Interaction entre les capacités de développement des enfants et l'environnement d'une salle d'audience : Incidences sur la compétence à témoigner

4. La mémoire chez les enfants (suite)

4. LA MÉMOIRE CHEZ LES ENFANTS (suite)

4.7 L'effet du passage du temps sur les souvenirs chez les enfants

L'effet du passage du temps sur les souvenirs est un champ important à examiner sur le plan juridique, puisqu'il s'écoule habituellement une longue période avant que les enfants témoignent au sujet de leur expérience. En outre, il arrive souvent que les cas d'abus sexuels soient dévoilés tardivement, ce qui signifie qu'au moment où les enfants témoignent, plusieurs mois – voire années – se sont écoulés. Il est vrai que nous oublions tous des choses au fur et à mesure que le temps passe. L'expression selon laquelle le temps est un remède signifie qu'avec le passage du temps, même les souvenirs tristes et pénibles s'effacent au loin et sont moins susceptibles de provoquer une détresse émotionnelle. Enfin, la question qui préoccupe le tribunal est de savoir si les enfants sont capables de donner des renseignements fiables au sujet d'un événement après une longue période de temps.

De façon typique, un témoignage implique le rappel d'événements après de longues périodes. Les études portant sur la mémoire suggèrent que les traces mnésiques plus faibles sont plus susceptibles de donner lieu à des oublis après un certain temps. On a émis l'hypothèse que les traces mnésiques étaient plus faibles et désorganisées chez les jeunes enfants. C'est la raison pour laquelle on croit que leurs souvenirs risquent d'être oubliés après une longue période de temps (Howe, 1991). Quas, Goodman, Bidrose, Pipe, Graw et Ablin se sont penchés sur cette question précise dans une étude réalisée en 1999 dans le cadre de laquelle ils ont examiné le rappel et l'oubli à long terme d'une intervention médicale douloureuse (cysto-urétrographie mictionnelle) s'étant déroulée jusqu'à trois ans auparavant. Les enfants qui ont participé à l'étude étaient âgés de trois à treize ans et ont été interrogés selon la méthode de rappel libre ou par des questions directes. Il est intéressant de noter que les enfants qui avaient subi l'intervention médicale avant l'âge de trois ans n'avaient aucun souvenir de l'intervention lorsqu'ils ont été interrogés plusieurs années plus tard. Les enfants âgés de trois ans ont beaucoup mieux réussi le test de la mémoire à long terme, et la plupart de ceux qui étaient âgés de cinq ans et plus se souvenaient de l'événement.

Les chercheurs ont trouvé que les enfants se souvenaient de plus de détails après de courtes périodes qu'après de longues périodes, mais qu'il n'y avait pas davantage d'inexactitudes associées aux périodes plus longues, seulement moins d'informations retenues! De plus, aucune différence n'a été notée entre les enfants plus âgés et moins âgés quant au nombre de souvenirs inexacts après une longue période.

Ceci a des répercussions importantes sur le témoignage des enfants devant les tribunaux, notamment en ce qui concerne les enfants d'âge préscolaire. Ces conclusions suggèrent que si un événement est vécu après l'âge de trois ans, l'âge de l'enfant pourrait ne pas être un facteur de rappel aussi important qu'on le croyait auparavant. Pour ce qui est du passage du temps, ces conclusions confirment d'autres conclusions semblables, soit que tous les enfants conservent moins de souvenirs d'un événement après une longue période, mais que les faits rappelés sont exacts. Comme on s'y attend, les jeunes enfants fournissaient moins d'informations que les enfants plus âgés.

Ces conclusions soulignent la nécessité d'accélérer les procédures afin de permettre aux enfants de fournir aux tribunaux des comptes rendus plus complets. Lorsque les enfants oublient des détails pertinents, ils apparaissent moins crédibles et leurs témoignages à la barre semblent comporter des divergences par rapport aux déclarations initiales faites lors de l'enquête, après le dévoilement.

Il y a toutefois des nouvelles encourageantes, car l'étude suggèrent que même les très jeunes enfants se souviennent d'un événement significatif longtemps après qu'il se soit produit si cet événement a eu lieu lorsqu'ils avaient au moins trois ans. Ainsi donc, lorsqu'on envisage de demander à des enfants âgés de trois ans de témoigner devant un tribunal, il faudrait ne le faire que si l'événement en question s'est produit peu de temps auparavant. Bien que les enfants puissent souvent se remémorer des événements qu'ils ont vécus dans leur tendre enfance (Fivush et Hudson, 1990; Howard, Osborne et Baker-Ward, 1997), ces souvenirs s'effacent s'ils ne sont pas rappelés à la mémoire, puis ils deviennent inaccessibles. D'après ce que nous savons au sujet de l'oubli des souvenirs de la tendre enfance, les adultes oublient habituellement les événements survenus avant l'âge de trois ans, mais cet oubli est moins prononcé chez les enfants plus jeunes. Plus tard, eux aussi oublient leurs premières expériences.

