Armes à feu, décès accidentels, suicides et crimes violents : recherche bibliographique concernant surtout le Canada

3. Décès et blessures causés par des armes à feu – vue d'ensemble

3. Décès et blessures causés par des armes à feu – vue d'ensemble

3.1 Introduction

Une grande partie des recherches sur les armes à feu porte surtout sur les blessures et les décès causés par le mauvais usage des armes à feu, et le rôle que jouent ces armes dans la montée de la violence au sein de certaines sociétés. Les blessures par balle sont classées comme fatales ou non fatales, et les trois types d’atteintes fatales sont les homicides, les suicides et les décès accidentels. Les blessures non fatales sont le résultat d’une agression, sont infligées par la victime elle-même ou sont accidentelles.

Le présent chapitre propose un aperçu du rôle des armes à feu dans les décès et les blessures au Canada et aborde des questions qui seront traitées plus à fond dans les chapitres suivants. On y trouvera des statistiques nationales sur les décès par balle, décès qui sont ventilés selon les catégories suivantes : suicides et homicides, incident intentionnel ou accidentel, décès. Il fait une comparaison avec les données d’autres pays sur les décès par balle. Il propose aussi un aperçu de l’information limitée qu’on possède sur les blessures par balle au Canada, des difficultés que les chercheurs éprouvent à classer les blessures comme intentionnelles ou non, ce qui les empêche de calculer le taux de décès dans les blessures causées par des armes à feu. L’auteur traite ensuite des types d’armes à feu en cause dans les blessures et décès et de la possibilité d’établir un lien entre la disponibilité des armes à feu dans une société et le nombre des blessures et décès qu’elles causent; enfin, il passe en revue les recherches récentes sur les coûts qu’entraînent les blessures et les décès par balle.

3.2 Décès par arme à feu au Canada

Au cours des 25 dernières années, il y a eu en moyenne 1 300 décès causés par des armes à feu chaque année. Sur les 1 125 décès par balle qui sont survenus en 1995, environ 80,1 p. 100, soit 911, ont été classés comme des suicides; il y a eu 145 homicides, soit 12,4 p. 100; et enfin 49 morts non intentionnelles, ce qui fait 4,3 p. 100 du total (Hung, 1997). Ces pourcentages sont restés relativement stables ces dix dernières années.

En 1995, le nombre de décès pour 100 000 habitants a été le plus faible en 25 ans. En 1970, ce taux était de 5,2. Il a atteint un sommet de 7,2 en 1977 et a ensuite diminué régulièrement pour s’établir à 3,8 en 1995 (Hung, 1997).

3.3 Comparaisons à l’échelle internationale concernant les décès par arme à feu

La plupart des pays ont publié des chiffres sur les décès par balle, permettant ainsi aux chercheurs d’estimer le nombre de suicides, d’homicides et de décès accidentels liés à l’usage de ces armes et de faire des comparaisons entre pays. Ces comparaisons doivent se faire avec prudence, car les pays s’y prennent différemment pour tenir les statistiques sur la santé publiqueet sur la criminalité. Les données recueillies au moyen de l’Étude internationale des Nations Unies sur la réglementation des armes à feu (1998) permettent d’établir des comparaisons préliminaires. Vingt-neuf pays ont présenté des statistiques sur le nombre de décès par balle pour 100 000 habitants. Les taux les plus élevés sont ceux déclarés par la Colombie (55,8), le Brésil(26,9) et les États-Unis (14). Environ 21 pays ont un taux inférieur à 5 pour 100 000 habitants, notamment le Canada (4,1), l’Australie (3), la Nouvelle-Zélande (2,9) et la Suède (2,3). Neuf pays déclarent un taux de 1 ou moins, dont le Japon (0,07) et le Royaume-Uni (0,6) (Nations Unies, 1998, p. 108).

