violence. Dans la plupart des localités, les femmes ont indiqué que leur belle-famille participait à la violence et fermait les yeux sur ce qui se passait.

Soutien familial

Le soutien familial s’avère utile pour certaines femmes, mais beaucoup parlent aussi de divers problèmes liés à ce recours. Certaines ont indiqué qu’elles ne voulaient pas embêter constamment leur famille avec leurs histoires; d’autres ont expliqué que les membres de leur famille les condamnaient pour endurer leur mari. C’est donc encore une fois la honte qui empêche les femmes de demander de l’aide à leur famille. D’autres se disaient que les membres de leur famille ne pourraient rien faire pour les aider car ils avaient leurs propres problèmes.

Bien que les résidentes et résidents locaux, les dirigeantes et dirigeants et certains fournisseurs de services citent souvent la famille comme un lieu sûr pour une femme qui souhaite se confier, ce n’est pas toujours le son de cloche donné par les femmes elles-mêmes. En effet, beaucoup ont indiqué que leur famille refusait de les aider tant qu’elles ne quittaient pas leur mari. La plupart ont convenu toutefois que la famille était là pour les aider une fois qu’elles avaient décidé de se séparer. Certaines ont indiqué que leur famille ne voulait pas en parler mais était prête à les aider financièrement.

Secrets de famille

Le silence au sujet de la violence naît dans la famille, où la femme et les enfants apprennent tôt à garder secret ce genre de problème.

«La place de la femme»

Les groupes de discussion ont aussi mentionné les idées traditionnelles au sujet de la place de la femme dans la famille et dans la société. Les victimes ont elles aussi expliqué de quelle manière on leur faisait savoir comment doit se tenir une «dame» et quel est le rôle de la femme dans la famille. Plusieurs femmes ont indiqué que les attentes au sujet de leurs rôles d’épouse, de mère et de bru ont contribué à leur décision de rester.

Manque d’anonymat

Beaucoup de femmes rencontrées ont parlé d’un problème de confidentialité et de sécurité personnelle en raison de l’absence d’anonymat au sein de la collectivité. Leur sentiment de vulnérabilité était accentué par la peur que leur mari découvre leurs faits et gestes. Cette crainte les faisait aussi hésiter à se confier à des professionnels.

Peur

Toutes les victimes ont parlé de la peur intense et constante avec laquelle elles ont vécu pendant et après leur vie commune. La peur paralyse souvent la femme battue et l’empêche d’agir. Cette peur semble d’ailleurs se présenter sous deux facettes : «la peur de rester» et «la peur de partir». Les femmes ont indiqué qu’elles avaient peur avant de rompre leur union, peur de ce qui les attendait, peur aussi de la réaction de leur mari. Paradoxalement, c’est cette même peur qui les a motivées à partir, souvent en constatant que leurs enfants étaient eux aussi victimes de violence.

«Me faire battre, et rester avec les gens qui me battent, c’était très rassurant pour moi. C’était tout ce que je connaissais de la vie. Me libérer de la violence, c’était une idée terrifiante pour moi. J’avais plus peur de partir que de subir de la violence. ­» (victime de Grey-Bruce)

Beaucoup de femmes ont ajouté que la peur fait encore partie de leur vie. Elles ont expliqué que lorsqu’elles étaient avec leur mari, elles pouvaient au moins le surveiller et voir venir ses comportements de violence. Une fois parties, elles savent que leur vie est encore plus menacée. Quelques femmes ont aussi dit craindre que leur mari se détruise lui-même si elles le quittaient.

Éthique rurale de l’autonomie

On parle souvent d’une éthique de la fierté et de l’autonomie en décrivant les collectivités rurales. Cette éthique est évidente dans la manière dont les victimes souhaitent être perçues dans la collectivité, ainsi que dans leur réticence à demander de l’aide. Pour la femme qui vit sur une ferme, l’exploitation agricole est de première importance, la famille doit rester unie pour la ferme, et les problèmes de famille ne doivent pas nuire à l’entreprise.

4.2.1 Isolement physique et géographique

Distance

La distance empêche de nombreuses femmes d’obtenir de l’aide ou des services immédiats. Beaucoup de femmes ont parlé de ce qu’elles ont vécu, la nuit, en pleine campagne, sans lumière autour, sans maison où se réfugier.

Transport

L’accès aux moyens de transport pose souvent un problème pour les femmes battues. Cet accès peut être une question de vie ou de mort. Ce handicap nuit à la possibilité pour les femmes de recourir aux services qu’on leur offre. Il complique aussi la vie des femmes qui veulent travailler ou se recycler. Beaucoup d’ex-victimes ne peuvent se payer une voiture, et il n’y a généralement pas de transport en commun dans les zones rurales.

Téléphones, lignes partagées, balayeurs

Les carences du service téléphonique peuvent ajouter au problème des femmes en milieu rural. Dans certaines localités, il n’y a que des lignes partagées; certaines femmes ont même dit qu’elles n’avaient carrément pas le téléphone.