Questions professionnelles
Avant d’examiner les problèmes cliniques courants que l’on pourrait rencontrer dans le cadre de son travail avec des victimes de crimes haineux, j’aimerais aborder certaines questions d’ordre professionnel. Comme on peut le voir dans la section ci-dessus, une perspective empathique axée sur les victimes des crimes haineux met l’accent sur l’expérience individuelle de la victime ainsi que sur l’histoire de sa culture. Par conséquent, nous devons également mener une autoréflexion sur la façon dont les victimes pourraient nous percevoir comme des aides. Cela signifie que nos caractéristiques précises peuvent avoir un impact encore plus grand sur les victimes si nous ressemblons de quelque façon que ce soit à l’auteur du crime haineux. Les intervenants qui travaillent dans le cadre d’une équipe voudront peut-être discuter de ces questions afin de déterminer qui est le mieux en mesure d’établir un lien avec la victime identifiée.
Une autre question qui peut être importante dans le travail avec les victimes de crimes haineux est celle du consentement (Chahal [2017]). Dans notre travail avec les victimes de crimes haineux, nous voulons nous assurer que nous venons d’un lieu de collaboration et d’autonomisation en soutenant les victimes dans leur parcours de guérison et dans leurs décisions sur ce qui pourrait arriver. Cela signifie que les intervenants devraient se garder d’imposer ses propres préjugés sur certaines décisions clés concernant la dénonciation du crime haineux, les rapports avec la police et les tribunaux, ou d’autres questions plus favorables touchant la gestion de cas et le traitement qui pourraient survenir.
Le consentement éclairé est essentiel dans le cadre du parcours de guérison, en particulier pour ceux qui se sentent victimisés à cause de leurs caractéristiques personnelles ou collectives. On obtient le consentement complet et éclairé en discutant ouvertement et honnêtement des risques et des avantages potentiels auxquels les victimes sont confrontées, peu importe ce qu’elles décident de faire au sujet de leur victimisation. Si l’on fait fi du consentement éclairé et complet, on pourrait accroître le sentiment d’impuissance des victimes face aux différences de pouvoir. De nombreuses victimes de crimes haineux font également partie de groupes qui, souvent, ne sont pas habitués à avoir du pouvoir dans notre société, ce qui peut les mener à se méfier des personnes qui se trouvent dans une situation d’autorité, surtout parce qu’elles ont peut-être dû composer avec une discrimination institutionnelle. Cette marginalisation est la raison pour laquelle l’agresseur s’en prend à elles. De nombreuses personnes qui appartiennent à ces groupes doivent faire face chaque jour aux préjudices et à la discrimination et ce barrage quotidien d’exclusion a des répercussions (Gutiérrez [2022]; Helms, Nicolas et Green [2010]; Perry [2008]). Cette réalité quotidienne servira de prisme que les victimes de crimes haineux utilisent pour comprendre votre travail, le système de justice pénale, la police, les services aux victimes en tant qu’organisme, et lorsqu’elles demandent de l’aide.
Enfin, ce travail est difficile. Surtout les éléments qui exigent que vous examiniez honnêtement vos préjugés personnels et les préjugés que vous avez rencontrés en grandissant. Les intervenants sont encouragés à suivre les stratégies d’autosoins décrites dans le manuel original, comme l’évaluation de vos ressources, le recours à la supervision, l’établissement des limites, la création d’une vie équilibrée, le perfectionnement professionnel et la thérapie personnelle. Deux questions connexes qu’il pourrait être important d’examiner en ce qui concerne le traitement des victimes de crimes haineux sont vos préjugés personnels ainsi que votre niveau d’ouverture et d’acceptation.
Préjugés personnels
Nous devons avoir une compréhension très claire et honnête de nos propres préjugés personnels sur la culture des victimes et leurs valeurs culturelles (Dunbar [2001]). Chacun d’entre nous a une expérience culturelle particulière qui doit être reconnue et respectée, de sorte que les soutiens doivent s’occuper du contexte culturel plus large du groupe d’où la victime semble provenir, ainsi que de son expérience personnelle. Cela est primordial pour l’établissement de la confiance dans les relations de travail (Teyber [2006]). Les intervenants voudront peut-être consulter des superviseurs, des collègues ou des personnes qui connaissent bien la culture des victimes en ce qui concerne les préjugés (Cheng [2004]), tout en reconnaissant que ceux que nous consultons peuvent aussi avoir des préjugés. De plus, ils doivent éviter, lorsqu’ils essaient d’être justes, de traiter tous les clients de la même façon. La soi-disant « cécité culturelle », c’est-à -dire ne pas voir le monde comme les clients le voient, et le fait de tenter de traiter tout le monde de la même façon peut rendre les intervenants insensibles sur le plan culturel (Truscott et Crook [2004]).