3.4 Blessures par arme à feu au Canada

Le nombre de blessures causées par une arme à feu et n’entraînant pas la mort est plus difficile à établir. Le Canada, comme la plupart des pays, ne prend pas note de toutes les blessures subies et est donc incapable de dire combien mettent en cause des armes à feu. Il existe néanmoins quelques données sur les hospitalisations qui sont publiées par Statistique Canada ainsi qu’une base de données tenues par le Système canadien hospitalier d'information et de recherche en prévention des traumatismes. Selon les données sur l’hospitalisation de Statistique Canada pour 1993 et 1994, 25 p. 100 des blessures par balle exigeant des soins actifs sont infligées par la victime même, par exemple dans les cas de tentative de suicide. Près de 43 p. 100 des blessures sont classées comme des accidents, 22 p. 100 sont causées par autrui; dans près de 9 p. 100 des cas, la cause n’est pas établie, et le 1,7 p. 100 qui reste découle d’une intervention de la police (Hung, 1997). Ce profil diffère considérablement de ce qu’on sait de l’intention des actes qui causent des blessures fatales.

3.5 Problèmes de classification des blessures par arme à feu

Ce peut être un problème complexe que de classer les incidents mettant en cause des armes à feu selon des catégories comme intentionnel ou non intentionnel, auto-infliction ou agression. Il est possible aussi que nous sous-estimions les conséquences de ce problème pour la recherche.

Les chercheurs risquent souvent de mal interpréter les données à cause du nombre variable de cas classés comme non déterminés. Ce nombre a diminué au cours des dix dernières années grâce à l’amélioration du système utilisé pour classer et déclarer les incidents. La proportion des cas non déterminés demeure néanmoins notablement plus élevée pour les simples blessures que pour les décès attribuables à une blessure par balle.

La recherche bibliographique précédente signalait que les statistiques sur les morts accidentelles avec arme à feu sont probablement gonflées parce que certaines d’entre elles sont subséquemment classées comme des suicides ou des homicides (Kleck, 1991). L’argument a été rejeté au motif que l’inverse pourrait être tout aussi vrai (Gabor, 1994, p. 53). Des chercheurs ont fait observer que, même si des suicides et des homicides peuvent être classés à tort comme des accidents fatals, la proportion des cas mal classés est probablement faible, étant donné que les décès par arme à feu donnent souvent lieu à des enquêtes sur la possibilité d’homicide qui sont plus poussées que les enquêtes générales sur les suicides ou les morts accidentelles (Dudley et coll., 1996, p. 372). Les erreurs de classement peuvent être plus trompeuses lorsque les données nationales sont relativement faibles comme au Canada.

3.6 Blessures par balle – Taux de décès

La notion de taux de décès désigne la proportion des cas de blessures causées par des armes à feu qui entraînent la mort (Barber et coll., 1996, p. 487). Elle est souvent exprimée comme ratio des blessures non fatales par décès. Comme les données sur les blessures non fatales sont limitées, au Canada, nous ne connaissons pas le taux de décès.

Il existe aux États-Unis des bases de données sur les blessures non fatales, et plusieurs estimations nationales ou régionales de taux de décès ont été produites dans ce pays (p. ex., Annest et coll., 1995; Barber et coll., 1996; Bretsky et coll., 1996; Kellermann et coll., 1996; Mercy, 1993). Le ratio ainsi estimé varie considérablement d’une étude à l’autre. Si on se fie au National Electronic Injury Surveillance System, par exemple, le taux national de décès se situerait à 2,6 :1, soit 2,6 blessures pour chaque décès (Annest et coll., 1995, p. 1751-1752).

La plupart des études font ressortir une forte fluctuation du taux selon l’intention de celui qui emploie l’arme à feu. Une étude menée dans trois villes américaines a montré que le taux était de 16 :1 pour les blessures non intentionnelles, de 5,3 :1 pour les agressions et de 0,16 :1 pour les tentatives de suicide (Kellermann et coll., 1996, p. 1443). Il semble que les blessures non intentionnelles soient moins graves et conduisent moins souvent à la mort; elles sont associées à un faible risque de préjudice grave. Une étude canadienne récente a montré que, parmi les personnes soignées d’urgence pour des blessures par balle, 47 p. 100 avaient subi leurs blessures à cause d’un accident, 32 p. 100 à cause d’une tentative de suicide et 19 p. 100 à cause d’une agression (Injury Prevention Centre Edmonton, 1996). Les pourcentages sont fort différents lorsqu’il s’agit des décès causés par une arme à feu : les suicides représentent 80 p. 100, les homicides 15 p. 100 et les accidents 5 p. 100. Il est très vraisemblable que cette différence s’explique par le fait que les blessures accidentelles visent moins souvent des organes vitaux que ne le font les blessures que la victime s’inflige elle-même et les agressions.