Le seul aspect positif que peut avoir le passage des ans entre un événement et un témoignage est qu'il peut se produire un développement intellectuel important chez l'enfant, ce qui a des répercussions sur l'acquisition de son langage et sa cognitivité. Par conséquent, la compréhension de l'événement qu'il a vécu peut être altérée par ses nouvelles connaissances. Ceci peut être positif du point de vue juridique, car l'enfant est ainsi mieux en mesure de comprendre la signification réelle de l'incident et peut-être d'expliquer plus clairement ce qui est arrivé. Les capacités langagières peuvent aussi s'être développées, ce qui lui permet de fournir une meilleure description de l'événement ainsi que plus de détails.

Dans tous les cas, les résultats des études portant sur les effets du passage du temps sur les souvenirs des enfants mettent en lumière l'importance d'accélérer autant que possible les procès afin de préserver tous les souvenirs d'un événement chez les enfants, bien qu'elles indiquent que les enfants peuvent conserver un souvenir précis d'événements qui leur sont arrivés jusqu'à trois ans plus tôt.

4.8 Schématisation des souvenirs

Parmi les autres domaines de recherche intéressants touchant la mémoire, nous pouvons citer celui de la schématisation des souvenirs. On a démontré que les enfants d'âge préscolaire étaient particulièrement sensibles aux situations routinières, et qu'ils se créaient régulièrement des schémas ou des représentations d'événements généralisés basés sur leurs expériences passées (Farrar et Goodman, 1992). C'est de cette manière que les jeunes enfants organisent leur passé. Ce que cela signifie, cependant, c'est qu'ils ont de la difficulté à isoler un incident précis qui s'est produit dans le cadre d'un événement routinier et qu'ils peuvent être incapables de différencier un événement particulier d'un événement schématisé. Ils utilisent leur mémoire schématique pour remplacer les éléments manquants lorsqu'ils tentent de se rappeler des détails secondaires survenus un jour particulier. Ainsi, si un gardien ou une gardienne les a touchés d'une façon inappropriée lorsqu'ils sont arrivés de l'école à l'heure du petit déjeuner, il est possible qu'ils ne se rappellent pas clairement si d'autres enfants étaient présents à ce moment, ce jour-là, chez le gardien ou la gardienne. Le fait d'oublier quelles personnes étaient là ou de se tromper à ce sujet se produirait probablement si d'autres enfants se faisaient habituellement garder à cet endroit les mêmes jours de la semaine qu'eux. De façon générale, ils se rappelleraient des autres enfants habituellement présents.

Les enfants plus âgés sont capables d'établir ces discriminations plus facilement et lorsqu'ils fouillent leur mémoire, ils peuvent isoler un incident et un jour particulier parmi d'autres. Les jeunes enfants se fient particulièrement à leur mémoire schématique.

4.9 Vérification de la source des souvenirs

Selon Poole et Lindsay (1995), le développement des compétences cognitives, langagières et sociales contribue aux variations en fonction de l'âge concernant les informations erronées. Les erreurs touchant la vérification de la source des souvenirs se produisent lorsqu'un souvenir dérivé d'une source est attribué par erreur à une autre source. Les liens qui existent entre l'âge et les capacités de vérification de la source des souvenirs sont très complexes. D'aucuns soutiennent que les jeunes enfants sont plus susceptibles que les adultes à mêler des souvenirs provenant de différentes sources lorsqu'ils se ressemblent. Cependant, on a également constaté que dans certains cas, des enfants âgés d'aussi peu que cinq ans sont capables d'identifier la source de leurs souvenirs.

Dans une étude réalisée par Gopnik et Graf (1988), on a montré à des enfants de trois et cinq ans des tiroirs contenant divers objets. Àcertains enfants on a montré ce qui était à l'intérieur des tiroirs, à d'autres on a dit ce qui était à l'intérieur, et au reste on a fourni un indice du contenu. Les enfants de cinq ans ont tous indiqué sans se tromper comment ils avaient su ce qui se trouvait dans les tiroirs, mais les enfants âgés de trois ans ont à peine été capables de répondre aux questions. Les résultats des enfants âgés de quatre ans se situent dans le milieu. Conformément aux autres études de laboratoires semblables, ce sont les enfants d'âge préscolaire qui ont eu le plus de difficulté à déceler la source de leurs souvenirs.