En outre, il est utile de réfléchir à l’incidence que le racisme systémique peut avoir sur votre travail quotidien sans que vous ne vous en rendiez compte parce que vous faites partie du système. Par exemple, l’obligation de présenter une pièce d’identité délivrée par l’État pour recevoir des services pourrait être un élément déclencheur, puisque les personnes au pouvoir peuvent utiliser des moyens officiels comme l’identification pour refuser des services ou pour imposer d’autres exigences à la personne (p. ex., aiguillage vers des services sociaux s’il est déterminé que la personne manifeste des symptômes liés au traumatisme). Ces préoccupations peuvent empêcher certaines victimes d’avoir accès à l’aide, surtout si les victimes ont des antécédents de traumatismes quant à la façon dont elles ont été traitées par ceux qui sont censés les protéger (p. ex., la police, les soins de santé, les services sociaux).
D’après mon expérience, c’est lorsque je suis le plus convaincu que je n’ai pas de préjugés que je dois travailler le plus fort pour déterminer comment je pourrais être malavisé, en me fondant sur la consultation et la supervision en conjonction avec l’auto-évaluation. Le fait d’être défensif face aux questions ou d’être convaincu que ses intentions sont bonnes ne constitue pas une auto‑évaluation honnêteNote de bas de page 3. Cette auto-évaluation devrait également inclure l’exploration de toute opinion préjudiciable à laquelle vous auriez pu être exposé en grandissant ou dans la culture générale. Il est à noter que certaines opinions qui auraient pu être acceptables il y a des années ou des décennies sont maintenant considérées comme offensantes (Herek [2015]). Même les préjugés positifs sur un groupe, appelé le mythe de la minorité modèle (Yao [2022]), font partie d’une culture préjudiciable qui traite les individus comme s’ils étaient génériques et interchangeables et ignore les différences individuelles. Un exemple d’un mythe commun est que tous les Asiatiques sont des travailleurs acharnés et de bons étudiants, et Yao (2022) recense des exemples dans les médias où les Asiatiques étaient perçus comme surreprésentés dans les universités canadiennes, une affirmation qui pourrait inciter aux préjugés et à la haine. Votre approche devrait correspondre aux expériences et aux forces de chaque client et aborder le travail avec humilité. Traiter les préjugés personnels consiste aussi en partie à faire face aux domaines des préjugés subtils.
Ouverture et acceptation
Dans le cadre de leur travail avec les victimes de crimes haineux et haineux, les intervenants doivent évaluer leur niveau d’aise avec les victimes, leur expérience vécue et les préjugés potentiels sur leur culture. Selon Dunbar (2001), vous devez évaluer vos compétences et vos connaissances quand il s’agit de traiter un membre du groupe concerné. Y a-t-il des différences entre votre vision du monde et celle de vos clients? Comment ces différences pourraient-elles influer sur votre travail? Y a-t-il d’autres questions qui pourraient nuire à votre traitement de cette personne? Teyber (2006) souligne que bon nombre de ceux qui appartiennent à des groupes marginalisés ne s’attendront souvent pas à être entendus ou compris en raison de leur expérience des préjugés, de la discrimination et du racisme systémique. Les intervenants peuvent établir la confiance et une bonne relation de travail en reconnaissant ce défi.
Comme Hansen et coll. (2018) l’ont indiqué, nous devons fournir un environnement qui reflète :
- la sécurité culturelle – examinez vos opinions pour créer un espace sûr
- l’humilité culturelle – l’autoréflexion et le coapprentissage afin d’accroître la participation des clients et de la collectivité aux soins
- l’humilité narrative – écoutez attentivement les histoires d’une victime pour examiner votre rôle dans ces histoires. Comment vous identifiez-vous aux différentes personnes? Quelles sont vos attentes? Quelles responsabilités estimez-vous avoir?
Ces questions sont importantes parce que bien des victimes de crimes haineux seront à l’affût des préjugés possibles de ceux qui les aident. Il convient de mentionner que nous pouvons souvent manifester des préjugés culturels subtils d’une façon apparemment innocente qui peuvent causer des problèmes dans la relation professionnelle (Truscott et Crook [2004]). Par exemple, les décorations du bureau, les choses à lire et les articles personnels peuvent être accueillants pour certains, mais rebutants pour d’autres. Il ne s’agit pas de préconiser la création d’un milieu de soutien stérile, mais il est utile d’être conscient des messages que nous transmettons aux victimes lorsqu’elles viennent demander de l’aide.
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