Enquête auprès des femmes qui ont survécu à une agression sexuelle

6. Décision de porter plainte ou non

Comme nous l’avons indiqué précédemment, la vaste majorité (87) des femmes interrogées dans le cadre de cette enquête ont déclaré qu’elles avaient songé à signaler à la police la ou les agression(s) dont elles avaient été victimes. Seules 14 d’entre elles ont répondu qu’elles n’avaient pas envisagé cette possibilité (et une personne interrogée n’a pas répondu à cette question).

On a demandé aux femmes interrogées de parler des raisons qui les ont incitées à porter plainte ou de celles qui les ont dissuadées de le faire. Encore une fois, on a posé des questions ouvertes afin de permettre aux participantes de décrire librement tous les facteurs qui ont influencé leur décision. Bon nombre d’entre elles, surtout celles qui avaient décidé de ne pas porter plainte, ont fourni plus d’une raison pour expliquer pourquoi elles avaient adopté une ligne de conduite en particulier.

Comme l’indiquent les schémas suivants, plusieurs facteurs entrent en ligne de compte dans la décision de porter plainte (ou non). L’un des plus importants est la perception qu’ont les femmes du traitement que le système de justice pénale réserve aux affaires d’agression sexuelle, ce qui comprend le comportement et l’attitude du personnel de justice pénale. Un autre facteur est la façon dont elles interprètent ce qui leur est arrivé. Par exemple, les femmes qui estiment que le geste posé à leur endroit est une agression et que cette agression est un crime sont plus susceptibles de porter plainte que celles qui se sentent honteuses ou qui se croient responsables de ce qui leur est arrivé. Par ailleurs, la réaction des conjoints, des membres de la famille ou des amis a aussi des répercussions sur cette décision.

6.1.a. Raisons incitant à porter plainte

Des 64 participantes qui ont déclaré avoir signalé leur agression à la police, 55 ont précisé pourquoi elles l’avaient fait. Étant donné que 14 d’entre elles ont fourni plus d’une raison, on compte un total de 70 réponses. Le schéma 6.1 les résume.

Schéma 6.1 - Raisons incitant à porter plainte

Schéma 6.1 - Raisons incitant à porter plainte
Description de la Schéma 6.1

On peut remarquer que près de 40 % des réponses indiquent que les survivantes ont signalé leur agression à la police pour faire cesser ce genre d’agression ou pour empêcher que l’agresseur ne s’en reprenne à elles ou n’attaque quelqu’un d’autre (combinaison des catégories « protection de ses frères et sœurs / de ses enfants  », « propre sécurité » et « protection des autres femmes »).

Un quart des réponses environ indiquent que les femmes veulent dénoncer ou punir leur agresseur. Elles ont donné diverses raisons pour l’expliquer. Par exemple, elles estimaient que « ce qui est arrivé est mal », qu’elles avaient « été agressée » (et qu’elles n’étaient pas responsables de ce qui leur était arrivé) et que « personne ne devrait s’en tirer après avoir agressé une femme ou un enfant ».

D’autres participantes ont dit qu’elles avaient signalé ce qui leur était arrivé parce qu’elles avaient été soutenues par leur entourage: conjoints, membres de la famille, amis, conseillers, professionnels de la santé et, dans deux cas, un policier empathique. Dans un de ces cas, la femme a déclaré que l’empathie du policier l’avait encouragée à porter plainte. Dans l’autre, la femme en question se rappelait que le détective chargé de l’enquête l’avait soutenue pendant l’interrogatoire de la Couronne, ajoutant que « cela aurait été terrible sans lui ».

Les femmes qui ne connaissaient pas ou à peu près pas le système de justice pénale et qui n’avaient jamais vécu d’expériences avec celui-ci avaient nourri l’espoir que le signalement de leur agression les aiderait, d’une certaine façon, à guérir et à reprendre un certain pouvoir sur leur vie. Malheureusement, en général, elles ont indiqué que leurs expériences n’ont pas répondu à leurs attentes.

Fait intéressant à noter, il ressort que certaines participantes n’ont fait appel au système de justice pénale qu’après l’échec des autres options qui s’offraient à elles. Par exemple, l’une d’elles a expliqué que le fait que l’agresseur ait refusé de demander de l’aide psychologique la laissait « sans autre choix » que d’aller voir la police. Une autre a décidé de signaler du harcèlement sexuel au travail « parce que “non” n’est pas considéré comme une réponse ».