Nous avons relevé des fluctuations régionales importantes du taux de décès et en ce qui concerne le type d’arme à feu, le type d’incident et la disponibilité relative des soins médicaux d’urgence et en milieu hospitalier. On peut avoir moins de chances de sauver la vie de patients grièvement blessés dans les localités isolées et celles qui ne sont pas pourvues de services médicaux d’urgence perfectionnés (Kellermann et coll., 1996).

3.7 Type d’arme à feu en cause dans les blessures

Il n’existe pas au Canada de données nationales sur les types d’armes en cause dans les cas de blessure, mais les recherches donnent à penser que les armes d’épaule sont plus souvent en cause que les armes de poing. Ainsi, une étude réalisée en 1993-1994 en Alberta a révélé que, pour la majorité des passages à l’urgence et des hospitalisations pour soins actifs imputables à ce type d’incident, l’arme en cause était une arme d’épaule (Injury Prevention Centre Edmonton,1996). Aux États-Unis, à l’inverse, se sont plus souvent des armes de poing (Sadowski et Muñoz, 1996, p. 1763; Vassar et Kizer, 1996).

3.8 Présence des armes à feu et taux de crimes avec violence, de suicides et d’accidents

Une grande partie de la recherche sur les blessures par balle fatales tourne autour de la possibilité d’un lien entre le nombre d’armes à feu disponibles et les taux de crimes avec violence, de suicides et d’accidents dans une population donnée. Ces recherches se fondent sur la théorie de l’opportunité (Mayhew, 1996) et plus précisément sur la théorie de la disponibilité générale des armes à feu, selon laquelle plus il y a d’armes à feu disponibles dans une société, plus il y aura de blessures (p. ex., Leonard, 1994, p. 128).

Les études épidémiologiques sur la disponibilité des armes à feu et les blessures causées par des armes à feu butent sur des problèmes de méthodologie et de conceptualisation difficiles à résoudre. Ainsi, il n’y a aucun moyen de mesurer avec précision le nombre de personnes qui possèdent des armes à feu (Stenning, 1996; 1996b, p. 10), et il n’y a actuellement aucun moyen de tenir compte du fait que le nombre de ces propriétaires varie dans le temps et d’un territoire à l’autre. Il est fort probable que ce problème ne sera jamais résolu, car ce degré de précision relève de l’impossibilité. Qui plus est, les recherches n’ont pas pu jusqu’à maintenant préciser adéquatement, ni au plan théorique ni empiriquement, la nature du lien entre les armes à feu et la violence. Rares sont ceux qui mettraient en doute l’existence d’un lien entre la disponibilité de moyens létaux d’expression de la violence et le niveau réel de la violence, mais la nature exacte de ce lien n’est pas évidente. Théoriquement du moins, la présence de la violence peut se concevoir soit comme la cause, soit comme le résultat d’une présence accrue des armes à feu dans certaines sociétés. Dans le contexte international, Lock a conclu que la généralisation de la présence des armes à feu ne se traduit pas automatiquement par des conflits violents (1996, p. 2).

Lorsque les chercheurs examinent la possibilité d’un lien entre les blessures par balle et la présence des armes à feu ou de certains types d’armes à feu comme les armes de poing, ils devraient examiner séparément chaque type d’incident (Stenning, 1996, p. 18). Les caractéristiques sont peut-être différentes pour les blessures intentionnelles et non intentionnelles tout comme l’accès aux armes à feu peut influer différemment sur le taux des blessures par agression ou des blessures que la victime s’inflige elle-même. Nous reviendrons sur ces problèmes dans des chapitres ultérieurs.

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