L'un des problèmes inhérents à cette étude et aux autres études comme celles-ci est la validité écologique et la généralisation des résultats. Se rappeler de la source d'un souvenir concernant le contenu d'un tiroir est-il plus pertinent que de se rappeler si quelqu'un vous a touché de façon inappropriée ou si l'on vous a seulement dit que quelqu'un vous a touché? L'importance d'un souvenir dont on vous demande s'il est le vôtre peut être fort différente selon qu'il s'agit d'une étude expérimentale ou d'une situation vécue. Des difficultés à simuler des situations réelles se sont produites même dans le cadre d'études où des enfants ont été questionnés au sujet d'expériences personnelles.

Quelles sont les implications de ce type de recherche relativement aux témoignages devant les tribunaux? Des préoccupations ont été soulevées quant au fait que des parents présentaient quelquefois aux enfants de l'information erronée après un événement, ou que les interrogateurs faisaient des suggestions que les enfants adoptaient ensuite comme leurs propres perceptions et souvenirs. Bien que les études fournissent sans contredit des exemples sur les difficultés de vérification de la source des souvenirs chez les enfants, il faut souligner qu'à certains moments les résultats découlent du fait que les enfants ne comprennent pas les questions qui leur sont posées plutôt que d'une incapacité réelle à différencier leurs souvenirs personnels de ceux des autres. Malgré cette préoccupation, il importe de toujours demander aux enfants si ce qu'ils racontent est un récit de leurs propres souvenirs ou des souvenirs d'une autre personne, et d'examiner si de l'information leur a été transmise après l'événement.

4.10 Faits saillants de la mémoire des enfants

En résumé, on peut faire les assertions générales ci-après concernant les souvenirs des enfants. Les enfants ont bel et bien des souvenirs à long terme précis relativement à des événements qu'ils ont vécus, et ils peuvent fournir un compte rendu de ces souvenirs dans des conditions favorables. Il appert que les jeunes enfants se souviennent de moins de détails que les enfants plus âgés. Cela serait dû davantage à des problèmes liés au rappel des souvenirs qu'à l'emmagasinage initial de ceux-ci. Tous les enfants se souviennent plus facilement des éléments centraux d'un événement, qui ont habituellement une signification importante dans le récit. Ce sont ces détails qui sont les plus susceptibles d'être remémorés dans le cadre d'un rappel libre. Au fur et à mesure que les enfants vieillissent et acquièrent une base de connaissances plus importante, un plus grand nombre de détails secondaires sont enregistrés. L'âge est certainement un facteur de la qualité des souvenirs des enfants, mais même les très jeunes enfants (trois ans) peuvent fournir de l'information juridiquement pertinente. Une angoisse accrue peut inhiber l'enregistrement des détails secondaires relatifs à un événement en créant des traces mnésiques fragmentées, mais elle peut aussi faciliter l'enregistrement des détails centraux, qui occupent une place exagérée dans les souvenirs. Les enfants ont davantage tendance à se remémorer des événements qu'ils ont vécus personnellement car ces derniers sont plus importants. Aucune différence liée au sexe n'a été notée sur le plan de la mémoire.

Malheureusement, les enfants ne fournissent pas un compte rendu complet de leurs souvenirs dans une situation de rappel libre et ont besoin de l'aide de l'interrogateur pour raconter leur expérience (Lyon, sous presse). Comme l'a fait remarquer Saywitz (1995), certains types d'informations ne sont pas enregistrés dans la mémoire des jeunes enfants parce que ceux-ci n'ont pas encore appris certains concepts et ne les comprennent pas bien. Nous pouvons citer à titre d'exemple les échelles de mesure (temps, distance, âge et hauteur); les parties du corps; les positions (premier et dernier); les relations et les liens de parenté (cousin au premier degré, tante); et la fréquence (nombre réel). La vérification de la source des souvenirs peut représenter un problème pour les jeunes enfants (Parker, 1995). Toutes les traces mnésiques s'estompent au fil du temps chez tout le monde, mais ces défaillances en matière d'emmagasinage diminuent avec l'âge, de telle sorte que les souvenirs des jeunes enfants sont plus susceptibles d'être oubliés à la longue que ceux des enfants plus âgés (Brainerd et Ornstein, 1991).

Les enfants peuvent avoir beaucoup de renseignements pertinents sur le plan légal à offrir concernant des événements dont ils ont été témoins ou qu'ils ont vécus. Il faut faire preuve de prudence lorsqu'ils sont interrogés afin de préserver leur témoignage tout en les encourageant à fournir l'information voulue. Il serait préférable d'accélérer les procédures judiciaires pour s'assurer que les enfants puissent faire un récit plus complet de leurs souvenirs.