6.1.b.  Raisons incitant à ne pas porter plainte

Des 38 femmes qui ont indiqué pourquoi elles n’avaient pas signalé leur agression à la police, 25 ont fourni plus d’une raison, pour un total de 79 réponses. Ces réponses sont résumées au schéma 6.2.

Schéma 6.2 - Raisons incitant à ne pas porter plainte

Schéma 6.2 - Reasons for not reporting
Description de la Schéma 6.2

Certaines femmes n’ont pas porté plainte par crainte de leur agresseur et – comme l’a expliqué l’une d’elles – parce que « la peur me faisait taire ». Par exemple, une femme qui avait été agressée à plusieurs reprises par son beau-père se rappelait qu’il avait menacé de la tuer, de tuer sa mère et ses frères et sœurs, si jamais elle révélait ce « secret » à qui que ce soit.

D’autres ont choisi de ne pas porter plainte en raison des pressions exercées par leur famille. Une femme, qui avait tenté de dénoncer les agressions sexuelles qu’elle avait subies depuis l’âge de 13 ans, se souvient du déni constant opposé par sa famille et de l’insistance de celle-ci pour qu’elle « ne dise rien ». Ce n’est qu’une fois adulte et mère à son tour qu’elle a signalé les agressions subies afin de protéger ses enfants et les enfants des autres.

Toutefois, les motifs les plus souvent invoqués pour s’abstenir de porter plainte concernent les expériences que les femmes ont vécues avec le système de justice pénale ou aux croyances qu’elles entretiennent au sujet du traitement que ce système réserve aux affaires d’agression sexuelle.

Étant donné les mauvaises expériences qu’elles avaient vécues avec le système de justice pénale et/ou celles qu’avaient vécues des femmes qu’elles connaissaient, certaines participantes ont eu peur de ne pas être crues ou prises au sérieux par les policiers ou par les tribunaux[8]. Ainsi, certaines femmes qui ont été agressées par un homme respecté et influent de leur communauté ont cru que l’on préférerait sa version à la leur. De même, une femme d’origine indonésienne a précisé qu’elle n’avait pas signalé l’agression dont elle avait été victime parce qu’elle avait l’impression qu’un racisme systémique empêcherait « quiconque de croire l’histoire d’une sale Indienne plutôt que celle d’un beau petit blanc ». 

Les femmes craignent aussi qu’on leur reproche en partie l’agression subie. C’est ce qu’a cru une femme qui avait été agressée sexuellement après une « partie » qui se disait qu’elle avait consommé un peu d’alcool et qu’elle avait accepté d’être reconduite chez elle par son agresseur.

Ces constatations vont dans le même sens que celles tirées d’autres études. Ainsi, Lizotte (1985) conclut que, contrairement aux victimes d’agressions qui ne sont pas d’ordre sexuel « les victimes de viol ont tendance à ne signaler celui-ci à la police que lorsque la probabilité d’une condamnation est forte. Si cette probabilité est faible, elles ont tendance à ne pas le signaler[9] ». Selon lui, cette attitude est attribuable à ce qu’il appelle le « traumatisme du processus de condamnation ». Pour sa part, Debra Tomlinson (1999) appelle ce traumatisme « la deuxième victimisation[10] ». Toutefois, elle ajoute ce qui suit : « en ce qui concerne la deuxième victimisation, il faut se rappeler que les survivantes n’ont pas besoin d’en avoir fait elles-mêmes l’expérience ni même de connaître quelqu’un qui est passé par là pour que cette éventualité influe sur leur décision de signaler ou non l’agression. En effet, leur décision sera influencée dans la même mesure par ce qu’elles perçoivent ou anticipent comme une deuxième victimisation de la part des professionnels chargés de les aider »[11]. Selon elle, la plupart des facteurs qui limitent le nombre de signalements à la police, dont le traumatisme du processus menant à la condamnation, résultent directement des mythes qui entourent le viol et qui sont profondément ancrés dans notre culture générale[12].

Les inquiétudes que fait naître la possibilité de production des dossiers personnels jouent aussi un rôle important dans la décision de ne pas porter plainte. Des femmes ont dit qu’elles refusaient de prendre le risque d’être de nouveau victimes en « étant examinées au microscope pendant le procès », en voyant leur vie personnelle exposée devant leur agresseur et d’autres personnes ou en voyant leurs renseignements personnels être utilisés contre elles.